21 Juin 2018

Algérie: Réunion OPEP-non OPEP - Deux experts en énergie abordent les enjeux du marché pétrolier mondial

interview

Alger — Deux experts dans les questions énergétiques, Nordine Aït Laoussine, président de la société de conseils en énergie Nalcosa (basée à Genève) et ancien ministre de l'Energie, et Tewfik Hasni, consultant en transition énergétique et énergies, s'expriment sur les enjeux de la Conférence ministérielle de l'OPEP et la réunion ministérielle des pays OPEP et non OPEP, prévues respectivement vendredi et samedi à Vienne.

L'OPEP et ses partenaires se réuniront les 22 et 23 juin à Vienne pour discuter de l'avenir de leur accord. Selon vous, quels sont les scénarios qui se profilent?

Les pays signataires de la "Déclaration de Coopération" de décembre 2016 se trouveront devant un choix difficile: poursuivre, dans l'ordre, leur coopération en matière de restriction de leur production, ou procéder, dans le désordre, à une levée prématurée de ces restrictions. Le désordre est à craindre pour plusieurs raisons.

D'abord parce que l'intention affichée publiquement et unilatéralement par les 2 chefs de file, l'Arabie Saoudite (pour le camp OPEP) et la Russie (pour le camp non-OPEP) d'augmenter la production du groupe, ne fait pas l'unanimité. Un grand nombre de pays (appartenant aux deux camps) s'y opposent. Parmi ces pays, nombreux sont ceux qui ne sont pas en mesure d'augmenter leur niveau de production à court terme.

Ensuite, parce que le marché pétrolier qui a, certes, retrouvé son équilibre (suite à la réduction massive des stocks excédentaires depuis janvier 2017) reste très volatile. L'amélioration récente des cours du Brent risque de freiner la croissance de la demande et de booster la production non-OPEP concurrente.

Tous les analystes, y compris ceux du secrétariat de l'OPEP, s'attendent d'ailleurs cette année à une baisse de la demande résiduelle de l'OPEP nécessaire à l'équilibre du marché, après trois (3) années d'augmentation successives.

Une augmentation de la production pourrait donc entrainer un nouveau fléchissement des cours, ce qui aggraverait la situation financière des pays dont le niveau de production est en déclin.

Quant aux conséquences sur les prix, la reconduction pure et simple de l'accord actuel, jusqu'à son terme en fin d'année, maintiendrait les prix dans la fourchette actuelle de 70 à 80 dollars le baril. Tandis qu'une décision qui augmenterait légèrement la production du groupe (de 0,3 à 0,5 mbj) conduirait grosso modo au même résultat si cette décision est prise à l'unanimité et si elle est clairement soutenue par la Russie.

Le pire des cas serait une augmentation plus importante (environ 1 mbj) de la production qui serait imposée par l'Arabie Saoudite et la Russie, sans l'accord de la majorité. Ce cas extrême pourrait signifier l'abandon de l'accord de décembre 2016, et conduirait vraisemblablement à une rechute momentanée des cours vers la barre de 60 dollars.

Les membres de l'OPEP ont perdu depuis longtemps le contrôle de l'organisation. Les prétendus accords précédents n'étaient toujours pas respectés.

Les guerres qui perturbent la région ont eu un impact sur la production. Elles ont affecté la production des grands producteurs comme l'Irak, l'Iran, La Libye. Ceci pour rappeler que le pétrole n'obéit pas seulement à une question d'offre et de demande. De l'autre côté, la production du schiste américain a dépassé la barre des 10 mbj (10,9 mbj). Le Wall Street Journal titrait d'ailleurs que le pétrole de schiste américain avait cassé l'OPEP.

La Russie n'a pas respecté, non plus, son quota. Elle a même dépassé l'Arabie Saoudite. L'augmentation des prix résultant des pertes de production des grands pays producteurs en guerre avait poussé les prix jusqu'à 80 dollars.

Il faut cependant retenir que les parts de marché perdus par les pays du Moyen-Orient ont été récupérées par le pétrole de schiste américain.

Mais lorsqu'ils ont dépassé les 75 dollars, cela a été une ligne rouge inacceptable pour l'économie occidentale, et permettait aux pays considérés par les USA comme des "ennemis", de se renflouer financièrement. Le Président Trump a mis le holà.

L'injonction faite à l'Arabie Saoudite a été suivi d'effets, puisque ce pays a annoncé qu'il va augmenter sa production de 1,5 mbj. La Russie a fait aussi une annonce similaire. Le Président Trump vient de rappeler d'ailleurs cela, à l'attention de la prochaine réunion de l'OPEP.

Les enjeux de la réunion deviennent marginaux puisque les décisions importantes ont été prises en dehors de l'OPEP. Le schiste américain ayant atteint ses limites suite à la saturation des pipes de transport de pétrole, Les USA ne peuvent plus capter d'autres marchés.

Ils laissent le soin à l'Arabie Saoudite de gérer ses parts de marchés au détriment des autres pays de l'OPEP. Les USA interviendront pour les aider s'il le faut. Vous comprenez qu'il n'y a plus d'enjeux à la prochaine discussion. La seule stratégie sera de voir comment on pourrait faire passer le prix d'équilibre de 75 dollars. Il pourrait retomber plus bas si la guerre des prix s'imposerait au sein de l'OPEP.

A Vienne, l'Iran va faire pression pour récupérer une partie de sa production, mais d'une façon prudente afin de ne pas casser la demande. Quel est votre commentaire?

L'Iran risque de se trouver dans l'impossibilité de protéger sa part de marché suite à la décision de l'Administration américaine de se désengager de l'accord sur le nucléaire Iranien et d'imposer un nouvel embargo sur ses exportations.

Le pays risque, en fait, une baisse automatique de sa part de marché en cas d'augmentation du plafond global de production du groupe. Il y a donc tout lieu de s'attendre à un refus de l'Iran de modifier les dispositions de l'accord de production actuel.

Une levée précoce des restrictions de production aurait également des conséquences désastreuses pour le Venezuela qui serait ainsi frappé d'une triple peine: effondrement de ses exportations suite au déclin naturel de sa perte automatique de part de marché et affaiblissement éventuel du prix du baril. Il est clair que le pays opposera, lui aussi, son véto à l'augmentation envisagée de la production du groupe.

L'Iran et le Venezuela ont, en outreة en commun un grave sujet d'inquiétude, celui de l'empressement de l'Arabie Saoudite à répondre favorablement à une demande américaine d'augmenter la production pour peser sur les prix.

Cet empressement à compenser avec du pétrole saoudien, la baisse des exportations de l'Iran et du Venezuela, résultant directement ou indirectement des sanctions américaines, est ressenti comme une provocation.

Il risque d'avoir des conséquences néfastes sur les relations de solidarité et la cohésion remarquable dont les signataires du pacte OPEP- non OPEP ont fait preuve depuis l'accord d'Alger de septembre 2016.

L'Iran doit gérer l'embargo imposé par les USA. La seule opportunité est de basculer vers le marché asiatique, en concurrence avec la Russie. L'Iran a perdu les chances de développer ses champs gaziers suite aux sanctions US.

L'Iran peine à relancer ses capacités de production de pétrole, par manque de moyens financiers et technologiques. Les sanctions américaines arrangent la Chine qui peut accéder à un pétrole iranien à bon marché.

Le souci de l'Iran ne peut donc pas être lié à la demande. Il ne lui reste que le marché chinois si les Européens respectent les sanctions US.

Il faut donc appréhender aujourd'hui le problème des prix du pétrole beaucoup par la vision géopolitique que celle unique du marché. Nous voyons que les chantres du marché libre et du libre-échange ont changé d'approche pour restreindre l'accès des marchés à leurs "ennemis".

Selon le ministre de l'Energie, Mustapha Guitouni, l'Algérie œuvrera avec les pays membres de l'OPEP lors de ces deux réunions à garantir l'équilibre entre l'offre et la demande pour préserver la stabilité des marchés pétroliers. Quelle est votre lecture là-dessus?

Le ministre est dans son rôle en œuvrant, au sein de l'OPEP, à la poursuite des efforts en faveur de la stabilité du marché et de la discipline de production. L'Algérie n'a rien à gagner à court terme d'une augmentation de la production OPEP.

Le pays pourrait même enregistrer une perte de revenus si l'augmentation prévue n'est pas le résultat d'un consensus, auquel cas l'activisme des spéculateurs sur les marchés financiers à terme pourrait favoriser une rechute importante des cours.

Je suis d'accord avec le ministre qui ne peut se battre que pour un prix maximum du baril. Nous avons vu que le pétrole de schiste US atteint ses limites. On peut donc se battre pour un prix maximum de 75 dollars comme imposé par le Président Trump.

Quelles sont les perspectives du marché pétrolier à moyen terme?

A moyen terme, l'évolution des prix du brut demeure incertaine. En ce qui concerne la demande, il y a consensus sur un tassement à terme du taux de croissance mais incertitude sur le taux et le timing de déclin attendu.

En ce qui concerne l'offre, des doutes persistent sur la capacité des USA à soutenir au-delà de 2020 le taux effréné de croissance de la production du pétrole de schiste enregistré à ce jour, de même que sur la capacité réelle de production de plusieurs pays de l'OPEP.

Cette incertitude risque de peser lourdement sur les cours du brut. Il y a donc tout lieu de s'attendre dans les années qui viennent à un marché particulièrement volatile.

A moyen terme, et jusqu'à l'avènement de voitures électriques sur les principaux marchés comme la Chine, l'Inde et l'Asie d'une façon générale, le pétrole qui sert à plus de 90% comme carburant, devrait voir sa part de marché dans le mix énergétique mondial chuter de 30% environ, actuellement.

Cette part devrait chuter fortement en 2030. A part le jet fuel pour les avions, tout le transport devrait s'électrifier, si on veut respecter les engagements des différentes COP (changement climatique).

Il est clair que des pays comme l'Arabie Saoudite qui ne disposent pas du gaz, maintienne une stratégie de captation de part de marché au détriment du prix. Nous devons donc intégrer cela.

Les réserves pétrolières de l'Arabie Saoudite sont parmi les plus importantes au monde. A l'instar de la Russie. C'est pour cela qu'en matière d'offre, les ressources sont suffisantes.

En ce qui concerne les stocks. Nous avons vu que le principal consommateur est aujourd'hui la Chine qui a doublé ses capacités de stockage et profite du différentiel du prix du pétrole entre Brent et WTI pour s'approvisionner au moindre prix. Les capacités de stockage flottantes en pétrole WTI sont énormes en Europe actuellement.

Les stocks aux USA en pétrole restent élevés à 420 millions barils. Ceux des carburants, principal usage du pétrole, demeurent à leur plafond pour la saison soit 240 millions barils.

En ce qui concerne les prix, les révisions de l'AIE restent pessimistes. Les prix devraient rester en moyenne à 71 dollars en 2018, pour baisser à 68 dollars en 2019.

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