18 Septembre 2018

Sénégal: Régulation et médiation sociale en temps de crises et de conflits préélectoraux, de l'indépendance à nos jours - Les chefs religieux jouent leur partition

Depuis les indépendances, les chefs religieux et coutumiers se sont toujours invités dans la sphère politique sénégalaise. L'histoire politique et sociale, scolaire ou syndicale qui a jalonné la marche du pays a bien fini de les conforter comme les médiateurs ou «régulateurs sociaux» par excellence. Dans les contextes préélectoraux souvent gros de toutes les tensions et contestations, les médiateurs ont toujours constitué cette «troisième voie» presque incontournable pour la décrispation des conflits sociaux. Comme cela a été le cas à plusieurs occasions de la vie politique et sociale du Sénégal avec l'implication dans la résolution des crises des Khalifes généraux des différents foyers religieux mais des chefs de l'Eglise catholique.

Dans le contexte préélectoral, la sollicitation du religieux n'a jamais été de trop. A chaque fois qu'une crise commençait à atteindre certaines proportions, menaçant la stabilité sociale, les chefs religieux ont à chaque fois que de besoin été impliqués pour apaiser ou pour trouver un dénouement souvent heureux ou acceptable pour tous. Ce rôle de médiateur s'est manifesté à plusieurs occasions dans la vie politique et sociale du Sénégal. En dehors de leur statut religieux, la légitimité charismatique que les chefs religieux détiennent depuis la colonisation leur confère ce privilège d'être toujours les plus écoutés par les parties en conflit et leur autorité leur accorde une place de premier plan dans la résolution des crises entre acteurs politiques ou syndicaux.

Malgré une longue tradition de neutralité, les grands Khalifes généraux ou même les dignitaires de l'église catholique vont au fil des années, démontrer qu'ils étaient une sorte de troisième voie presque incontournable. Même si ce rôle de puissants contre-pouvoirs a un peu été, à plusieurs moments et durant ces dernières années, atténué par des prises de positions de certains chefs religieux dont les interventions sont jugées, par de nombreux observateurs, partisanes. Il reste cependant que le pouvoir religieux joue et continue d'être une soupape de sécurité dans les crises majeures.

Médiateurs et soupapes de sécurité dans les crises majeures

Dans les premières années de l'indépendance et surtout lors de la grande crise syndicale et universitaire de mai-juin 1968, le pouvoir religieux aidera dans une large mesure le mouvement estudiantin et le président d'alors, Léopold Sedar Senghor, à négocier des tournants. A la tête des grandes confréries religieuses, Serigne Fallou Mbacké et Serigne Abdoul Aziz Sy Dabakh, pour ne parler que de ces deux personnalités influentes de leur époque, ont été des exemples éloquents de l'intervention de la classe maraboutique. Lors de l'année blanche en 1988, de l'année invalidée en 1994, le Khalife général des Tidjanes jouera à l'occasion le rôle de médiateur et sera un acteur clé dans le dénouement des crises post-électorales.

Lors de la crise estudiantine de 1993, son appel fait aux étudiants grévistes, de son lieu de retraite Diacksao, fut sans doute celui qui a eu le plus d'écho. C'est dans son salon que le mot d'ordre a été levé. La crise énergétique de la même année avec le Sutelec avait trouvé solution, après qu'il reçut le syndicaliste Mademba Sock et ses amis pour des discussions. Sans compter ses interventions pour la paix entre le Sénégal à la Mauritanie, suite aux événements d'avril 1989.

Quelques années plus tard, à la veille de la deuxième alternance en 2012, on se rappelle que durant le mouvement du 23 juin 2011, au moment du vote du quart-bloquant ou de la troisième candidature contestée d'Abdoulaye Wade, des voix comme celle de Léona Niassène demandant ouvertement au président Wade de quitter le pouvoir a fait écho et dans la même foulée contribué à l'apaisement.

Les bons offices de Serigne Bass Abdou Khadre et Serigne Abdou Aziz Al amin respectivement porte-parole de Touba et de Tivaouane ne feront que confirmer cette tradition de médiateur social et constituent un exemple concret de leur pouvoir de régulation.

Au cours de l'année scolaire 2015, les hommes réligieux ont tout bonnement réussi à créer ce déclic en amenant les syndicats d'enseignants à revenir à de meilleurs sentiments et privilégier la négociation à tout prix. En 2016, il fallut encore l'intervention du Khalife général Serigne Mbaye Sy tout comme Serigne Bassirou Mbacké Abdou Khadre, le porte-parole de Serigne Cheikh Sidy Mokhtar Mbacké, sur la crise dans l'enseignement pour trouver une voie d'issue à cette grève décrétée par des syndicats d'enseignants depuis deux mois.

L'église catholique sénégalaise a également joué pleinement sa partition en étant à l'avant-garde des événements. Dans un contexte gros de tension, le chef de l'Eglise catholique avait, rappelle-t-on, été désigné par un Comité d'initiative citoyenne (Cic) composé d'universitaires, de chercheurs, de journalistes, pour être en 2008 à la tête d'un collectif de dignitaires religieux, chargé de lancer un appel au dialogue entre le pouvoir et l'opposition au Sénégal. Dans la même mouvance, l'Eglise a été amenée à apporter une médiation pour mettre fin à la crise qui secoue le landerneau politique au Sénégal. On se souvient dans le contexte préélectoral de février 2012, les appels lancés depuis sa résidence du chef de l'église sénégalaise.

Dans une sortie solennelle faite devant la presse, l'archevêque de Dakar Théodore Adrien Sarr n'avait pas manqué d'afficher la disposition de l'Eglise d'intervenir comme facilitateur et de rechercher des solutions à l'agitation politique majeure de la campagne de l'élection présidentielle du 26 février2012 avec son cortège de violence et de morts. «L'église est tout à fait prête à rendre tous les services qu'on lui demandera et qui ressort de ses responsabilités, avait-il déclaré au cours d'un point de presse organisé à sa résidence de Fann Résidence. Nous l'avons dit à plusieurs rencontres : si aujourd'hui, on nous demande ce que nous pouvons faire, nous le ferons», pouvait-on lire dans une des dernières interventions de l'archevêque dakarois.

Dans le même sillage, la voix de l'Eglise a été plus qu'audible, lors du vote de la loi sur le parrainage. Une occasion pour Monseigneur Benjamin Ndiaye de marcher sur les pas du cardinale Yacinthe Thiandoum et Théodore Adrien Sarr en affirmant avec force ce rôle avant-gardiste. « Ne jouons pas à nous faire peur. Nous avons une culture de rencontres et de dialogue que nous avons héritée de nos ancêtres quand des problèmes se posent. Plutôt que, donc, de faire du forcing, d'où que cela puisse venir, nous avons tous intérêt à retrouver le sens de la raison. Et pour ce faire, renoncer provisoirement à ce qui crée le conflit aujourd'hui, pour prendre le temps de nous concerter mutuellement et de voir où se situe le bien commun de notre nation. Il y va de l'avenir des jeunes générations, il y va aussi de la paix dans notre pays si les différents acteurs politiques acceptent chacun d'alléger un peu des positions pour permettre à la paix de prévaloir », avait-t-il dit à l'adresse des Sénégalais et des acteurs politiques. Comme pour dire que le pouvoir religieux continuera d'exercer un rôle clé dans l'espace public.

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