Egypte: L'Égyptien A.B. Shawky - «Yomeddine» est «un road movie sur un lépreux»

interview

C'est un événement de se retrouver à l'âge de 32 ans avec son premier long métrage en lice pour la Palme d'or. « Yomeddine » (le titre signifie jugement dernier en arabe) raconte l'histoire du lépreux Beshay à la quête de sa raison d'être au monde et de sa famille qui l'a abandonné.

Donner vie à cette rencontre spectaculaire d'une manière extrêmement simple et au travers d'un formidable non-acteur lépreux (Rady Gamal, mutilé par la lèpre, révélé par Cannes) est la grande force d'A.B. Shawky.

Le jeune cinéaste égyptien a réfléchi depuis une dizaine d'années sur la question de savoir comment on peut mettre à l'écran d'une manière pertinente un sujet aussi chargé de préjugés et plein de pièges comme la lèpre. Entretien avec A.B. Shawky après la projection en compétition sur son envie de raconter des histoires égyptiennes.

Yomeddine est un film sur un lépreux. Comment avez-vous expliqué l'histoire à votre rôle principal, un non-acteur lépreux, Rady Gamal, mutilé au visage et aux mains par la lèpre ?

C'était difficile, parce qu'il ne sait ni lire ni écrire. Donc, je lui ai lu le scénario à haute voix. D'abord, je lui ai expliqué ce que je voulais faire et pourquoi. J'ai dit qu'on ne voulait pas l'exploiter ou faire un spectacle de cirque pour l'exhiber ou profiter de sa maladie.

Je voulais lui donner la parole pour raconter cette histoire. La préparation a duré quatre mois. On a très lentement fait connaissance, parlé ensemble pour lui expliquer comment interpréter un rôle ou comment fonctionne un tournage. Et finalement, on l'a fait.

Avez-vous lui dit qu'il s'agit d'un film sur un lépreux ?

Lors de notre première rencontre, je lui ai dit que je voulais faire un road movie sur un lépreux à la recherche de sa famille dans le sud de l'Égypte.

Quand on lui a raconté l'histoire, il s'est mis lui-même à rajouter des détails que j'avais aussi dans ma tête. Il a vraiment compris et senti le rôle du personnage.

Il y a le lépreux Beshay, un catholique, mais il y a aussi un petit garçon orphelin, nommé « Obama », un copte, et l'âne de Beshay, Harby. L'animal montre toutes les qualités qu'on devrait avoir en tant qu'être humain : il est fidèle, toujours prêt à aider les autres et il semble regarder toujours les cœurs et non pas l'apparence des gens. Pour vous est-ce un troisième rôle principal ?

Oui, il fait partie de ce petit groupe, de ces trois « moins-que-rien » qui voyagent à travers l'Égypte : le lépreux, l'orphelin et l'âne fidèle. Ce sont trois outsiders qui traversent ensemble un terrain très difficile.

Votre film se regarde comme un « feel good movie ». Vous évitez de montrer des scènes trop choquantes ou trop violentes. Cela pourrait presque être un film Disney. Pour quel public avez-vous fait ce film ?

Je voulais faire un film qui est vrai par rapport aux gens que j'ai rencontrés sur place. Il y a dix ans, j'avais fait un documentaire à la léproserie d'Abou Zabaal près du Caire.

Ils ont tellement de grâce et de fierté. En fait, ce sont des gens très joyeux qui ne se plaignent absolument pas de leur sort et ne font pas pitié. Plus général, c'est aussi un trait de caractère de beaucoup d'Égyptiens.

Ils rencontrent beaucoup de problèmes, mais le prennent quand même avec un sourire et restent heureux. Je voulais retrouver cela dans le film et si j'avais pris une autre direction, plus déprimante, cela n'aurait pas être réaliste pour Égypte.

Comment ont réagi les gens après la projection de votre film à Cannes ?

J'espère que les gens ont aimé le film et continuent à aimer le film. Mon but est de raconter des histoires et montrer des mondes différents à des gens qui ne connaissent pas ces mondes-là. Et j'espère qu'ils ressentent quelque chose grâce à mes films.

Vos acteurs n'ont pas pu venir à Cannes, à cause de problèmes de visa. Qu'est-ce que vous leur avez dit par rapport à l'accueil du film à Cannes ?

J'ai parlé à Rady Gamal tout à l'heure. Je suis vraiment désolé qu'il n'ait pas pu venir à Cannes. On peut dire que le problème de la bureaucratie évoqué dans le film a vraiment pris réalité dans la vie réelle, avec leur problème de visa.

Mais, j'ai expliqué à mes deux acteurs que tous les gens ayant vu le film ont adorés les personnages. Et ils se sont demandé comment des non-acteurs ont pu jouer ces rôles.

J'espère qu'ils auront la chance de montrer leur histoire à tout le monde et de voyager dans le monde entier pour montrer ce film.

Vous avez étudié le cinéma en Égypte, mais aussi à la NYU Tisch school à New York. Comment se présente la situation du cinéma en Égypte aujourd'hui pour un réalisateur comme vous ?

En Égypte, la première réaction après avoir été sélectionné pour la compétition à Cannes, c'était : qui sont ces gens-là ? Parce que moi et ma femme qui a produit le film, nous sommes complètement inconnus. On a eu un tout petit budget et nous sommes complètement en dehors des radars des sociétés de production.

Faire le film était très difficile, parce qu'il n'y a aucun acteur connu dans le film. Donc la première réaction était : qui sont ces gens et d'où viennent-ils ?

J'espère que ce film sera un bon point de départ pour faire d'autres films en Égypte. Je veux raconter des histoires égyptiennes et j'espère que ce film sortira aussi en Égypte.

Il y a quelques années, le grand réalisateur égyptien Yousry Nasrallah avait présenté Après la bataille dans la compétition officielle du Festival de Cannes.

Dans son film, il a expliqué beaucoup de choses à travers des chevaux qui avaient une grande importance dans le scénario. Chez vous, c'est également un animal, un âne, qui joue un des rôles principaux.

Yousry Nasrallah est comme un maître du cinéma en Égypte. Il fait partie de cette génération de grands réalisateurs qui nous inspirent jusqu'à aujourd'hui.

Mon film est un peu différent, dans le sens qu'il n'essaie pas de donner un point de vue politique. C'est juste un film sur des êtres humains qui essaient de surmonter leurs problèmes et de traverser l'Égypte.

Je ne connais pas personnellement Yousry Nasrallah, mais ma relation avec lui est exactement la même que celle avec d'autres maîtres du cinéma, c'est une source d'inspiration.

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