1 Juillet 2018

Burkina Faso: Procès du putsch - Les accusés enfin à la barre !

Photo: fasozine
Djibril Bassolé, l'un des principaux accusé à la barre

Le procès du coup d'Etat manqué, qui a repris le vendredi 29 juin 2018 à la salle des Banquets de Ouaga 2000, est entré dans sa phase décisive, avec l'entame des auditions des accusés. L'interrogatoire a débuté avec le sergent-chef, Laoko Mohammed Zerbo, qui a été entendu le même jour et le lendemain samedi. Les dizaines de soldats et civils inculpés devraient défiler à la barre pendant plusieurs semaines.

Malgré des questions procédurales pendantes sur la compétence de la juridiction et les violations des droits de la défense, le président du tribunal militaire, Seydou Ouédraogo, est entré dans le fond du dossier du putsch manqué, le vendredi 29 juin 2018. Un moment très attendu par ce magistrat rompu aux affaires militaires, qui depuis le début du procès, fin février, fait face à de nombreuses requêtes en récusation des avocats de la défense. Le premier accusé à être appelé à la barre est le sergent-chef de 31 ans, Laoko Mohammed Zerbo, à qui le juge a déjà eu à faire dans l'affaire de l'attaque de la poudrière de Yimdi. Ce jeune soldat de l'ex-Régiment de sécurité présidentiel (RSP), marié et père de deux enfants, est poursuivi pour attentat à la sûreté de l'Etat, meurtres, coups et blessures volontaires, et dégradation aggravée de biens.

Reconnaissez-vous les faits et qu'en savez-vous ?, lui a demandé le président du tribunal. «Je ne reconnais pas les faits», a lancé «chef» Zerbo, avant de remonter le cours des évènements. «Le 16 septembre 2015 aux environs de 13 heures, j'étais au bureau, au poste de commandement des services spéciaux, quand le sergent Koussoubé Roger m'a appelé de venir au garage du palais présidentiel. Je me suis rendu sur place et a trouvé d'autres militaires, dont le plus gradé était le major Badiel Eloi. J'étais en tenue de sport et on m'a demandé d'aller me mettre en tenue militaire. Je suis donc retourné à domicile pour me changer. A mon retour, l'adjudant Wékouré Kossé m'a demandé de le conduire à bord d'une V6 au côté Ouest du palais présidentiel», a d'emblée rapporté le sergent-chef.

A l'écouter, lui et l'adjudant ont stationné à cette position pour une mission d'observation. Qu'avez-vu, observé sur place ?, ont voulu savoir le procureur militaire et certains avocats de la partie civile. Réponse de Zerbo : «Je n'ai rien observé à part la verdure, les fleurs et les arbres. De notre position, je ne pouvais pas voir le bâtiment du Conseil des ministres». Et le parquet de rebondir, en signifiant que cette version est en contradiction avec ses propos consignés dans les Procès-verbaux (PV) d'interrogatoires au fond du juge d'instruction. «Vous disiez avoir vu des gens faire irruption dans la salle du Conseil des ministres», lui a rappelé le procureur. «Je ne reconnais pas avoir dit cela», a répliqué l'accusé.

Il a également nié avoir évoqué, en enquête préliminaire, la tenue d'une réunion au garage du palais où des rôles ont été distribués aux éléments par Eloi Badiel. Ce qui a amené le procureur militaire à faire allusion à un oubli de la part du «chef» Zerbo, surtout que les auditions au fond du juge d'instruction remontent à pratiquement deux ans. «Lors de mon interrogatoire, le juge disait savoir déjà ce qui s'était passé, après avoir auditionné plus de 80 personnes, et voulait juste mon point de vue. On s'est beaucoup tiraillé autour de certaines questions», a indiqué l'ancien RSP, qui a été radié des effectifs de l'armée.

Il a par ailleurs affirmé avoir eu à faire à un chef militaire, plutôt qu'à un juge, si bien qu'il a signé les PV sans pour autant s'y reconnaître. A ce propos, son avocat, Me Idrissa Badini, a invité le tribunal et le procureur militaire à ne pas prendre pour argent comptant, les déclarations contenues dans les PV d'audition.

De l'enlèvement des autorités de la Transition

Après la mission d'observation au secteur Ouest du palais de Kosyam, le sergent-chef Zerbo dit s'être vu confié, avec trois autres éléments, une autre mission du même genre au niveau de la radio Savane FM, avant de passer la nuit au camp où il résidait. Muni de sa dotation régulière (une kalachnikov et des munitions, 120 cartouches), il dit avoir effectué ce service commandé sans incident, à part les barricades dégagées sur le chemin du retour, au carrefour de la télévision BF1, à quelques encablures du palais présidentiel. Avez-vous fait usage d'armes à feu lors de la mission ?, a voulu savoir le président du tribunal. «Non ! La situation était normale, à part les barricades qu'on a dégagées au carrefour de BF1», a renchéri le soldat.

A la question du procureur de savoir à quel moment Zerbo a appris l'enlèvement et la séquestration du président de la Transition, Michel Kafando et d'autres membres du gouvernement, l'accusé a donné une réponse évasive. Le sergent-chef dit avoir appris la nouvelle le lendemain 17 septembre 2015, sur les ondes des radios, alors qu'il avait prétendu, face au juge d'instruction, détenir cette information de ses collègues au détour d'une causerie. C'est un soldat, visiblement préparé à botter en touche, feignant très souvent de ne pas entendre ou comprendre certaines questions, qui s'est présenté à la barre le vendredi et le lendemain.

Le samedi 30 juin, le sergent-chef Laoko Mohamed Zerbo a été appelé à la barre pour répondre de son rôle dans le saccage du studio «Abazon» de l'artiste-musicien Smockey, de la radio Savane FM, du domicile de Simon Compaoré à Ouagadougou et de Radio «Laafi» de Zorgho, mais aussi de meurtres, de coups et blessures.

Vers une requalification de certains faits ?

Interrogé sur l'incendie du studio «Abazon», il a fait savoir que s'il s'y s'est rendu, c'est parce qu'il a été informé par le sergent-chef Ali Sanou que d'autres éléments du RSP, ayant déjà attenté à la vie du général Gilbert Diendéré, y étaient et menaient des actions contraires aux missions de son équipe. Il a confié qu'il s'était retrouvé dans le «six-mètre» du studio «Abazon», mais ne reconnaît pas avoir tiré une roquette sur le bâtiment, ni avoir donné un ordre dans ce sens.

Pour ce qui est de la destruction de la radio «Laafi», l'accusé a affirmé qu'il était en mission d'escorte à Boudri, d'où il a convoyé une voiture à Zorgho sans en connaître les passagers. Sur les lieux, il a précisé que son rôle a consisté à établir un périmètre de sécurité à 50 mètres d'une maison, sans savoir que c'était l'enceinte d'une radio. Mieux, il a soutenu ne pas savoir ce que ses frères d'armes y ont fait. «Je me suis rendu chez Simon Compaoré (actuel ministre d'Etat auprès de la Présidence du Faso) après le saccage de son domicile», avait-il confié lors des interrogatoires de fond. Mais le sergent-chef Zerbo a nié à la barre avoir mis pied dans le bâtiment.

Accusé de coups et blessures et de meurtres, le prévenu a plaidé non coupable. Le parquet militaire a avoué qu'il est difficile d'apporter la preuve de la culpabilité du sergent-chef Zerbo, voire des autres accusés pour des faits de meurtres pendant le coup d'Etat. Il a plaidé pour une requalification des faits pour prendre en compte le contexte de la mort, car selon lui, c'est le coup d'Etat qui a occasionné mort d'homme.

Pour la défense, le parquet ne peut pas apporter la preuve contre les accusés. Elle a été confortée dans sa position, par le procureur militaire, qui a confié qu'il n'y a pas eu d'analyse balistique, mais plutôt un rapport médico-légal. Pour la partie civile et le tribunal, les questions subsidiaires et de requalification des faits sont prématurées à ce stade du procès. C'est sur cette passe d'armes que l'audience a été suspendue pour reprendre, ce lundi 2 juin 2018.

L'indésirable caméra de la gendarmerie

A chaque audience sa surprise au procès du putsch. A celle du vendredi 29 juin 2018, les débats ont été ouverts sur la publicité autour du procès. Les avocats de la défense ont estimé, que le filmage des audiences à l'aide d'une caméra par le service de communication de la gendarmerie, depuis le début du procès, violait les dispositions du Code de justice militaire. «Je voudrais savoir sur quelle base cet enregistrement audiovisuel est fait, ce d'autant plus que les journalistes ont été interdits de le faire. S'il y a une exception, cela doit également profiter aux médias», s'est offusqué Me Dieudonné Bonkoungou.

Il a dit être personnellement opposé à ce que son image et sa voix soient enregistrés sans son accord. Son confrère de la défense, Olivier Yelkouni, a abondé dans le même sens, exigeant de vive voix la destruction des images déjà en boîte. Fait rarissime, les avocats de la partie civile ont partagé l'inquiétude de leurs collègues de la défense sur la publicité du procès. «Pour une fois, nous sommes sur la même longueur d'onde, que les avocats de la défense. Si votre juridiction a autoris, le filmage des audiences, il serait bien de retransmettre en direct le procès au profit du peuple burkinabè, qui veut savoir la vérité», a signifié Me Prosper Farama au président du tribunal militaire, Seydou Ouédraogo.

Les avocats des deux camps ont même formulé, séance tenante, une requête visant l'autorisation de l'enregistrement audiovisuel du procès par les journalistes, qui peinent à avoir des images. Pour sa part, le procureur militaire, Alioun Zanré, n'a pas trouvé d'inconvénient à ce que cette faveur soit accordée aux médias, vu le caractère inédit du procès et l'impatience du peuple burkinabè à connaître la vérité.

«Beaucoup de journalistes avaient souhaité une retransmission en direct du procès. Au début, nous étions tous d'accord pour cela, mais nous avions buté contre la loi. Le commandement a alors souhaité qu'on puisse immortaliser le procès. Le cameraman de l'état-major avait ainsi été désigné pour faire ce travail, mais il a malheureusement été tué dans l'attentat du 2 mars 2018. C'est ainsi, que nous avons sollicité le service de communication de la gendarmerie», a relaté le procureur militaire, laissant le soin au juge Ouédraogo de trancher la question.

Après avoir momentanément suspendu l'audience pour délibérer, le président du tribunal a pris une ordonnance sans équivoque. Il a ordonné la mise sous scellé des images déjà prises et le retrait de la caméra du service de communication de la gendarmerie. Le juge Ouédraogo a par contre rejeté la demande tendant à l'enregistrement sonore et audiovisuel du procès par les médias.

Les à-côtés

L'œil sur les témoins

Le président du tribunal militaire, Seydou Ouédraogo, qui assure la police des audiences, veille à ce que les témoins appelés à intervenir dans le procès restent confinés dans leur salle d'affectation. Si bien qu'avant d'entamer l'interrogatoire des accusés, à l'audience du vendredi 29 juin, il a tenu à s'assurer que certains d'entre eux n'étaient pas présents au prétoire. Fort heureusement, la présence d'aucun témoin n'a été constatée.

Couacs avec les avocats de la défense

A l'audience du vendredi 29 juin, le président du tribunal militaire n'a pas ménagé les avocats de la défense, à qui il a toujours donné largement la parole. Il l'a retiré à Me Armand Sempébré, qui développait des arguments sur la nullité des poursuites engagées contre deux accusés, Paul Sawadogo et Lassina Ouédraogo. Ayant fini son argumentaire, l'avocat a voulu revenir sur des questions déjà débattues, toute chose que le président n'a pas cautionné.

Après l'avoir invité sans succès à rester dans le strict cadre de son intervention, le juge Seydou Ouédraogo s'est vu obliger d'intimer l'ordre à Me Sempébré de déposer le micro. Un autre avocat de la défense s'est attiré les foudres du président du tribunal, qui a catégoriquement refusé de le laisser s'exprimer.

Alors que le juge Ouédraogo s'apprêtait à entamer l'audition des accusés, le conseil en question a voulu l'interpeller sur la suite à donner à un mémoire qu'il avait déposé. Le président du tribunal qui n'a pas voulu persister dans les débats, a refusé d'entendre l'avocat qui a commencé à fulminer. «Ne m'obligez pas à user de mes pouvoirs pour vous expulser de la salle», lui a signifié le juge Ouédraogo. L'avocat n'a pas plus bronché.

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