4 Juin 2018

Tunisie: L'écriture comme outil de réconciliation avec le soi lacéré

revue litteraire

Un personnage qui plie sous ces coups de boutoir

C'est Faouzia, sa copine du temps de l'université. Elle sort de sa léthargie et tente de se confier à cette amie qui l'appelle encore de son nom d'antan, Chahd. La blessure béante d'une histoire d'amour qui a fini par s'effondrer, tomber en ruine. Badreddine, son mari, l'avait pourtant aimée de toutes ses forces et était revenu encore et encore demander sa main malgré l'opposition du frère de Chahd. Seulement, elle répond à Faouzia que les choses vont bien sur le ton le plus neutre. Elle avait espéré, dès les premiers moments de leur rencontre, que celle-ci allait la presser de questions et qu'elle ne trouverait alors d'autre perspective que de se raconter. De l'autre côté, Faouzia ne voulait pas la brusquer pour la laisser se confier et rien ne se passe d'abord, laissant la place à des échanges des souvenirs de ce qu'elles ont vécu quand elles se sont séparées après l'Université. Peu à peu, un climat de confiance s'installe et Chahd dit tout de l'échec de son couple à Faouzia qui est littéralement ébahie.

Safiyya Gom-Ben Abdeljalil décrit des rêves qui s'effondrent devant les coups répétés de la réalité triviale de tous les jours. Un personnage qui plie sous ces coups de boutoir ? Sans doute, cependant elle n'est pas seule en cause et ne porte manifestement qu'une part de la responsabilité d'avoir baissé les bras. Pourtant, elle est inconsolable.

Une baisse permanente d'énergie

Elle finit par s'effondrer, personnellement. Ce n'est pas seulement le couple qui a vacillé comme tant d'autres pour toutes les raisons possibles qui en est la cause profonde. En vérité, Chahd a vécu cette banqueroute comme une atteinte intime qui n'a rien à voir avec le simple concept d'une expérience qui n'a pas eu la force de résister aux aléas du temps. Elle l'a vécue dans son être intime qui a été lacéré comme le serait la chair et qui a été profondément ensanglanté par l'échec.

Un praticien la suit et sa fille, qui a reporté un voyage d'études, est aux petits soins pour elle. Le médecin reporte à chaque fois la date où elle est censée se remettre. Il n'est pas du tout encouragé par son attitude, non pas du laisser-aller tel que ce genre d'état occasionne pour d'autres patients de ce genre, mais plutôt une baisse permanente d'énergie, une inaptitude à déployer de la volonté de faire face. Il constate, semaine après semaine, que la situation n'évolue pas vraiment et tente une idée simple pour aider Chahd à s'extérioriser un peu. Il lui permet de disposer d'un cahier et d'un crayon pour écrire ses "mémoires". Elle s'y met à son rythme, son nouveau rythme qui n'en est pas un et qui n'est synonyme que d'une lenteur laborieuse où les doigts s'épuisent avant l'esprit. Elle laisse pourtant le praticien consulter ces notes à sa demande, elle sait qu'il espère y trouver un signe de vie, un indice qui lui permettrait de traquer le mal qui s'est emparé d'elle et qui est en train d'absorber l'énergie vitale qui est l'essence de chacun d'entre nous. Les pages noircies par Chahd font parfois quelque sens et ressemblent à des missives qu'elle enverrait à certains de ses amis et proches, même si le ton est assez décousu. Il y a plus grave, d'autres pages renferment une somme innommable de divagations qui ne paraissent pas contenir le moindre sens. Mais une lumière s'annonce au fil de ses lectures, là où Chahd commence à parler d'une quête de la joie, d'un chant qu'elle allait entonner. Nous ne sommes pas encore devant les premiers signes d'une rédemption, le praticien relève qu'aucune date ne figure dans ces mémoires et que même les fois où une date a été notée (sûrement par inadvertance), elle a été immédiatement biffée par Chahd jusqu'à l'illisible.

Malgré tout, l'écriture finit par la rendre à elle-même. Cette quête d'abord complètement incertaine, à la recherche de soi, ces atermoiements lamentables, ces divagations, se sont transformés au fur et à mesure en autant d'applications d'un baume étonnant qui a restauré lentement l'être lacéré par les échecs, ces échecs qui sont parmi les plus cuisants et les plus terribles parce qu'ils mettent notre être profond à l'épreuve.

Ah, si Chahd !, 345p., mouture arabe

Par Safiyya Gom-Ben Abdeljalil

Editions Thakafia, 2018

Disponible à la librairie Al Kitab, Tunis

Tunisie

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