10 Septembre 2018

Cameroun: La guerre secrète dans le pays

Photo: facebook
Des manifestants utilisant la catapulte contre la police à Bamenda.

A moins d'un mois de l'élection présidentielle, le bilan humain de la crise qui menace de se transformer en guerre civile reste mal connu. Près de 200.000 personnes auraient fui les combats dans les régions anglophones.

Au Cameroun, les attaques sont devenues quasiment quotidiennes et la rentrée scolaire n'a fait qu'aggraver les tensions.

Le 3 septembre, l'armée camerounaise a abattu trois personnes à Bamenda, capitale de la région du Nord-Ouest, où la ministre de l'Education assistait à la rentrée scolaire que les séparatistes anglophones ont appelé à boycotter.

Ceux-ci considèrent en effet l'éducation publique comme un outil de l'oppression de la minorité anglophone du pays. Le même jour, cinq élèves d'un lycée en zone anglophone ont disparu après l'attaque par des hommes armés du lycée de Bafut, proche de Bamenda.

Le 24 août dernier, deux gendarmes camerounais ont été tués lors de l'attaque de leur brigade par des séparatistes armés dans une commune de la région anglophone du Nord-Ouest.

Et le 8 septembre, un chauffeur d'autocar a été tué et plusieurs personnes blessées dans l'attaque d'un convoi de bus, à quelques kilomètres de Bamenda. La litanie des embuscades n'a pas de fin.

Les régions anglophones du Cameroun, le Sud-Ouest et le Nord-Ouest, qui représentent environ 20 % de la population du pays, sont en effet confrontées à une grave crise sécuritaire depuis fin 2016 qui a dégénéré en conflit armé il y a près d'un an.

Les combats entre soldats, policiers et séparatistes ont causé la mort de 109 membres des forces de l'ordre et de sécurité, selon les chiffres avancés par le gouvernement camerounais.

Plusieurs centaines de civils auraient perdu la vie dans ce conflit mais sur ce point, les chiffres sont difficiles à vérifier. Le Réseau des défenseurs des droits humains en Afrique centrale évoque 600 civils tués et des dizaines de villages incendiés, souvent par les forces de sécurité.

En juillet dernier, une autre ONG, le Centre pour les droits de l'homme et la démocratie en Afrique, dirigée par l'avocat anglophone Felix Agbor Nkongho, a dénoncé la mort de vingt civils, dont cinq étudiants et un enseignant, tués par l'armée camerounaise dans deux localités de la région du Nord-Ouest anglophone.

Dans un communiqué publié sur Facebook et repris par l'Agence France Presse, cette ONG affirme que "le 12 juillet 2018 à Batibo (nord-ouest), les soldats du gouvernement ont tué 15 civils, dont un enseignant, Mr Tebit Evans Chick, et sept membres de sa famille dont sa femme, ses trois enfants, son père, sa mère et sa belle-mère. Le 11 juillet 2018 à Bambili (quartier estudiantin situé à la périphérie de Bamenda, le chef-lieu de la région du Nord-Ouest), cinq étudiants de l'Université ont été abattus par des soldats du gouvernement."

Toujours sur Facebook, Felix Agbor Nkongho affirme que depuis 2017, 128 villages ont été attaqués dans les zones anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest.

Des estimations difficiles à vérifier mais le chiffre de 411.358 habitants ayant fui leurs villages attaqués est plus de deux fois supérieur aux évaluations officielles qui affirment que le conflit a poussé entre 160.000 et 180.000 personnes à fuir, dont environ 30.000 ont trouvé refuge au Nigeria voisin.

Sujet brûlant des déplacés

La grande question, et de loin la plus politiquement délicate, reste celle du nombre de civils ayant fui les violences dans les deux régions anglophones du Cameroun.

Le gouvernement camerounais affirme que seulement 75.000 personnes ont été déplacées dans les deux régions et à un moins d'un mois de l'élection présidentielle, le sujet est devenu hautement sensible. Un défenseur camerounais des droits de l'homme est ainsi porté disparu depuis près d'un mois alors qu'il enquêtait dans la région anglophone du Sud-Ouest.

Franklin Mowha, le président de l'association de défense des droits de l'homme Frontline fighters for citizen's interest (FFCI), basée à Bamenda (Nord-Ouest), aurait quitté Douala pour Kumba, une ville du Sud-Ouest anglophone située dans la zone des conflits, avant de disparaître.

"Son voyage à Kumba était le deuxième effectué ces derniers mois, dans le cadre d'une mission de recensement des déplacés de la guerre qui prévaut dans les régions anglophones", a indiqué à l'AFP Théophile Nono, du Mouvement des paysans associés du Cameroun.

Si l'Organisation internationale des migrations (OIM) n'est pas en mesure "pour des raisons financières" d'assurer une présence sur le terrain pour recenser les déplacements, en revanche le bureau des Nations unies pour la Coordination des affaires humanitaires (OCHA) a publié, en mai 2018, un rapport indiquant que la violence avait entraîné le déplacement à l'intérieur du Cameroun de plus de 160.000 personnes, dans les régions du Sud-Ouest et du Nord-Ouest.

Selon l'OCHA, l'épicentre de la crise s'est déplacé au cours des derniers mois de la ville de Bamenda (Nord-Ouest) à celle de Kumba (Sud-Ouest). Le département de la Mémé, autour de Kumba, rassemblant 84% des déplacés internes des deux régions anglophones.

Mais le chiffre des déplacés internes pourrait être encore supérieur aux estimations de l'OCHA. Dans une étude publiée en juillet, Human Rights Watch (HRW) parle de 180.000 personnes et indique que la plupart de celles qui ont fui leurs villages se sont réfugiés "en forêt".

Par ailleurs, toujours selon HRW, "entre 20.000 et 50.000 personnes de plus ont fui en franchissant la frontière pour se rendre dans les États de Benue et de Cross River, au Nigeria." Le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés évoque pour sa part 28.872 réfugiés camerounais au Nigeria.

Enseignants et élèves pris pour cible

Globalement, les forces de sécurité comme les séparatistes armés sont pointés du doigt dans l'escalade de la violence. Dans un rapport publié en juin dernier, Amnesty International (AI) dénonce les "violences meurtrières dans les régions anglophones" commises par chaque camp.

"Les forces de sécurité ont tué aveuglément, arrêté et torturé des personnes lors d'opérations qui ont fait des milliers de déplacés. Cette réaction brutale ne peut aucunement endiguer la violence. Il est même probable qu'elle isole encore davantage la population anglophone et alimente les troubles", affirme Samira Daoud, directrice adjointe du bureau régional d'Amnesty International pour l'Afrique de l'Ouest et l'Afrique centrale.

Plusieurs centaines de militants anglophones sont d'ailleurs toujours en détention. HRW affirme que le gouvernement camerounais a reconnu que 965 personnes ont été arrêtées depuis le début de la crise en 2016.

Toujours selon HRW, en juillet dernier, "114 détenus ont déjà fait l'objet d'un procès tandis que les charges ont été levés pour 103 cas." Ce qui signifie que plusieurs centaines de personnes sont encore emprisonnées dans l'attente de leur procès, "certaines à l'isolement complet."

Dans son rapport annuel 2017-2018, à propos du Cameroun, AI rappelait déjà que les défenseurs des droits humains, "parmi lesquels des militants de la société civile, des journalistes, des syndicalistes, des avocats et des enseignants, ont continué d'être victimes de manœuvres d'intimidation, de harcèlement et de menaces."

Mais l'action des séparatistes anglophones est aussi pointée du doigt par Amnesty International.

"Les séparatistes armés, quant à eux, ont tué des dizaines de membres des forces de sécurité. Ils ont aussi mené des attaques destinées à terroriser la population, allant jusqu'à incendier des écoles et à agresser des enseignants qui ne participaient pas au boycott", ajoute Samira Daoud.

Selon l'Unicef, au moins 58 écoles auraient ainsi été attaquées par des séparatistes armés entre février 2017 et mai 2018. Tandis que Amnesty International rappelle que "des enseignants et des élèves ont été pris pour cible par des séparatistes parce qu'ils ne participaient pas au boycott des écoles, que beaucoup considèrent comme le symbole de la marginalisation de la langue anglaise et de la culture des régions anglophones par les autorités."

Sécurité des élections

Dans un autre rapport publié en mai, le think tank International Crisis Group (ICG) estime que "le spectre d'une guerre civile plane à nouveau" sur le Cameroun.

Constitué d'une dizaine de milices, le mouvement séparatiste anglophone comprendrait plus de 500 combattants dont l'impact militaire est de plus en plus redoutable, notamment grâce à un meilleur armement, le soutien financier d'une partie de la diaspora et, sur le terrain, l'aide de la population rurale.

"Ces milices armées attaquent les forces de sécurité et représentent actuellement un défi sécuritaire bien plus important que Boko Haram", estime l'ICG.

L'escalade dans ce conflit pèse bien entendu sur l'organisation en zone anglophone de l'élection présidentielle du 7 octobre. En effet, les milices séparatistes ont promis de perturber le déroulement des élections présidentielle, législatives et municipales.

Concernant la présidentielle, huit candidats affronteront le président sortant Paul Biya, 85 ans, qui se représente après 35 ans au pouvoir pour briguer un septième mandat consécutif.

Peu en mesure d'assurer la sécurité du scrutin dans les zones rurales anglophones, le pouvoir à Yaoundé a décidé de réduire le nombre de bureaux de votes.

Enow Abrams Egbe, le président du conseil électoral de Elections Cameroon (ELECAM), l'institution chargée de l'organisation des élections au Cameroun, a affirmé qu'au moins 2.000 bureaux de vote seraient fermés dans les régions anglophones et que l'armée serait déployée pour protéger les électeurs dans les bureaux restants.

Plus d'un million d'électeurs, sur les sept millions que compte le Cameroun, vivent dans les deux régions anglophones du pays.

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