14 Juin 2018

Ile Maurice: Pierre Dinan - «Orienter les aides de l'État providence vers ceux qui en ont vraiment besoin»

interview

Agriculture non-sucre, zone franche, pêche : ces filières nécessitent plus d'investissements. Le Budget 2018/2019 s'y attardera-t-il ? Le Premier ministre prônera-t-il des stratégies pour remédier aux inégalités ? En marge de l'exercice financier, l'économiste Pierre Dinan analyse les attentes et principaux axes qui devraient y figurer.

Quelles sont vos attentes pour le Budget 2018 ?

Sur le plan socio-économique, nous observons des difficultés au sein de plusieurs industries existantes, notamment le sucre, les exportations dans la zone franche et les petites et moyennes entreprises. Il faut savoir que les exportations sont d'importance capitale pour Maurice. Le pays vit de cela. Déjà dans ce secteur, il faudrait voir ce que le gouvernement prévoit pour que les produits manufacturiers et ceux de la zone franche puissent repartir. Quant au sucre, ce n'est certainement pas l'exportation qu'il faut viser mais la canne. Celle-ci devient un objet d'une extrême importance. Et ceci n'est pas uniquement centré sur le sucre mais l'énergie.

Que va donc dire le ministre à ce su- jet ? Quelle stratégie emploiera-t-il pour la contribution cannière à l'énergie ? Maurice dépend énormément des sources fossiles. Il faut développer cette culture de réorientation de l'énergie non seulement pour alimenter maisons et entreprises mais également les véhicules. Il peut annoncer des études à entreprendre pour cela. Parallèlement, je souhaite que le ministre des Finances mentionne la politique qu'il compte adopter pour enrayer la baisse de fertilité, avec ses conséquences sur le vieillissement accéléré de la population et, éventuellement, la dépopulation. Ce qui nous obligera à avoir recours à l'immigration de plus en plus !

En termes d'inégalités, il est souhaitable d'avoir une utilisation efficace du gros budget social afin que les aides de l'État providence soient orientées vers ceux qui sont vraiment dans le besoin et non pas de manière à saupoudrer des associations et autres lobbys dans un but électoraliste.

Et pour la zone franche, quelle est la marge de manœuvre du ministre ?

Il y a un grand besoin de révision de la productivité aussi bien en termes de main d'œuvre que de capital. C'est crucial pour que l'industrie de la manufacture reprenne son souffle. Il nous faut produire à meilleur marché pour concurrencer les pays moins chers comme ceux d'Asie et Madagascar. Mais il n'y a pas que le prix. Il faut innover. À Maurice, nous sommes condamnés à produire du haut de gamme. Mais pouvons-nous apporter du nouveau, par exemple, dans le secteur de la mode ? On pourrait améliorer les produits avec nos expertises locales en termes d'innovations aidées par celles d'origines internationales. Vous savez, c'est à nous de faire les premiers pas: «Aide-toi et le ciel t'aidera».

Qu'en est-il du tourisme ?

Le tourisme marche bien mais Maurice ne peut se reposer sur ses lauriers. Justement, à ce niveau, il y a également des attentes du ministre et de l'État. Qu'on le comprenne bien : le touriste non-européen ne vient pas juste chercher le soleil, la plage et la mer à Maurice. Nous devons diversifier nos marchés avec des pays asiatiques dont l'Inde, la Chine, Singapour et les nations africaines. Ces visiteurs ne veulent pas que du soleil. Quelle occasion avons-nous pour leur faire voir ce que nous avons, soit une société multiculturelle vivant en harmonie et une nature verdoyante ? Ces marchés symbolisent de nouveaux revenus. Pour le bien du pays, il faut ajouter ces offres au tourisme...

Inversement, en mai 2018, le site Easyvoyage écrivait que «Maurice est aujourd'hui menace par un développement touristique surexploité et déraisonné». La construction pèse-t-elle sur le tourisme ? Votre avis sur ce «génocide écologique» ?

Je suis tout à fait d'accord avec cette pré- occupation. Il est impératif de prendre des précautions avant de remplacer les lieux verts par des «blocs» et du ciment. C'est non seulement un souci écologique mais l'activité économique est également appelée à souffrir de cette affectation permanente d'une ressource économique à une activité de rente. Dans un autre ordre d'idées, mon souhait est que le Premier ministre annonce quelle est la stratégie gouvernementale par rapport à l'exploitation des ressources maritimes. À Maurice, nos uniques ressources sont notre belle nature ensoleillée agrémentée de notre soleil généreux, et notre peuple multiculturel et bilingue constituant notre capital humain. Parallèlement, nous avons des droits exclusifs sur 2,3 millions de km² d'océan.

Que va-t-on faire à ce niveau ? Quand donc aurons-nous une stratégie pour cher- cher quelles richesses habitent ces vastes espaces marins ? Évidemment, cela ne se fait pas du jour au lendemain. On a tendance à attendre le Budget comme un grand jour-J. Mais il faut penser à une politique pour cette filière puisqu'il y a tout un rapport de la Banque mondiale qui en parle. Il faut ainsi savoir quelles études ont été faites là-dessus, quels financements proviendront des pays amis et ce qu'on fera pour y arriver. Car si on ne le fait pas pour soi, les autres viendront nous exploiter. Il y a, d'ailleurs, déjà des signes par rapport à la pêche.

«Qu'on le comprenne bien : le touriste non-européen ne vient pas juste chercher le soleil, la plage et la mer à Maurice. »

Quels sont les principaux axes autour desquels gravitera le Budget ?

Tout d'abord, je crois que l'imposition des bénéfices des compagnies sera ajustée. C'est une conséquence provenant d'une décision des pays riches, tous membres de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques. Effectivement, ceux-ci se plaignent que des pays pratiquant une fiscalité faible à l'égard de leurs ressortissants les privent de rentrée fiscale. La grille fiscale sera sans doute revue. Le principal reproche est que les compagnies mauriciennes sont assujetties à un impôt de 15 % sur leurs bénéfices, tandis que celles qui s'adonnent à des activités financières de nature transfrontalière sont assujetties à un taux de 3 %. L'OCDE remet en question ce favoritisme. Donc la question est de savoir si les entreprises de l'offshore passeront à 15 % ou celles dédiées à l'exportation à 3 %. Le pot de terre ne peut se battre contre le pot de fer.

«Que le Premier ministre annonce quelle est la stratégie gouvernementale par rapport à l'exploitation des ressources maritimes.»

Quels secteurs économiques demeurent les parents pauvres des investissements au fil des Budgets et pourquoi ?

Actuellement, je dirai que ce sont l'agri- culture non-sucre et la pêche. En fait, depuis les 50 dernières années, nous avons eu tant de succès à nous libérer de notre monoculture d'alors: la canne à sucre, grâce à la diversification de nos activités économiques. Ce n'est pas pour autant qu'il faut oublier l'agriculture non sucre. De l'autre côté, nous avons 1,2 million de touristes qui viennent à Maurice ; et l'industrie n'entend pas s'arrêter là. Simultanément, il y a une population d'1,2 million de Mauriciens. Il faut créer une école des métiers. Cela comprendrait à la fois l'agriculture et la pêche. Il faut former les gens et générer des financements pour l'acquisition des outils modernes dans ces domaines. Ainsi, on pourra les relancer et les opérateurs dûment formés seront fiers d'exercer de tels métiers avec une rémunération adéquate. D'ailleurs, aujourd'hui, on n'est plus à l'ère de l'agriculture de grand-papa. Il faut un secteur fort qui puisse nourrir les touristes et la population. Pensons plus loin. Développons des produits contre saison que nous pourrions exporter. Maurice possède des lopins de terre qui sont souvent abandon- nés. Après vous verrez qu'ils ont fini par être convertis en villas...

«Aujourd'hui, on n'est plus à l'ère de l'agriculture de grand-papa . Il faut un secteur fort qui puisse nourrir les touristes et la population.»

Et la pêche ?

Il faut moderniser cette filière. De nos jours, les métiers agricoles et de la pêche ne sont pas valorisés. Pourquoi ? Parce que les gens ne sont pas formés. Il faut développer ces compétences afin que ces personnes puissent aspirer à des salaires décents. On a besoin de pêcheurs professionnels, d'agriculteurs, de plombiers, d'électriciens, et j'en passe, entre autres. Soyons clair : tout le monde ne peut devenir médecin ou un autre professionnel de haute volée. Il faut créer ces opportunités de formation.

Vu les pressions du déficit budgétaire et l'inflation et la surveillance des institutions financières dont le Fonds monétaire international (FMI) et Moody's, comment le ministre des Finances s'y prendrait-il pour rester dans les limites acceptables ?

Maurice est probablement plus sous la surveillance de Moody's que du FMI, dans la mesure où nous ne sommes soumis à aucun stand-by agreement, comme au début des années 1980. Mais si nous nous permettons de contourner les règles du taux de change, comme nous l'avons malencontreusement fait en 2017, le FMI se fera entendre. Quant à Moody's, il surveille la qualité de notre gouvernance dans les domaines de la finance et de la politique, puisqu'il conseille des investisseurs potentiels sur la viabilité des pays où ils seraient susceptibles d'investir. Que le Premier ministre prenne donc les mesures nécessaires pour que le pays soit durablement viable. Mais indépendamment de ces deux institutions financières internationales, le principe de bonne gouvernance doit primer pour que l'économie maintienne sa bonne santé. Cela dit, il ne faut pas faire de gaspillage. Il ne faut pas utiliser le Budget pour faire de la démagogie.

Comme il s'agit de l'avant-dernier Budget jusqu'à échéance électorale en décembre 2019, estimez-vous que le Premier ministre jouera au Père Noël ?

Non seulement je ne le souhaite pas, mais j'espère aussi que chaque Mauricien évitera de ne voir dans le Budget que ce qui l'intéresse sur le plan personnel. Il s'agit d'un événement national que le citoyen doit savoir juger de manière citoyenne et dépourvue d'égocentrisme.

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