8 Septembre 2018

Tunisie: L'Etat a sa raison que les raisons délaissent

L'Etat est un être immatériel, émanant d'individus multiples. Tous les dictateurs qui ont dit « l'Etat c'est moi » l'ont payé par une fin tragique ou poignante. Car l'Etat, ce conglomérat d'individus n'est jamais un individu. A certaines périodes exaltées de l'histoire des peuples et des sociétés, l'Etat s'est cristallisé dans la personne d'un homme ou d'une femme car les êtres ont besoin d'une image qui les amarre au réel et les rassure. A chaque fois, l'entreprise a péri au fil du temps et l'Etat s'est dissocié de l'homme jugé providentiel et devenu avec l'usure et les sortilèges du pouvoir, un despote ou un malfrat.

La Tunisie a besoin d'un Etat. Depuis janvier 2014, le pays oscille d'une crise à l'autre, d'une pénurie à la suivante, d'un sit-in à une grève sauvage. L'apprentissage de la liberté est un long chemin et nous n'en sommes qu'au début. Notre Constitution de 2014 est un acquis indéniable, mais les textes ne peuvent rien, à eux seuls. Elle souffre d'une qualité d'hommes qui est loin d'accéder à la valeur de son contenu. En vérité, nos problèmes économiques, sociaux, l'immaturité de nos partis, la soif ardente de pouvoir et d'affirmation de soi des uns et des autres. Tout cela était prévisible.

En revoyant le cours des révolutions qui nous ont précédées dans d'autres pays, le schéma est quasi linéaire : après l'euphorie et les bonnes intentions du début viennent les règlements de comptes et la course au pouvoir. Le pays en sort souvent exsangue et ne se remet sur pied qu'au moyen d'une dictature plus effroyable que celle qu'on avait chassée. Dans tout cela, nous n'avons pas innové. Mais il est un élément essentiel, dont la présence muette est d'autant plus insoutenable que les politiques s'en détournent : c'est l'inviolabilité de l'Etat. C'est à la fois très simple et infiniment complexe à mettre en pratique. Ce sont les hommes qui font l'Etat mais qui doivent avoir suffisamment d'amour et de foi en leur pays pour maintenir cet Etat. Or que demande un Etat ?

Avant tout de la durée. Durée dans le temps, certes, mais aussi dans le choix des orientations, que celles-ci soient politiques, sociales ou sécuritaires. La durée suppose qu'une même équipe se maintienne aux commandes suffisamment longtemps pour construire une atmosphère d'ordre et de logique, qui imprégnera les décisions politiques des dirigeants, tout comme la quiétude personnelle des citoyens . Cette durée dans les hommes et les décisions nous manque cruellement. Comment espérer construire un « vécu d'Etat » chez le Tunisien si l'équipage aux commandes est sans cesse modifié, sans cesse reconsidéré, sans cesse renouvelé ?

Autre donnée essentielle dans la construction d'un État : la confiance dans l'équipe au pouvoir, dans sa solidité à essuyer les tempêtes sans chavirer ni changer à chaque fois d'armada. La confiance n'implique pas forcément l'adhésion aux choix politiques de l'autre, celui qu'on a en face de soi : on peut s'opposer, mais être conscient de la solidité du vis-à vis à persister dans le temps et les décisions choisies. Tel un jeu de dominos, la durée engendre l'habitude : à son tour, celle-ci sécrète de la confiance et l 'édifice étatique se solidifie dans le temps et avec le temps. Or, que nous arrive-t-il ? Eh bien rien justement. L’État est si fragile, si fugace qu'il en devient inconsistant.

Certes nous avons des ministres qui passent, tel un manège de fête foraine. Chaque nouveau dirigeant installe une nouvelle équipe, qui réajuste le cap à sa manière, mais dont la vie politique est si brève que, tel un navire fou, le « bateau Tunisie » ne cesse de tanguer. La durée nous manque. Une mauvaise durée vaut mieux que des bouts de durée, successifs et incohérents. Pas de durée, donc pas de solidité. Comment en vouloir à des partenaires étrangers, spectateurs de tous nos «déménagements» de ne pas nous accorder de crédibilité ?

Il ne suffit pas d'une Constitution, même bonne. Il ne suffit pas d'avoir un gouvernement même bien intentionné(...) Il ne suffit pas de structures telle une chambre des députés, ou une présidence de la République. Les hommes qui les animent poursuivent chacun un « chemin d'ambition et d'arrangements » Tout cela est banal, mais ces hommes oublient qu 'ils sont dépositaires d'un devoir de constance dans le temps, de cohésion dans les décisions. Qu'ils ajoutent une pierre à cet édifice encore informe qu'ils nous doivent et qu'on appelle un Etat. Nous exigeons un ETAT. Tout le reste, (individus, manigances, soif de pouvoir) n'est que fumée emportée par le vent. Mais pour que des hommes réfléchissent et agissent en hommes d'Etat il faut un ingrédient essentiel, qui est sur toutes les langues mais qui a déserté bien des cœurs : aimer son pays.

Tunisie

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