27 Juillet 2018

Afrique: Ma lecture de Russie 2018

Au-delà des résultats de terrain et des débats de spécialistes du football, je voudrais livrer ma lecture de Russie 2018. Ce  sont constats, confirmations, faits et gestes susceptibles, à mon avis,  de « faire grandir » l’Afrique dans son rapport au sport devenu le phénomène social le plus médiatisé au monde. La pratique du sport a subi ces dernières décennies de profondes mutations qui méritent de retenir notre attention et dont l’insuffisante prise en compte par  les africains contribue certainement à ce triste  constat dressé par le Président de la Confédération Africaine de Football au sortir de la dernière coupe du monde : « Depuis 48 ans nous ne l’avons jamais gagnée cette Coupe du Monde ! Nous n’avons jamais dépassé au mieux le stade des quarts de finale. Jamais un joueur africain n’y a été consacré N°1 Mondial. Si nous analysons la Coupe du Monde qui vient de s’achever c’est même pire : nos cinq représentants ont inscrit en 15 matches 15 buts seulement et un but contre son camp et ont encaissé la bagatelle de 26 buts !!! Sur les 15 matches, les 5 africains ont gagné 3 matches, fait deux nuls et perdu 10 fois !!!!! C’est un bilan maigre et inquiétant. Aucun n’est parvenu à passer le 2eme Tour ».

Mon papier ci ne s’adresse pas aux supporteurs qui auront toujours cette approche émotionnelle du sport : « mon équipe gagne, je suis content ; s’il perd, je perds moi même toute capacité d’analyse ». Pourtant, dans un texte intitulé « SPORT EN AFRIQUE : DU SPECTACLE POUR NOTRE PLAISIR ? » paru dans la presse il y a quelques mois, je mettais en garde contre la « prétention démesurée des amoureux du sport (en particulier du football) africain et, parmi eux, ceux qui, convaincus par des éléments d’évaluation aussi subjectifs les uns que les autres (classement des organisations internationales comme la Fifa, nombre de joueurs dans les championnats étrangers, passé glorieux en coupe du monde : Cameroun, Sénégal ou Ghana…), considèrent qu’ils sont les meilleurs au monde et que toute compétition à laquelle participe leur équipe devrait être une promenade de santé… Les désillusions qui accompagnent nos différentes participations à des joutes africaines proviennent de cet état d’esprit, de cette manière de penser de nos analystes qui contribuent, sans le faire exprès, à faire croire aux populations que nous avons la meilleure équipe, que nous sommes invincibles et que personne ne peut nous résister… En conséquence, dès que nos équipes se font sortir d’une compétition, c’est la catastrophe… Des spécialistes sortent de partout, on exige des démissions, des limogeages, du sang neuf et c’est l’éternel recommencement car souvent ceux qui sont défaits deviennent les pires ennemis de ceux qui arrivent et ne souhaitent que leur échec…. Bref, le serpent qui mange sa queue ! Comment dans ces conditions gagneront nous un trophée majeur ? ». Ce texte est encore actuel malheureusement.

En conséquence, je propose d’approfondir et d’élargir l’assiette de la réflexion en ce qui concerne le sport en Afrique. Les résultats dans le terrain ne suffisent pas comme seul élément d’analyse. C’est la raison pour laquelle je souhaite, par les lignes suivantes, attirer l’attention des « décideurs » (politiques, administratifs et techniques) pour, en ma qualité d’universitaire-chercheur, contribuer à l’émergence sous nos cieux, dans la mesure du possible,  d’une approche moderne et efficace du sport dans son ensemble. Pas seulement du football dont je me sers juste comme prétexte puisqu’il s’agit de l’actualité brulante.

1 - Economie du sport.

Je crois que la grosse leçon que nous devons  tirer de cette coupe du monde, c’est que « la pratique du sport devient un investissement public et non une dépense publique ». Je n’ai pas les chiffres exacts mais je crois que les économies de la France et de la Russie ont énormément gagné, ne serait ce qu’en crédibilité et notoriété supplémentaires en dehors des résultats financiers. Nos Etats en Afrique devraient s’en inspirer pour travailler à l’avènement d’un système de régulation  de ce que l’on pourrait appeler l’écosystème sportif.Dans certains pays les autorités politiques se contentent de donner les grandes orientations, laissant au secteur sportif le soin d’exécuter la politique sportive sous contrôle bien sûr… Au Sénégal, nous avons hérité du système de gestion administrative de la France (hiérarchisé et centralisé). Nous nous y accrochons au moment où la France va certainement mettre en place un autre système de gestion de son sport … (V. débats actuels en France sur la gouvernance et la doctrine du sport).

Au soutien de cette nouvelle manière d’appréhender le sport, de ce changement de paradigme dans le sport, une nouvelle logique d’action s’impose. Au Sénégal, certainement à cause de l’influence du système éducatif français, on nous a toujours fait comprendre que le sport n’est pas trop important. Pendant nos études, dans les écoles primaires, au lycée ou à l’université, il est préférable d’être bon dans les matières comme les maths, l’économie,  la philo, le droit et autres matières supposées nobles pour un apprenant. Ainsi l’apprenant qui est bon en maths donnera plus de fierté aux parents que l’apprenant qui est bon en éducation physique. Celui qui est fort dans ces matières est considéré comme ayant plus de garanties d’une réussite sociale que celui qui est bon en sport. En réalité dans le mode de fonctionnement de notre société, la valeur du sport est de loin moins importante que la valeur dite « intellectuelle ». Comme si la pratique sportive n’est que muscle et non intelligence ! … D’ailleurs il était exceptionnel que les intellos se rendent au stade. Et les champions sportifs, malgré leurs mérites, ne pouvaient accéder aux études supérieures dont l’université. Pourtant il y a des pays où les champions, les bons en sport se retrouvent à l’université comme aux USA. Chez nous, dans la pure logique de l’école française, les décideurs de l’université par exemple ont « décrété » que les champions ne doivent pas se retrouver à l’université. N’est il pas temps que tout cela cesse ? Même la France qui nous a légué son système éducatif ne raisonne plus comme çà. Tous les champions du monde de 1998 se sont très bien reconvertis et la plupart grâce à l’université française qui leur a ouvert les voies de la formation théorique en management du sport que tous avaient vécu par la pratique du haut niveau sportif… Pourtant,  la logique intellectuelle dominante ne me semble pas plus importante que la logique sportive … La pensée dominante a juste décidée que le sport n’est pas important…Le sportif n’est pas valorisé au regard de ce qu’il sait faire pourtant, il n’est pas moins méritant ni moins utile dans son domaine que l’agrégé des universités… Chacun son rôle pour la cité !

2 - Gestion des Grands Evénements Sportifs Internationaux (GESI).

Depuis quelques années ce sont des pays hors du centre européen traditionnel qui se sont mis à organiser la Coupe du monde de football. Après l’Allemagne, les BRICS ont trustés l’organisation (Afrique du Sud, Brésil, Russie). Ce sera le Qatar après. Mais, il me semble que les choses sont en train de changer avec la dernière attribution au consortium nord américain (USA-CANADA-Mexique) qui s’est imposé face à la candidature marocaine. Quelque chose est entrain de se passer. Ne serait ce pas une nouvelle ère dans le management du sport au niveau mondial qui s’ouvre ? Quelle lecture faire de ce changement ? Les grands pays occidentaux n’ont-ils pas besoin de réaffirmer leur puissance en ne laissant plus le champ libre aux pays qui ne sont pas dans le giron du monde occidental ? Il y a, à mon avis, nécessité de faire des recherches sur ces questions car, on voit la même chose s’opérer pour les Jeux Olympiques avec l’attribution à la France. Si nous n’anticipons pas sur ces questions, nous risquons d’être encore en marge de la marche du monde sportif …

En tout état de cause, la gestion des GESI est devenue un enjeu géopolitique mondial. Si l’Afrique veut prétendre aux mêmes atouts que les autres pour organiser régulièrement la Coupe du monde de foot ou les JO, elle doit songer à proposer des candidatures regroupant plusieurs pays car, avec les cahiers de charges de plus en plus exigeants, aucun pays africain n’y arrivera tout seul … Donc si les puissants comme les USA y vont en partenariat, pourquoi pas une candidature avec plusieurs pays africains ?

3 - La Gouvernance du sport du sport mondial.

C’est la confirmation de la domination  européenne sur le football mondial.Cette domination européenne ne fait l’ombre d’aucun doute. D’ailleurs les quatre dernières coupes du monde sont européennes : Italie, Espagne, Allemagne, France… Aussi Russie 2018 est une véritable confirmation de la main mise européenne sur le football mondial et cela sur plusieurs plans. Au plan du jeu d’abord (je me risque à un commentaire technique), on assiste à la récession du football samba de l’Amérique latine qui est en totale perte de vitesse et qui corrobore l’idée que le talent seul ne suffit plus. Les représentant du football de possession ont été dominé : Argentine, Brésil, Espagne … Ce qui autorise certains techniciens à décréter que le football de possession est « mort ». Du point de vue de la gouvernance du football ensuite, il semble que c’est l’UEFA qui donne le ton actuellement. Même lorsque la FIFA cherche à équilibrer, l’UEFA  est en mesure de s’opposer à l’exemple de l’interdiction des prêts de joueurs que l’UEFA combat. Or  pour moi, Cette mesure que certains grands clubs des grands championnats européens fustigent, me parait salutaire pour le football africain qui est « pillé » sans contrepartie via des normes de transferts inéquitables. Enfin sur la formation des sportifs, l’Europedémontré tout son savoir faire et son efficacité durant ce Russie 2018. En raisonnant juste sur l’impact de la formation française, on est édifié sur le chemin qui reste à parcourir pour les africains. Sur les 736 joueurs ayant participé à la Coupe du monde de football 2018, 52 sont nés et ont été formés en France. Un nombre record qui s’explique par la qualité du système de formation français. Vingt-neuf d’entre eux jouent pour des sélections étrangères (neuf pour la Tunisie, huit pour le Maroc, huit pour le Sénégal, trois pour le Portugal, un pour l’Argentine). Un nombre qui a constamment crû depuis qu’une réforme de la Fédération internationale de football (FIFA) en 2003 a assoupli les règles de la participation aux sélections nationales pour les joueurs binationaux.

4 - Les symboles de Russie 2018

J’avoue avoir été charmé par ce que l’on a dit de la présidente croate du point de vue comportement vis-à-vis de son équipe et du point de vue de sa sportivité … Comprendre que la compétition sportive est d’abord un jeu est essentiel aujourd’hui… De la même manière, j’avoue avoir été déçu par l’Allemagne dans la gestion de sa défaite et qui a ressortie les vieux démons raciaux au point d’irriter un de ses footballeurs d’origine étrangère Ozil qui déclare arrêter avec l’équipe à cause du racisme… Donc un des revers de la politisation à outrance des résultats sportifs d’une nation… Attention aux pays africains très fragiles du point de vue de la construction de leur nation.

Par ailleurs, au plan social, il me semble que le métissage cher à notre Léopold Senghor (la civilisation de l’universel) s’impose de plus en plus dans le foot. Ce sont des équipes « multicolores » qui jouent. Et ce n’est pas propre à la France car, depuis que Gerhard Schröder a introduit, en 1999, le droit du sol dans le Code de la nationalité en Allemagne, la « Mannschaft »  s’est aussi ouverte aux joueurs issus de l’immigration. On a bien vu que le métissage était aussi de rigueur, lors de ce Mondial, pour l’Angleterre, la Belgique, le Portugal et… la Suisse, avec ces joueurs originaires du Kosovo. Cette équipe de France «africaine» est celle d’un pays qui a eu un empire colonial sur le continent africain, et qui a gardé des liens étroits avec les ex-pays colonisés. Elle est le reflet d’une histoire avant d’être aujourd’hui le miroir des banlieues et des cités. De la même manière les équipes africaines issues des pays de cet ancien empire colonial jouent avec des binationaux ayant bénéficié de la formation française. On en est très fier, notre maillot national est attractif aussi bien au football, au basket qu’au Handball, mais ce n’est pas forcément au profit de notre sport local…Si tout ce brassage racial et culturel pouvait faire taire l’identitarisme et les nationalismes étroits, la vie sur terre n’en serait que plus agréable et le sport aura atteint son objectif fédérateur. Ne désespérons pas de l’humanité !

5 – Pour conclure

Je ne désespère pas ! Je crois en l’Afrique sur tous les plans. Concernant le football, les autorités africaines dont le Président de la CAF, ont décidé de prendre le taureau par les cornes. Tout récemment, en dressant le bilan sportif pour l’Afrique de Russie 2018 au Maroc, il y a quelques jours, le Président de la CAF a insisté pour que les choses changenten des termes très prometteurs : « L’heure est à la remise immédiate au travail. Nous devons inspirer de nouvelles actions, nous devons faire preuve d’imagination pour conférer un niveau plus élevé, plus fort, plus studieux, plus efficace, plus porteur de résultats crédibles. C’est avec vous, hommes et femmes de terrain, que nous trouverons les solutions pour changer les choses car désormais nous DEVONS CHANGER LES CHOSES. Notre football doit s’affirmer sur la scène mondiale avec de vrais résultats. ET pourquoi pas des exploits. Il doit refléter à la fois la noblesse et le talent mais surtout des résultats forts et convaincants. Pour tout cela, il n’y a qu’une seule recette : une mise au travail immédiate, je le répète, et un développement rationnel depuis la base jusqu’au haut niveau. Dans ce dispositif d’évolution, l’engagement de la CAF sera total, sans aucune retenue et je vous l’assure, j’y veillerai personnellement avec le sentiment fort que nous pouvons réussir tous ensemble ». Aux décideurs politiques de réaliser dans chaque pays, le contexte de l’épanouissement du sport africain…

Chercheur, Fondateur du Master Droit et Economie du Sport. CRES/EDGE/UCAD

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