18 Juillet 2018

Gambie: Ainsi donc, l'ex-dictateur rêve d'un come back !

Photo: Le Pays
L'ancien président gambien Yahya Jammeh

Ce qui fait le buzz en Gambie depuis quelques jours, c'est l'enregistrement d'une discussion que l'ex-président du pays, Yahya Jammeh, en exil en Guinée équatoriale depuis sa chute il y a de cela un an et demi, aurait eue avec des membres de son parti restés au pays. Un enregistrement téléphonique d'une dizaine de minutes, dans lequel l'ex-locataire du State House, affirme sa certitude d'un retour au bercail et demande à ses interlocuteurs de « rester concentrés, même si la situation est difficile ».

Les autorités gambiennes se doivent de surveiller l'exilé de Malabo comme du lait sur le feu

Ainsi donc, l'ex-dictateur gambien rêve d'un come back au pays, et certainement pas n'importe lequel. Car, à l'en croire, « lorsque viendra l'heure de [son] retour en Gambie, aucun être humain, aucun esprit ne pourra l'en empêcher ». Et de poursuivre : « Je vous aurais prévenu : tout ce que j'ai prédit sur la Gambie va arriver ».

De prime abord, la question que l'on pourrait se poser, est de savoir s'il faut prendre Yahya Jammeh au sérieux, ou s'il faut mettre ses déclarations sur le compte de quelqu'un qui vit un mal-être dans sa peau d'exilé. Quoi qu'il en soit, venant d'un dictateur qui a mené son pays à la baguette pendant plus de deux décennies, ces propos ne sauraient laisser indifférent, d'où la perplexité que certains nourrissent déjà, d'autant plus que malgré sa perte du pouvoir, l'homme semble avoir gardé ses réseaux et toute sa force de nuisance au pays où outre les moyens financiers, il compte encore des fidèles parmi les fidèles au sein de la Grande muette.

Aussi, si Yahya Jammeh nourrit encore des ambitions « pouvoiristes », il y a fort à parier qu'il ne lésinera pas sur les moyens pour parvenir à ses fins. Et comme tout dictateur qui a certainement vécu sa perte du pouvoir, dans les conditions que l'on sait, comme une humiliation, Jammeh ne peut que rêver de revenir au pouvoir, histoire de laver l'affront et faire payer leur témérité, à tous ceux qui ont contribué à lui faire perdre la face. Et c'est là que l'on peut nourrir des inquiétudes.

Car, rien ne dit que ce retour au pays, qu'il appelle de tous ses vœux, et auquel il semble croire dur comme fer, ne repose pas sur des idées vengeresses. C'est pourquoi, sans verser pour autant dans la paranoïa, les autorités gambiennes se doivent de surveiller l'exilé de Malabo comme du lait sur le feu, pour éviter toute surprise. Car, l'homme est manifestement loin d'avoir digéré sa défaite et surtout son éviction du pouvoir qu'il a visiblement quitté malgré lui.

Et tout porte à croire que dans ses rêves les plus fous, le fantasque ex-dirigeant gambien ne pense qu'à une chose en se rasant tous les matins: reprendre sa place et son fauteuil à Banjul, pour avoir à nouveau en main, la réalité d'un pouvoir qu'il a du mal à se convaincre qu'il a peut-être perdu pour toujours. Et sur qui, mieux que d'anciens alliés, compter pour réussir un tel pari ?

De ce point de vue, l'attitude de l'ex-dictateur est légitime. Mais au-delà, on peut déplorer l'attachement à la limite de la dépendance morbide, que certains partis politiques, et pas des moindres, montrent, en Afrique, vis-à-vis de leur père fondateur, même après sa chute, en dehors de la reconnaissance qu'ils lui doivent. Comme s'ils n'avaient pas en leur sein, d'autres compétences capables de prendre le relais pour le rayonnement du parti.

Comparaison n'est pas raison, mais en France, on a vu comment Marine Le Pen a coupé le cordon ombilical avec son père qui a été mis sur la touche, dans la gestion du Front national, un parti d'extrême droite. Mais en Afrique, au-delà de l'idéologie du parti qui devrait guider l'action des militants, l'on a l'impression que c'est le culte de la personnalité et l'apologie de l'indispensabilité qui guident certains acteurs politiques, pour des raisons qu'ils sont les seuls à savoir.

Il est à craindre que Jammeh ne succombe à la tentation d'un coup de force

Cela dit, les propos de Yahya Jammeh, pour amers qu'ils puissent paraître, traduisent à tout le moins un état d'esprit : celui de la hargne de revenir au devant de la scène. Mais cela, c'est un droit que l'on ne peut lui contester. Et si les Gambiens décident de lui traduire à nouveau leur confiance, personne ni « aucun esprit », pour reprendre ses mots, n'y pourra effectivement rien.

Seulement, connaissant l'homme, sur qui semble déjà peser le poids de son exil, il est à craindre que dans sa volonté de revenir aux affaires, il ne succombe à la tentation d'un coup de force. Et rien ne dit que la Gambie est à l'abri d'une telle éventualité. On l'a vu au Congo où, battu dans les urnes et chassé du pouvoir en 1992, Denis Sassou Nguesso est revenu cinq ans plus tard au pouvoir par la force des armes, en renversant le président élu, Pascal Lissouba. Et des exemples, on peut en citer d'autres. Alors, pourquoi pas Yahya Jammeh ?

D'autant plus que l'ex-homme fort de Banjul a visiblement encore des soutiens et pas des moindres au pays, au point de garder toute son influence et sa mainmise sur son parti qui semble avoir encore la confiance de nombreux Gambiens. En témoigne sa bonne représentation à l'Assemblée nationale, à l'issue des dernières élections législatives. En tout cas, rien ne dit que les partisans de Jammeh ont fait son deuil et ne rêvent pas d'un retour de leur mentor au pouvoir.

En tout état de cause, comme le dit l'adage, « un homme prévenu en vaut deux » et à la lumière de ces déclarations, les autorités gambiennes auraient tort de minimiser les propos de Yahya Jammeh.

Surtout qu'ils n'ont pas été tenus en public, mais ont plutôt fuité de l'un de ces canaux souterrains qui appellent, de ce fait, à la prudence et à leur accorder de l'importance. Mais Jammeh a-t-il les moyens de sa politique ? Cela est une autre paire de manches.

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