15 Mai 2018

Burkina Faso: Shen Cheng-Hong - «Le Burkina Faso atteindra la sécurité alimentaire»

interview

Le Burkina Faso et la République de Chine (Taïwan) entretiennent de « très bonnes relations ». C'est l'appréciation de l'ambassadeur de l'île de Taïwan dans notre pays, Shen Cheng-Hong. Dans l'interview qu'il nous a accordée, le diplomate taïwanais revient sur les réalisations de son pays pour le bien-être des Burkinabè, les perspectives de la coopération entre les deux pays et donne sa lecture de la politique de la Chine Pékin en Afrique.

Le Burkina Faso et la République de Chine (Taïwan) entretiennent depuis quelques années des relations de coopération. Quelle appréciation faites-vous de cette coopération ?

Jusqu'à maintenant la coopération entre Taïwan et le Burkina Faso est au beau fixe. Nous avons une commission mixte de coopération entre nos deux pays et nous sommes à la 11e commission mixte qui délibère et décide des projets prioritaires qu'on met en œuvre en 2017-2018.

Nous suivons cette structure depuis 1994 et depuis ce temps, nous avons déjà réalisé de nombreux projets. Les projets actuels sur lesquels nous travaillons ensemble sont repartis en quatre catégories.

La première catégorie est l'agriculture avec le projet riz pluvial, la deuxième catégorie concerne la formation professionnelle et dans ce cadre, nous avons construit 13 centres régionaux de formation professionnelle au profit de l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE).

A cela s'ajoutent quatre lycées techniques et professionnels à Gaoua, Koudougou, Dédougou et Dori. De plus, nous avons terminé deux centres de référence de formation professionnelle à Ziniaré et Bobo-Dioulasso pour renforcer la capacité des ressources humaines du Burkina Faso. Le troisième domaine est l'assistance médicale.

Nous avons une mission médicale qui réside toujours à l'hôpital de l'Amitié de Koudougou. Nous avons aussi terminé la construction de l'hôpital Blaise-Compaoré depuis 2010 et nous y avons envoyé une équipe d'experts qui accompagne l'équipe burkinabè dans sa gestion. Enfin, le 4e grand volet est l'énergie solaire.

Dans ce cadre, nous avons déjà fait installer neuf centrales solaires d'une capacité d'ensemble de 1,78 mégawatts et trois centrales sont en cours de réalisation. L'autre sous projet de l'énergie renouvelable, c'est « Une lampe pour l'Afrique ». Jusqu'à la fin de 2017, nous avons distribué plus de 360 000 lampes aux écoliers sur environ deux millions d'écoliers que compte le pays.

Mais le projet se poursuit jusqu'à la fin de cette année pour terminer la 11e commission mixte qui s'achève en fin décembre. La 12e commission mixte aura lieu à Taipei au mois de septembre pour délibérer sur les projets à mettre en œuvre pendant les deux ans a venir c'est-à-dire 2019 et 2020.

 Dans lesquels de ces domaines enregistrez-vous le plus de satisfaction ?

En ce qui concerne ces quatre volets, nous sommes grossomodo satisfaits mais dans chaque catégorie, il existe toujours des défis à relever comme le riz pluvial par exemple.

Ce projet se met en œuvre sur toute l'étendue du territoire du Burkina Faso. En fin 2017, la production de riz paddy du projet représente à peu près 30% de la production nationale de paddy.

L'objectif de ce projet est d'accompagner le Burkina Faso dans l'atteinte de la sécurité alimentaire, même si d'autres partenaires techniques et financiers accompagnent le Burkina Faso pour travailler dans ce sens.

Quant à la formation professionnelle, nos interventions visent à accompagner le pays dans ses ambitions de développement et d'industrialisation qui nécessitent des techniciens.

Selon l'expérience taïwanaise, c'est le meilleur système pour y arriver. Dans le domaine de l'assistance médicale, l'hôpital Blaise-Compaoré est un projet très important pour la population. Les gens ont vu en cet hôpital, un hôpital de luxe, pourtant, ce n'est pas destiné aux riches uniquement.

C'est vrai qu'il y a une différence de 500 à 1 000 F CFA entre les prix de la consultation par rapport aux autres hôpitaux publics, mais l'hôpital est accessible à toute la population.

Dans cet hôpital de référence, les équipements sont beaucoup plus modernes et sophistiqués avec environ 23 spécialités médicales. Concernant l'énergie solaire, il s'agit d'un projet important pour le gouvernement burkinabè pour développer le pays.

 Malgré l'assistance technique de la République de Chine (Taïwan) dans le secteur de l'agriculture, l'autosuffisance alimentaire n'est toujours pas une réalité au Burkina Faso. Que faut-il corriger pour que ce rêve devienne réalité ?

La sécurité alimentaire est un grand défi pour de nombreux pays du monde. Dans les années 1950 et 1960, Taïwan avait aussi le problème de l'insécurité alimentaire.

Pour atteindre la sécurité alimentaire, ce n'est pas typiquement la question de techniques agricoles. Il faut une bonne politique pour le pays, mais la question est très complexe. Par exemple le problème d'eau se pose au Burkina Faso avec seulement trois mois de pluie chaque année.

Cette problématique de la gestion et de la rétention de l'eau le plus longtemps possible est donc un grand défi pour atteindre l'autosuffisance alimentaire.

A cela s'ajoutent les questions de techniques et de savoir-faire, mais le plus important c'est la politique que le pays adopte. Les partenaires peuvent donner les conseils et appuis techniques et financiers, mais c'est le gouvernement burkinabè qui décide de la direction à prendre. L'atteinte de l'autosuffisance alimentaire est une question de temps et je suis convaincu qu'un jour, le Burkina Faso atteindra la sécurité alimentaire.

 Votre pays a construit entre autres, le Centre de référence de Ziniaré pour contribuer à la formation professionnelle au Burkina Faso. Au regard des résultats de ce Centre, êtes-vous satisfait ou déçu ?

De façon générale, on est satisfait parce que le centre marche jusque-là. Les choses évoluent un peu lentement par rapport à nos prévisions, mais nous allons continuer à accompagner le pays dans ce sens parce que la formation professionnelle est très importante pour le développement national.

S'il n'y a pas de main-d'œuvre qualifiée, il est difficile de développer un pays. Pour établir ce système de formation professionnelle, il y a beaucoup de choses à faire.

En effet, après les différentes catégories de centres de formation, il faut penser à la certification des apprenants qui met en confiance les entreprises sinon, la formation ne servira à rien. Ensuite, il faut établir un système de compétition pour améliorer la qualité de la formation. Enfin, le plus important pour ce projet, c'est l'accès au marché de l'emploi.

Le grand défi du projet, c'est donc à la fin de la formation des apprenants. C'est pourquoi, à partir de cette année, nous avons envoyé les 20 meilleurs sortants du Centre de Ziniaré à Taïwan pour faire un essai et cela, pour plusieurs objectifs.

Premièrement, c'est pour permettre la formation continue des apprenants et deuxièmement, c'est tester la main-d'œuvre burkinabè à Taïwan qui importe chaque année, 500 000 travailleurs étrangers.

Si les techniciens burkinabè sont assez qualifiés et que les entrepreneurs sont d'accord pour les recruter, alors ils peuvent travailler à Taïwan. Le troisième objectif est qu'une telle formation est payante et pour les 12 mois qu'ils vont passer là-bas, ils feront trois mois de formation et les neuf autres mois, ils seront placés dans des entreprises pour la formation continue.

Ils seront payés et de retour, ils auront chacun un petit fonds qu'ils pourront utiliser pour créer leur propre entreprise ou continuer à travailleur dans une entreprise de la place. Comme le Burkina Faso n'est pas encore un pays industrialisé, le marché domestique n'est pas trop prometteur pour les sortants de ces différents centres de formation.

Au niveau de Ziniaré, pour les quatre premières promotions sur cinq, 70% des sortants peuvent trouver de l'emploi sur place. 30% ont toujours des difficultés d'emploi et c'est pourquoi nous faisons la formation continue pour leur permettre de trouver de l'emploi dans la sous-région ou même en Taïwan, au Moyen Orient, au Japon.

Il nous revient d'entendre que Taïwan finance toujours de petits projets, mais la formation professionnelle au Burkina Faso n'est pas un petit projet, la preuve est que c'est l'un des grands projets à long terme et on a déjà investi depuis 2006 jusqu'à 45 milliards de F CFA.

Pour le projet riz pluvial, nous sommes à environ 35 milliards de F CFA. Ces domaines font partie des atouts de Taïwan. Certes, nous ne sommes pas comme certains pays qui peuvent construire des routes et des chemins de fer en deux ou trois ans à court terme, mais nous travaillons à établir la capacitation des ressources humaines ; ce qu'on ne peut pas faire en un ou deux ans.

Avec la construction de l'hôpital Blaise-Compaoré, que gagne Taïwan en termes de retour sur investissement ?

Taïwan ne gagne pratiquement rien, parce que le Burkina Faso a besoin de notre assistance et de notre savoir-faire technique. Nous partageons nos atouts avec le Burkina Faso.

Ce qu'on demande en retour, c'est que sur la scène internationale et dans certaines organisations dans le domaine médical comme l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le Burkina Faso soutient Taïwan parce que nous voulons participer comme pays observateur de l'OMS, mais il y a toujours le blocage de certains pays.

Nous avons de bons systèmes médicaux et d'assurance maladie universelle qui peuvent être de bons exemples et références pour les autres pays.

 La Chine populaire essaie de nouer des partenariats avec de nombreux pays dans le monde. En témoigne la construction du grand hôpital du Niger par Pékin. Quel regard portez-vous sur sa politique en Afrique ?

Dans le domaine de la coopération internationale, il est difficile de faire la comparaison. Chaque pays a ses atouts et travaille pour les développer. Taïwan a ses atouts comme l'agriculture, la santé, l'énergie solaire et la formation professionnelle.

A ma connaissance, la façon dont Pékin travaille, va très facilement endetter les pays bénéficiaires, parce qu'il fait de grands travaux et les pays bénéficiaires n'ayant pas de l'argent, la Chine leur donne de l'argent soit par la ligne de crédit, soit elle va demander par exemple, l'exploitation d'une mine d'or, de fer ... pour rembourser.

Si le pays n'arrive pas à rembourser, comme c'était récemment le cas du Sri Lanka où elle a construit un port maritime, la Chine a demandé le droit d'exploitation du port pendant 99 ans sans rien payer. Contrairement à la Chine Pékin, nous, nous analysons les besoins des pays et nous apportons notre expertise sans demander presque rien.

En mars dernier, le vice-ministre taïwanais des Affaires étrangères, José Maria Liu a promis au Burkina Faso, 50 voitures et trois hélicoptères. Cette promesse sera-t-elle concrétisée en 2018 ?

En principe la promesse sera tenue. Je tiens toutefois à préciser que contrairement à ce qui se dit dans les médias, ce ne sont pas des voitures de luxe, mais des véhicules militaires de transport pour renforcer la mobilité et les capacités opérationnelles des Forces armées burkinabè.

Comme le pays est confronté actuellement à une menace d'insécurité, Taïwan, en tant que pays partenaire, veut aussi apporter sa modeste contribution.

Qu'attend Taïwan de son partenaire burkinabè ?

Taïwan fait cette coopération avec le Burkina Faso, sans presque rien demander en retour parce qu'on veut partager notre savoir-faire, notre technologie avec un pays ami.

A travers cette coopération, nous souhaitons renforcer les échanges entre nos deux peuples en encourageant les commerçants taïwanais à venir au Burkina Faso, pour faire du business ou investir. Déjà, quatre entreprises taïwanaises sont installées au Burkina Faso.

Peut-être que par rapport aux autres pays, ce n'est pas suffisant, mais vous pouvez imaginer que Taïwan, c'est à l'autre bout du monde. A Taïwan, la plupart de nos entreprises sont des PME/PMI et non des grands consortiums.

Avec les contraintes de leurs capacités, il est difficile pour ces PME/PMI de venir jusqu'au Burkina Faso s'il n'y a pas un accompagnement du gouvernement. A cela s'ajoutent la distance, le problème de la langue, les différentes règlementations de douanes et commerciales. C'est pourquoi, depuis une vingtaine d'années, nous travaillons dans ce sens pour les installer.

Parmi les quatre entreprises qui sont déjà installées, l'une d'elles, Full Flavor collecte (achat) le sésame et la noix de cajou burkinabè à destination de ses usines partout dans le monde.

En 2017, l'entreprise a acheté ces deux produits à hauteur de 10 millions de dollars américains. On souhaite donc que le gouvernement burkinabè continue d'améliorer l'environnement des investissements afin qu'un plus grand nombre d'entreprises taïwanaises puissent s'installer au Burkina Faso dans les années à venir.

 Quelles sont les perspectives dans le cadre de la coopération entre les deux pays ?

Taïwan reste toujours à la disposition du gouvernement burkinabè pour l'accompagner dans les domaines qu'il juge prioritaires. Le projet riz pluvial, la formation professionnelle, l'assistance médicale et l'énergie solaire sont des projets à long terme.

On peut continuer dans ces domaines si le pays le souhaite. Je sais que le Secrétariat permanent des engagements nationaux et des Programmes d'urgence (SPEN-PU) et le ministère en charge des affaires étrangères sont à pied d'œuvre.

Ils ont collecté de nombreux projets proposés par les différents ministères et les institutions nationales, selon les priorités du gouvernement, pour voir les projets sur lesquels on va délibérer et ensuite retenir certains pendant la 12e Commission mixte qui aura lieu en septembre à Taipei.

Mais tous les projets prioritaires qui touchent le bien-être des Burkinabè seront considérés par Taïwan de concert avec le SPEN-PU et seront délibérés pour être mis en œuvre. Pour la 12e commission, nous avons manifesté notre souhait de diminuer le nombre de projets et allouer des fonds beaucoup plus importants à ceux qu'on va retenir.

L'opinion publique n'a toujours pas le même avis que vous sur l'existence de la République de Chine (Taïwan). Que doit-on comprendre de votre bataille sur la scène diplomatique internationale ?

Il faut estimer que les relations de coopération entre nos deux pays sont au beau fixe. Ce n'est pas évident que ce soit tout le monde qui arrive à faire la différence entre les deux Chines. L'on se souvient d'ailleurs de cette polémique sur les Chinois qui payaient les peaux d'âne.

Certains Burkinabè pensaient que ce sont des Taïwanais alors que ce sont des Chinois de la Chine Pékin. Parlant des deux Chines, voici la petite histoire : après la deuxième guerre mondiale, le régime Chiang Kaï-shek était contre l'impérialisme japonais.

Finalement, on a gagné cette guerre. Malheureusement, après cette guerre, en Chine continentale, on est tombé dans une guerre civile. Le régime Chiang Kaï-shek était contre la rébellion communiste. Les communistes chinois étaient soutenus par l'Union Soviétique et le régime Chiang Kaï-shek a perdu. Il s'est donc réfugié sur l'île de Taïwan et les îles environnantes.

Mao Zedong qui a gagné cette guerre civile a réclamé que le nouveau pays né s'appelle la République populaire de Chine. A partir de ce moment, c'est-à-dire vers 1949, la Chine s'est divisée en deux : la Chine populaire (Pékin) et la République de Chine (Taïwan). Malgré tout, Mao Zedong a voulu éliminer le régime Chiang Kaï-shek mais n'a pas réussi.

Il s'est donc tourné vers la diplomatie pour demander à tous ses amis et tous les autres pays de ne reconnaître qu'une seule Chine dans ce monde en prétextant que Taïwan fait partie de la Chine continentale.

Pourtant, en termes de superficie, nous disposons d'un territoire beaucoup plus réduit d'ailleurs, mais d'un gouvernement, d'une armée et d'une constitution. C'est donc pourquoi, nous menons le combat sur le plan international pour avoir le soutien de pays amis comme le Burkina Faso. On souhaite donc que le peuple burkinabè comprenne cette situation et sache que la Chine est divisée en deux pays distincts : Taïwan et Pékin.

Burkina Faso

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