Burkina Faso: Putsch manqué de 2015 - Deux « anges gardiens » du président Kafando rejettent les faits à la barre

Procès Putsch manqué de 2015
3 Septembre 2018

L'audience du 31 août 2018 au Tribunal militaire s'est poursuivie avec les soldats de 1re classe Soumaïla Diessongo et Arouna Ouédraogo à la barre. Deux proches collaborateurs du président de la Transition Michel Kafando, sont passés aussi à la barre le 1er septembre 2018 : le caporal Issaka Ouédraogo et l'adjudant-chef major Moutuan Koumbia, pour répondre des faits qui leur sont reprochés dans l'affaire du putsch manqué. Chacun de ces quatre accusés a rejeté les faits pour lesquels il est poursuivi.

Le procès du putsch manqué de 2015 se poursuit à la salle des Banquets de Ouaga 2000. Avant de passer aux interrogatoires des prévenus le 31 août dernier, il a été examiné deux demandes de liberté provisoire introduites. Il s'agit de celles de Fayçal Nanéma et Abdoul Karim Baggnan dit Lotta. Les deux ont avancé des raisons de santé.

Le ministère public s'y est opposé à cause d'insuffisance de preuves ; quant à leurs avocats, ils ont rassuré que leurs clients n'ont nullement envie de se soustraire à la justice et que ces demandes ont pour seuls objectifs de se faire soigner convenablement. Le président du tribunal Seydou Ouédraogo a quant à lui renvoyé son délibéré au 3 septembre prochain.

Appelé à la barre pour être entendu dans le cadre du putsch manqué de septembre 2015, le caporal Léonce Sow a été relaxé parce qu'aucun chef d'accusation n'était mentionné dans l'arrêt de renvoi.

Malgré les arguments avancés par le parquet militaire afin qu'il intervienne en tant que témoin, le juge Seydou Ouédraogo a estimé qu'aucune charge n'a été mentionnée dans son arrêt et que par conséquent, le parquet ne peut pas l'entendre.

Une fois cette parenthèse refermée, le caporal Soumaïla Diessongo, a été appelé devant le juge pour répondre des faits à lui reprochés. Il ne reconnaît pas les griefs retenus contre lui. Mais, il fait face à des coïncidences et des témoignages quelque peu accablants. Né en 1992, le caporal Soumaïla Diessongo est célibataire, père d'un enfant.

Il est déjà condamné à 10 ans de prison ferme dans l'affaire Madi Ouédraogo (affaire poudrière de Yimdi). Trois chefs d'accusation pèsent contre le caporal de 26 ans. Il s'agit de complicité de dégradation de biens et de coups et blessures volontaires.

Mais l'intéressé nie les faits estimant qu'il a exécuté des ordres de sa hiérarchie. « Moi-même, je me demande comment mon nom est cité dans ce dossier », a -t-il dit. En effet, se souvient-il, le 16 septembre 2015, il était de garde au piquet jusqu'au lendemain.

A sa descente le 17 septembre 2015, son chef lui a dit d'aller avec deux autres personnes pour chercher des vivres. Sur la route, précisément au niveau du rond-point des martyrs ils ont vu des soldats qui leur ont dit de s'arrêter. « Le 17 septembre, le sergent Zougnoma Issouf, moi et deux autres éléments, nous sommes allés pour chercher des vivres. Au rond-point des martyrs, deux jeunes habillés en civil ont arrêté notre véhicule.

Après des échanges, nous avons repris la route. Et c'est un peu devant que nous nous sommes arrêtés. Mais, je ne savais pas que c'était le domicile de Salifou Diallo. Le Sergent Zougnoma a alors demandé "Qui a tiré ici ?". Quelqu'un a dit que c'est lui. Nous avons retiré son arme. On a ramené le monsieur au camp.

On ne l'a pas frappé », relate l'inculpé. Il a reconnu avoir été au domicile du défunt Salifou Diallo. Il ajoute qu'ils ont même ramené un individu au camp ce jour. Son récit ne permet pas de mieux comprendre cette histoire. Agé de 32 ans, célibataire, père de 3 enfants, le soldat de première classe Arouna Ouédraogo est poursuivi pour coups et blessures, meurtre et complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat.

Interrogé par le président du tribunal sur ces chefs d'inculpation, le soldat qui relève du Groupement de la compagnie de services (GCS), spécialisation Electricien, dit ne pas reconnaître les faits.

Il était de semaine au moment des faits et le 16 septembre 2015, quand il quitta le Conseil de l'entente, où il était occupé à sa tâche d'électricien, pour déposer un de ses collègues au camp Naaba Koom II, il reçoit un appel en chemin qui lui demande s'il savait que les autorités de la Transition sont aux arrêts.

Arrivé au camp, il enfile la tenue spécifique comme ses frères d'armes. Il est embarqué, avec d'autres éléments, par un sergent pour aller au domicile de Salifou Diallo où ils sont rejoints plus tard par une autre équipe. Le parquet rappelle qu'à l'instruction, il avait confié avoir été embarqué avec d'autres éléments par le sergent Roger Koussoubé en direction du camp Guillaume. Ce qu'il nie catégoriquement à la barre.

« Pourquoi alors vous êtes-vous retrouvé au carrefour de la Télé BF1 au moment des faits ? », lui demande le parquet militaire. Il suivait ses chefs, selon sa version des faits, et croyait qu'ils partaient chercher à manger pour la troupe.

Le récit des faits par l'accusé ne convainc pas le parquet qui lui pose une série de questions. Pour le Conseil de l'accusé, Me Ignace Tougma, le parquet l'accule de questions pour le piéger aux fins de le charger. Et de relever que lorsqu'un juge d'instruction instruit avec des a priori, on obtient des contradictions.

Pour le parquet, la mission première des soldats du GCS, c'est d'assurer la sécurité du chef de l'Etat. C'est en connaissance de cause que le soldat Arouna Ouédraogo n'a pas vérifié l'information de l'arrestation du président. Un argument que le conseil de l'accusé trouve insuffisant pour caractériser une complicité.

Il rappelle que le policier Manli Yacouba a reconnu que son client s'est interposé pour que les jeunes soldats ne rouent pas les gens de coups et a fait partir un civil pour qu'il échappe à la furie des militaires. Pour l'avocat, il n'y a rien à retenir contre son client, et « quand il n'y a rien, le parquet doit l'accepter », selon lui.

Dans la matinée du 1er septembre, commence l'audition des deux proches collaborateurs du président de la Transition : le soldat Issaka Ouédraogo, caporal au moment des faits, et le sergent-chef-major Moutuan Koumbia, chef d'accompagnement du président.

Poursuivi pour coups et blessures sur 42 personnes, meurtre et complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, ce père de 5 enfants, condamné à 6 mois de prison avec sursis en 2017 et rétrogradé, pour désertion en temps de paix, ne reconnaît pas les faits.

Il raconte à la barre qu'il était de garde au domicile privé du président Kafando le 16 septembre 2015. Il se rend au camp Naaba Koom II dès l'annonce de l'arrestation des autorités de la Transition et apprend que le quartier est consigné, il ne peut plus bouger et doit y rester.

« Il ne faut pas réinventer le droit pénal ; ceux qui l'ont créé ont déjà assez fait »

Dans son récit, il confie que le 18 septembre, le major Badiel l'a embarqué avec 3 autres soldats pour aller éteindre un incendie au domicile de Salifou Diallo. Il part du camp Naaba Koom II le 28 septembre pour rejoindre son nouveau corps d'affectation, le camp Lamizana.

Le parquet veut comprendre pourquoi, après l'appel du 21 septembre 2015 du chef d'Etat-major général des armées demandant aux militaires de l'ex-RSP d'intégrer leurs nouveaux corps d'affectation, le soldat Issaka Ouédraogo a attendu le 28 septembre pour rejoindre le camp Lamizana, la veille de l'assaut contre l'ex-RSP ?

Le soldat dit n'avoir pas entendu le communiqué qui appelait à rejoindre les nouveaux corps d'affectation. Avec plus de 30 ans de service, le soldat dit savoir la pratique en matière d'affectation et qu'en règle il faut se munir d'une note d'affection, ce dont il ne disposait pas, se justifie-t-il. Deux équipes de gendarmes ont débarqué chez lui, dit-il, alors que le parquet indique que c'est le 6 octobre 2015 que la gendarmerie est allée manquer l'accusé chez lui.

Lorsque sa femme lui donne cette information, le soldat Issaka Ouédraogo fuit en Côte d'Ivoire, parce que, dit-il, « j'avais peur pour ma vie ». « Pourquoi avoir choisi la destination Côte d'Ivoire ?», lui demande un avocat de la partie civile. « Parce que j'ai une famille là-bas » répond-il. Pour l'avocat, le choix de la Côte d'Ivoire n'est pas anodin.

Le parquet qui estime qu'il a fui en Côte d'Ivoire, sans en référer à sa hiérarchie, rappelle que l'expertise du téléphone portable de l'accusé a révélé qu'il a reçu un transfert d'argent de près de 2 000 000 de F CFA quand il était en Côte d'Ivoire, par l'intermédiaire d'une certaine Ouattara Kadidia. Me Bali Baziémo, conseil de l'accusé, soulève une exception à ce niveau, précisant que l'arrêt de renvoi ne mentionne pas la question d'argent comme un grief à reprocher à l'accusé.

Il demande par conséquent que le tribunal écarte cette pièce du dossier. « Le pénal n'est pas un jeu de poker », indique Me Roger Yamba, l'autre avocat de l'accusé, à l'endroit du parquet et indique que, nulle part pendant l'instruction on n'a parlé d'argent. Sur les faits de meurtre, coups et blessures sur 42 personnes, le soldat ne reconnaît les faits.

Pour le parquet, sur la base des dispositions de l'article 67 du Code pénal, l'accusé a contribué à asseoir le pouvoir du CND de Gilbert Diendéré et est donc responsable des faits qui lui sont reprochés. Il a appris le coup d'Etat, dit-il, et a été vu dans une photo au carrefour de BF1. Sur ce point, Me Bali Baziémo prend la parole et fait observer que le parquet se retranche derrière l'article 67 sans donner des preuves des faits qui rendent coupable le client.

« La république du droit est en danger si Issaka Ouédraogo est coupable pour être allé, en tenue léopard, se coucher au camp alors que le quartier était consigné », alerte-t-il. L'application de l'article 67 n'est pas mécanique ; il faut des démonstrations avec des preuves, soutient-il. « Ce monsieur est à relaxer.

Il n'a pas été démontré qu'il a posé des actes », renchérit Me Roger Yamba qui dit à l'intention du parquet qu'« il ne faut pas venir réinventer le droit pénal ; ceux qui l'ont créé ont déjà assez fait ».

L'accusé s'est incliné devant la mémoire des morts et a souhaité meilleure guérison aux blessés, à la fin de son audition.Le sergent-chef major Moutuan Koumbia, chef de la cellule d'accompagnement du président Michel Kafando, marié et père de 2 enfants, a déjà été décoré 3 fois.

Il comparaît pour complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, meurtre de 13 personnes et coups et blessures sur 49 personnes. Ce qu'il ne reconnaît pas à la barre. Il fait un brillant récit des faits à l'audience, récit salué par le parquet, et indique que son équipe a accompagné le président Michel Kafando dans la matinée du 16 septembre 2015 pour le Conseil des ministres.

Il obtient une permission de l'aide de camp du président pour une course en ville et revient attendre la fin du conseil au bureau du président. Autour de 13h, il entend des voix menaçantes tonner de l'extérieur.

Le temps de sortir pour se faire une idée de ce qui se passe, il constate que l'aide de camp du président a été enfermé dans une salle, sa garde désarmée. Il se rendra compte que le président a été enlevé ; il est désemparé et ne peut rien faire, vu que le rapport de force n'est pas à sa faveur, dit-il. Le major Badiel envoie ensuite le chercher.

Sur place là-bas, il comprend que ceux qui ont enlevé le président étaient à la solde du major Badiel qui, selon lui, a fait un rassemblement le lendemain 17 septembre 2015, répartissant ses hommes en groupes dont le major Koumbia ne faisait pas partie, selon ses déclarations.

Le capitaine Dao l'informe dans la soirée du 17 septembre que des chefs d'Etat étrangers sont attendus le 18 et ordonne de désigner des gens pour leur sécurité.

Le major Koumbia a, pour cela, assuré la sécurité du président sénégalais, Macky Sall, du 18 au 20 septembre. Il rend compte de cette mission au capitaine Dao. A un rassemblement auquel il a pris part, il apprend que des groupes de combat ont été constitués et il fait partie des réservistes, sur ordre du Lieutenant Dianda.

« Quand on n'est pas d'accord, on se dérobe »

Le 26 septembre, le chef d'Etat-major de l'armée de terre arrive au carré d'arme pour le désarmement et le redéploiement des militaires de l'ex-RSP, indique le major Koumbia. Le lendemain, on fait la lecture des notes générales et des noms avec les conditions d'intégration des armements et certificats de cessation de service avant de rejoindre les nouveaux corps d'affectation.

En même temps, il est annoncé l'arrivée du général Diendéré qui est venu dire aux éléments de la troupe de rester soudés quelle que soit la situation. Le Général annonce le soutien de l'association des femmes du Kadiogo (à la troupe) qui lui a apporté des gâteaux. Gâteaux que le major n'a pas mangé pour désapprobation du putsch. Le lendemain, il rejoint le génie militaire, son corps d'affectation.

Le parquet demande pourquoi il n'a pas informé sa hiérarchie quand il a appris l'arrestation du président, en tant que chef ? L'accusé dit avoir eu de la frayeur, la peur et n'avait pas de précisions. « Pourquoi avez-vous attendu le 28 avant de vous rendre ? »

« Par crainte, pour ne pas m'exposer », dit-il, parce que tout le RSP était mal accueilli en ville. Pour les avocats de la partie civile, ceux qui ont arrêté le président ont eu la complicité des membres de la cellule d'accompagnement du président. Ce que l'accusé admet.

Pour le conseil de l'accusé, Me Timothée Zongo, le major relate avec sincérité les faits, sans calcul. Si participer à un rassemblement est une preuve de putsch, on devrait poursuivre un millier de militaires, dit-il. Il ne voit jusque-là aucun acte qui rattache son client aux chefs d'inculpation pour lesquels il comparaît.

Pour lui, le parquet reproche au major d'avoir été bien traité alors que ses hommes ont été désarmés. Quelqu'un qui n'a plus d'hommes (sous ses ordres) dans un camp militaire ne peut pas faire de putsch, soutient-il. Le parquet ne comprend pas pourquoi, le major Koumbia, en sa qualité de chef d'escorte, n'a pas pris soin d'informer ses chefs dès qu'il a appris que le président Kafando a disparu.

En plus, le major ne s'est pas désolidarisé du major Badiel qui a envoyé un sergent le chercher, relève le parquet qui dit en observation que « quand on n'est pas d'accord, on se dérobe par astuce ». L'audition du major Koumbia reprend ce lundi 3 septembre 2018.

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