23 Août 2018

Afrique de l'Ouest: Renforcer les liens au Sahel - Réduire l'insécurité, le chômage et les inégalités pour transformer le Sahel

Au Sahel, la pauvreté et le changement climatique sont les causes de l'instabilité politique, déclarait Mahamadou Issoufou, le président du Niger. Si beaucoup en conviennent, les responsables communautaires, les experts en développement et les activistes de la société civile estiment que les gouvernements de la région comme leurs partenaires internationaux n'investissent pas assez dans la création d'emplois, l'amélioration des conditions de vie ou la réduction des inégalités régionales et sociales - des situations qui incitent les jeunes désemparés à rejoindre les mouvements armés.

Certains leaders rebelles reconnaissent que les problèmes financiers motivent leurs recrues. Comme le notifiait le porte-parole d'un des groupes armés au Mali à des chercheurs de l'Université de Columbia à New-York, certains combattants ne se considèrent pas comme des djihadistes, pas même comme des islamistes. Ils veulent nourrir leurs familles.

Selon les Nations Unies, le Burkina Faso, le Cameroun, le Tchad, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigéria, le Sénégal et la Gambie font partie des pays du Sahel. Entre le désert du Sahara, les savanes et les forêts tropicales, cette région semi-aride est soumise à un climat peu clément.

Contre la marginalisation

Au Sahel, les populations souffrent des inégalités sociales et économiques qui nourrissent leurs griefs contre les autorités centrales. Le développement des provinces du nord du Burkina Faso, où les rebelles sont les plus actifs, est en retard d'une cinquantaine d'années par rapport au reste du pays, indique l'émir de Liptako, chef de haut rang.

"Une population qui vit dans la misère est faible et peut facilement sombrer dans le terrorisme," note-t-il. Il est essentiel, selon lui, d'en éradiquer les causes en luttant contre le chômage et la pauvreté chez les jeunes, les femmes, ainsi qu'en construisant des routes, des systèmes de distribution d'eau, des centres de soins voire des écoles.

L'International Crisis Group, un groupe de réflexion basé à Bruxelles, mentionnait dans un rapport récent la marginalisation de la région. Les services publics ainsi que les projets de développement y sont moins nombreux qu'ailleurs.

Les habitants s'y sentent abandonnés et ne font pas confiance aux forces de l'ordre. Cette méfiance est alarmante, car peu de responsables politiques sont issus des groupes ethniques prédominants, les Peuls ou Fulanis.

En 2017, le gouvernement burkinabais a annoncé un Programme d'urgence pour le Sahel afin de lutter contre l'insécurité et de protéger l'Afrique de l'Ouest face à la montée du terrorisme. De 2017 à 2020, il prévoit d'investir 835 millions de dollars dans la santé, l'éducation, la création d'emplois, les routes et d'autres secteurs clés.

Certains déplorent que l'eau, les pâturages et l'élevage constituent les principales activités des Fulanis. Mais, ces activités ne bénéficient pas pleinement de l'accompagnement des autorités publiques ; la corruption et l'abus de pouvoir ralentissent le développement social.

En 2017, le gouvernement du Mali a mis en place un plan de développement prévoyant que 3,9 milliards de dollars d'investissements afin que les régions de Kidal, Tombouctou et Gao atteignent le même niveau de développement que le reste du pays d'ici 10 à 15 ans.

Le Mali est néanmoins un pays très pauvre et le gouvernement ne peut financer que 14% du programme. L'ancien premier ministre Abdoulaye Idrissa Maïga s'est rendu à Paris en octobre 2017 pour tenter d'obtenir des fonds de l'OCDE.

Le Niger a également lancé un plan quinquennal pour la région du lac Tchad qui a perdu 90% de son eau, un désastre pour l'économie locale et paradoxalement une bénédiction pour le groupe terroriste Boko Haram.

Les autorités sénégalaises ont mis en place des projets de développement d'urgence dans la région de la Casamance, alors qu'une insurrection séparatiste commençait à s'essouffler. Ces efforts ont permis de protéger la paix, bien que le brigandage demeure un problème.

Préoccupé par la situation au Sahel, le secrétaire général de l'ONU António Guterres a nommé, en mai 2018, Ibrahim Thiaw envoyé spécial dans la région.

Promouvoir la tolérance

Lors de la nomination de M. Thiaw, le secrétaire général a qualifié la région sahélienne de "l'une des plus complexes au monde." L'envoyé a notamment pour tâche de renforcer les efforts afin que le Programme de développement durable 2030 se concrétise (voir l'interview p.26).

La plupart des groupes rebelles du Sahel appartiennent à l'extrémisme islamiste. Dans chaque pays toutefois, les spécialistes de l'Islam et les leaders communautaires se sont élevés contre les rebelles et ont défendu la tolérance.

En janvier, un centre de réflexion a été ouvert dans la capitale du Tchad, N'Djamena pour contrer les idéologies extrémistes. Le gouvernement du Niger a nommé des représentants musulmans à des postes importants. Au Burkina Faso, les associations musulmanes et chrétiennes coopèrent pour diffuser des messages de tolérance.

Cependant, la plupart des conflits du Sahel ne sont pas religieux. Certains jeunes sont vite enrôlés par les mouvements armés car ils n'ont pas de travail ou de moyens de survie ; d'autres s'y rallient en raison de différends ethniques, sociaux ou politiques.

Dans le nord du Mali, les groupes Touaregs se battent depuis longtemps pour l'autonomie. En 2012, plusieurs groupes extrémistes ont profité de ce conflit pour occuper une grande partie de la région, mais furent repoussés par une intervention militaire franco-africaine. Le gouvernement cherche présentement à répondre aux revendications des Touaregs, tout en combattant l'insurrection islamiste.

Pendant ce temps, des combats interethniques ont éclaté au centre du Mali, entre les gardiens de troupeaux Fulanis et les fermiers issus d'autres groupes ethniques. Pour tenter de ramener la paix, les associations de jeunes Fulanis et Dogons se sont réunies en avril pour promouvoir le dialogue intercommunautaire.

"Nous voulons la paix, la cohésion. Nous voulons construire ensemble notre société", a déclaré Ibrahim Dicko, un responsable Fulani. Selon Casmir Somboro, un responsable Dogon, "les jeunes Dogons et Fulanis se battent ensemble pour un Mali uni, en paix et prospère."

La Mauritanie souffre des séquelles de l'esclavage, à la base des tensions entre le groupe ethnique dominant des Bidans (d'origine arabe et berbère) et celui des Haratines, descendants d'esclaves.

Bien que les autorités mauritaniennes soient majoritairement réticentes à reconnaître ces séquelles, certains veulent renforcer les lois et mener des procès. Les tribunaux mauritaniens ont déjà condamné de nombreuses personnes à des peines d'emprisonnement.

Ce sont les inégalités entre hommes et femmes qui sont les plus flagrantes au Sahel. Si plusieurs gouvernements ont adopté des lois visant à défendre les droits des femmes et à promouvoir leur participation politique, les mutilations génitales et le mariage d'enfants demeurent monnaie courante. Au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal, des associations tentent de mobiliser les communautés contre ces pratiques.

Les femmes sont particulièrement exposées aux abus et aux extorsions des groupes armés. Elles sont victimes de viols, de kidnappings et de meurtres. «Bien qu'elles s'intéressent à la promotion de la paix, elles sont rarement représentées dans les négociations », souligne Siga Fatima Jagne, Commissaire aux affaires sociales et au genre de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest. «Il est important de garantir que les femmes aient un "rôle central" dans toutes les activités liées à la paix et à la sécurité. »

Améliorer les droits de l'homme et l'engagement politique pour tous les citoyens de la région sahélienne est indispensable. Selon l'indice Ibrahim de la gouvernance en Afrique, sept pays du Sahel (Burkina Faso, Tchad, Guinée, Mali, Niger, Nigéria et Sénégal) ont amélioré leurs performances entre 2012 et 2016. Des problèmes demeurent, y compris la corruption, les fraudes électorales, la censure des médias et la violence politique.

Certains responsables politiques estiment que la "lutte contre le terrorisme" serait plus efficace avec une limitation des droits. Les activistes s'y opposent et soulignent que le respect des droits renforce la confiance des citoyens et améliore la situation sécuritaire de la zone.

Comme l'écrit Boundi Ouoba, un éditorialiste du Burkina Faso : «Le problème du terrorisme ne peut être résolu sans une justice sociale et de profondes réformes institutionnelles qui élimineront toutes les inégalités et les préjudices. Le problème doit être traité à la racine. » Ou comme le répète le président Issoufou, «la paix n'est pas seulement conquise par les armes ».

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