23 Septembre 2018

Congo-Kinshasa: In Koli Jean Bofane - Le pays l'habite aussi

On ne présente plus In Koli Jean Bofane... Il est l'auteur de plusieurs livres pour enfants et de deux romans, inventifs et engagés : « Mathématiques congolaises » (Actes Sud, 2008) et « Congo Inc., le testament de Bismarck » (Actes Sud, 2014).

Multiprimé (prix Jean-Muno, prix des Cinq continents, grand prix d'Afrique noire et quelques autres), Jean Bofane publie cet automne un nouveau roman, « La Belle de Casa ». Avec ce thriller économico-social, le Congolais quitte Kinshasa, où il avait campé ses précédents romans, pour raconter les bas-fonds du royaume chérifien où les voyous, les trafiquants, les prostitués et les commissaires véreux tiennent le haut du pavé. En arrière-fonds les thèmes chers à cet auteur en colère : patriarcat, migration, impérialisme, misère sociale et concupiscence des possédants.

In Koli Jean Bofane est l'une des valeurs sûres de la littérature africaine moderne. Le nouveau roman du Congolais La Belle de Casa fait partie de l'offre riche et variée du programme africain de la rentrée littéraire 2018. Ses premiers romans, Mathématiques congolaises (2008) et Congo Inc., le testament de Bismarck (2014) ont été d'énormes succès populaires. Son nouvel opus campé dans le Maroc contemporain, où se mêlent l'inventivité imaginative et l'engagement sociopolitique devenus les marques de fabrique de Jean Bofane, promet de faire partie des meilleures ventes de la rentrée.

Le plus belge des congolais

Avant d'être cet écrivain célébré sur les deux continents (l'Afrique et l'Europe), In Koli Jean Bofane a tout fait : videur dans une boîte de nuit à Bruxelles, boxeur, publicitaire, éditeur. Sa vie partagée entre le Congo et la Belgique, l'homme a connu la guerre depuis sa plus petite enfance, la peur, la fuite dans la nuit pour échapper aux tueurs qui étaient aux trousses de la famille. « Ma vie n'a jamais été un long fleuve tranquille... », aime répéter l'intéressé à ceux qui l'interrogent sur son parcours.

Ce sont les tourments du fleuve de la vie qui ont conduit Jean Bofane, faisant du romancier le plus belge des Congolais. Celui-ci aime rappeler qu'il a découvert le « plat pays » à l'âge de six ans, avant de repartir, revenir, puis repartir et revenir encore pour de bon. Pour de bon, vraiment ? « Je suis revenu m'installer en Belgique au moins trois fois. Et chaque fois en courant », explique-t-il, éclatant de rire.

Né à Mbandaka, situé dans la partie ouest de la République démocratique du Congo, Jean avait six ans quand les Belges sont partis et l'ancien Congo belge a accédé à l'indépendance en 1960. Les Bofane sont une famille métisse, le père adoptif de Jean était un colon, propriétaire d'une plantation de café. Après la naissance de son premier fils, sa maman a quitté son mari congolais pour refaire sa vie avec son amoureux belge avec qui elle aura deux autres enfants. Mais ce bonheur conjugal et familial ne durera pas très longtemps, car dans le chaos qui suit l'indépendance, la famille perd tous ses biens et ses terres. Menacée d'être tuée, elle doit se réfugier en Belgique.

Cette fuite précipitée sera le premier de nombreux allers et retours entre le Congo natal et le pays du père qui ont ponctué la vie du romancier. « Pour mon père, quitter le Congo était un véritable déchirement, se souvient Jean Bofane. Le Congo était son pays de cœur. » Il ne s'adaptera jamais à la Belgique où, après une tentative de retour ratée au Congo, la famille s'est installée à partir de 1965.

Rage au ventre

« Le Congo est resté néanmoins dans l'ADN de la famille », comme l'aime répéter le fils Bofane. C'est ce qui explique sans doute qu'au début des années 1980, ses études terminées, le futur romancier s'empresse de retourner à Kinshasa, animé par le rêve un peu idéaliste de la diaspora africaine de contribuer au développement du continent. Mais c'était sans compter avec la capacité de nuisance du dictateur Mobutu qui règnait alors en maître incontesté du Congo, devenu « Zaïre » sous son égide. Le président à vie n'aimait pas les fanzines que publiait la maison d'édition créée par Jean Bofane. « C'étaient des bandes dessinées en noir et blanc, dans la langue du pays, le lingala, explique l'ancien éditeur. Elles se vendaient comme de petits pains. Les dessinateurs se moquaient des hommes politiques et du régime corrompu du maréchal Mobutu ».

C'est la fermeture de sa maison d'édition ordonnée par le régime, doublée de violentes émeutes urbaines qui secouent la capitale zaïroise depuis l'été 1991, qui décideront le futur romancier à mettre ses enfants et son épouse à l'abri en Belgique, avant d'aller les rejoindre lui-même deux ans plus tard.

Et bonjour les galères, car Jean Bofane n'a pas la nationalité belge. Il se retrouve soudain sans papier dans le pays où il a grandi depuis l'âge de six ans. Il subvient aux besoins de sa famille en faisant de petits boulots, la rage au ventre. Il en veut à Mobutu, mais aussi aux grandes puissances qui font la pluie et le beau temps au Congo pour continuer de s'accaparer de ses ressources à moindre coût pour leur trésor public. « La mise à mort brutale de Lumumba est un péché originel qui empêche le Congo de se tenir debout », se lamente l'écrivain. L'homme n'est pas devenu pour autant révolutionnaire, même s'il lui est arrivé de prendre le fusil pour protéger les siens. « La colère n'a jamais rempli le ventre », déclare-t-il. Son salut viendra par l'écriture.

La quête du père

« On me demande souvent pourquoi je suis venu sur le tard à l'écriture », raconte le romancier, sirotant son verre de bordeaux. Et d'ajouter : « C'est une bonne question car je me la suis posée aussi. J'ai pourtant toujours aimé la littérature et la philo. J'ai lu Nietzsche à l'école et tout Zola, tout Dickens pendant l'adolescence. » Il avoue qu'il a longtemps cru que l'auteur de Nana était un écrivain congolais !

« J'ai su très tôt que je voulais être écrivain, confie l'auteur de La Belle de Casa, mais à 40 ans, je ne me sentais pas encore à la hauteur. Et puis, il y a eu le génocide des Tutsis. Un million de morts au Rwanda, six millions de morts au Congo. Il m'a alors semblé qu'il fallait prendre la parole pour corriger les inepties sur ces massacres que racontaient les soi-disant africanistes , tous européens ou américains d'ailleurs. »

Il se lance, en publiant d'abord un conte pour enfant : Pourquoi le lion n'est plus le roi des animaux ? qui sera immédiatement publié par Gallimard Jeunesse (1996). L'éditeur publiera dans la foulée un deuxième livre de contes du Congolais : Bibi et les canards (2000). Son premier roman, Mathématiques congolaises (2008) qui l'a fait connaître, tout comme le deuxième Congo Inc., le testament de Bismarck (2014) sont des satires politiques grinçantes, à la Sony Labou Tansi. Ils pointent du doigt à travers des constructions allégoriques très structurées la responsabilité de l'Occident dans les souffrances infinies de l'Afrique, mais aussi celle des Africains.

Plus léger et peut-être plus personnel, son troisième roman La Belle de Casa qui est paru cet automne, dont l'intrigue se situe cette fois loin des bureaux et les bas-fonds de Kinshasa pour s'attaquer au scandale de la misère sociale au Maroc. Il est présenté à travers le parcours et la quête identitaire de la lumineuse Ichrak qu'on retrouve un matin assassinée en pleine rue dans la grande ville portuaire du royaume chérifien. « La quête du père de la belle Ichrak est un peu la mienne, concède l'auteur. Je porte le nom de ma mère, qui n'a jamais voulu me dire comment s'appelait mon père. Je l'ai quand-même su. »

La Belle de Casa est à la fois une enquête sur le passé de la jeune Ichrak, née et objet de la concupiscence des hommes, et un récit de mœurs dans un royaume chérifien corrompu que, de son propre aveu, l'auteur n'a découvert qu'après avoir bouclé son roman. « J'ai écrit le roman d'abord, car je voulais être dans une âme et pas dans un décor. »

La Belle de Casa, par In Koli Jean Bofane. Actes Sud, Paris, 2018, 208 pages, 19 euros.

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