25 Juillet 2018

Libye: Les querelles autour des opérations de sauvetage mettent des vies en péril

Photo: Ilaria Vechi/IPS.
Des réfugiés débarquent sur l'île de Lampedusa en Italie.
communiqué de presse

 L'obstruction par l'Union européenne des opérations de sauvetage menées par des organisations non gouvernementales, ainsi que le fait d'en avoir délégué la responsabilité aux gardes-côtes libyens, risquent d'accroitre le nombre de décès en Méditerranée et de faire perdurer les abus à l'encontre des personnes qui sont piégées en Libye, a déclaré Human Rights Watch aujourd'hui.

« Les efforts de l'UE pour entraver les sauvetages, sur fond d'hésitations sur le lieu où les personnes secourues peuvent débarquer, le tout exacerbé par l'approche intransigeante et cruelle de l'Italie, conduisent à davantage de décès en mer et de souffrances en Libye », a déclaré Judith Sunderland, directrice adjointe de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch.

« Au lieu de décourager les sauvetages assurés par les organisations non gouvernementales, les bateaux de commerce et même les navires militaires, les États membres et les institutions de l'UE devraient veiller à ce que les personnes secourues puissent être débarquées dans des lieux sûrs où leur protection peut être assurée. »

Lors d'une visite récente en Libye, Human Rights Watch a mené des entretiens avec des représentants des gardes-côtes libyens, avec des dizaines de réfugiés et migrants détenus dans quatre centres officiels de détention à Tripoli, Zuwara et Misrata, ainsi qu'avec des responsables d'organisations internationales.

Les demandeurs d'asile et migrants détenus que nous avons interrogés ont émis de graves allégations d'abus commis par les gardes et des passeurs. Certains ont même rapporté des comportements agressifs des gardes-côtes au cours des opérations de sauvetage en mer.

Human Rights Watch a pu confirmer que les forces des gardes-côtes libyens n'ont pas la capacité d'assurer des opérations de recherche et de sauvetage sûres et efficaces.

Ces dernières semaines, seul le groupe espagnol Proactiva patrouillait dans les eaux internationales au large des côtes libyennes.

Toutes les autres organisations de sauvetage sont soit bloquées par mesure judiciaire dans les ports italiens et maltais, soit en train de réorganiser leurs procédures opérationnelles en raison des incertitudes qui touchent la coordination du sauvetage et le débarquement.

Quant aux équipages des navires de commerce, le risque de voir leurs vaisseaux saisis, de subir des poursuites judiciaires ou bien des pertes financières en cas de débarquement retardé, peut les dissuader de secourir les gens en détresse en mer, même s'ils sont de plus en plus nombreux.

En effet, le nombre de décès en Méditerranée centrale - entre la Libye/Tunisie et l'Italie/Malte - a explosé, alors même que les départs depuis la Libye ont nettement diminué. Rien qu'en juin, on estime que 600 personnes sont mortes ou portées disparues, ce qui porte le nombre de victimes depuis le 1er janvier à plus de 1 100.

D'après le HCR, l'organe des Nations Unies pour les réfugiés, on comptait en juin 1 personne décédée sur 7 ayant tenté la traversée, contre 1 sur 19 au cours des mois précédents de 2018 et 1 sur 38 au cours des six premiers mois de 2017.

Le 21 juillet, Proactiva a accosté à Palma de Majorque (Espagne) avec deux corps sans vie - une femme et un jeune enfant - et une survivante, trouvés sur un bateau pneumatique abîmé à 80 miles nautiques des côtes libyennes.

L'organisation accuse les gardes-côtes libyens de les avoir abandonnés à leur mort après avoir embarqué les autres passagers pour les ramener en Libye. Les autorités libyennes réfutent cette accusation.

L'incapacité des États membres de l'UE à garantir des opérations adéquates de recherche et sauvetage en Méditerranée centrale va à l'encontre de l'esprit du droit maritime international.

Dans certaines circonstances, il peut en découler l'implication de responsabilité légale dans des cas de décès qui auraient pu être évités et des violations directes du principe de non-refoulement, qui interdit le renvoi de personnes vers des pays où ils seraient exposés au risque de persécution, de torture ou de mauvais traitements, a déclaré Human Rights Watch.

Laisser les unités de gardes-côtes libyens intercepter des personnes dans les eaux internationales, quand on sait qu'ils les ramèneront vers un traitement cruel, inhumain ou dégradant dans le cadre de la détention arbitraire en Libye - conditions qui ont bien été documentées - peut constituer une complicité de graves violations des droits humains.

De même, faciliter l'interception et le retour forcé en Libye de migrants demandant la protection viole le droit international relatif aux réfugiés puisque la Libye n'est pas partie à la convention sur les réfugiés de 1951 et ne possède aucune loi ou procédure les concernant. Autrement dit, les migrants qui y retournent n'ont aucun recours de protection efficace.

L'Organisation maritime internationale (OMI), un organe de l'ONU, a pris une initiative regrettable en reconnaissant officiellement, en juin, la déclaration par la Libye d'une vaste région de recherche et de sauvetage (SAR ou « search and rescue »).

Bien que les forces des gardes-côtes libyens aient des capacités limitées et que le sort de ceux qu'on ramène en Libye soit bien connu, l'Italie s'est assure de l'appui explicite des chefs d'État européens envers sa pratique, testée depuis au moins mai 2017, consistant à transférer la responsabilité à ces forces, mêmes en eaux internationales.

Le nombre de personnes détenues en Libye a bondi suite aux interceptions de plus en plus nombreuses par les gardes-côtes libyens.

Le général de brigade Mohamed Bishr, qui est à la tête de la Direction libyenne de lutte contre la migration illégale, a déclaré à Human Rights Watch le 12 juillet qu'il y avait 8 672 personnes dans les centres de détention officiels, alors qu'elles n'étaient que 5 200 en mai.

De son côté, l'Organisation internationale pour les migrations estime que 9 300 personnes sont détenues dans ces centres officiels de Libye. On ne dispose d'aucune estimation pour les personnes enfermées dans les lieux de détention informels gérés par des groupes armés, des passeurs ou des trafiquants d'êtres humains.

Les dirigeants et institutions de l'UE devraient rejeter sans équivoque l'appel de Salvini à « changer les règles » afin de désigner la Libye comme un lieu sûr pour recevoir les réfugiés et les migrants, a déclaré Human Rights Watch. Vu la façon dont sont traités les migrants actuellement en Libye, une telle désignation serait un véritable déni de réalité.

Le HCR devrait relancer son appel de 2015 à tous les pays, les exhortant à « permettre aux civils (ressortissants libyens, résidents habituels de la Libye et ressortissants des pays tiers) fuyant la Libye l'accès à leurs territoires ».

Les États membres de l'UE devraient agir de toute urgence pour protéger les vies humaines en mer et prendre rapidement des mesures pour garantir un débarquement planifié en lieu sûr, a déclaré Human Rights Watch.

Ils devraient appuyer, au lieu de les obstruer, les opérations de sauvetage des groupes non gouvernementaux et assurer une présence suffisante de navires équipés et prêts à porter secours aux embarcations en détresse.

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