24 Septembre 2018

Sénégal: Note de lecture - Lumineux !

Kei Miller

By the Rivers of Babylon

Editions Zulma. Septembre 2017.

291 pages

Par petites touches, Kei Miller, romancier et poète né en 1978 et vivant au Royaume uni nous parle de sa Jamaïque natale, de ses rêves, de ses contradictions, de ses déchirures. « By the Rivers of Babylon » raconte ainsi une violence sociale en arrière plan des flash-back qui l'explicitent et la mettent en perspective. Elle se déroule sur fond de lutte de classes, où tristement la couleur s'invite comme un indicateur des heurs et/ou malheurs du monde alentour. Plus vous avez la peau claire, plus vous flirtez avec l'aisance sociale. Plus elle s'assombrit, plus vous courez le risque d'entamer une descente aux enfers. Une telle appréhension se répercute aussi dans les fantasmes de blanchisation qui se bousculent dans la tête de nombre d'amoureux transis qui veulent s'en servir comme une courte échelle pour rompre avec leurs tristes conditions et espérer se construire un avenir prometteur.

Au milieu de ces errances flotte une odeur de ganja qui s'échappe des volutes de fumée aspirées avec gourmandise avant d'être offertes à l'immensité. Par sa construction narrative d'une beauté à couper le souffle et son rythme tonique qui déstructure toute linéarité, By the Rivers of Babylon, dont la traduction française est exquise, nous plonge dans les abysses des inégalités sociales de la société jamaïcaine. Il y est aussi question des interpellations identitaires au détour de noms aux consonances exogènes, qui racontent une histoire de domination, d'aliénation et de volonté d'émancipation, cherchant vaille que vaille à se distancier des griffures qui défigurent la société.

On y va à la rencontre de la pauvreté et son lot de grossesses précoces, de naissances clandestines, d'avenirs confisqués avant qu'ils ne puissent cracher leurs potentialités. Et en arrière plan une bataille pour la dignité, comme en atteste l'imploration de la grand-mère Ma Taffy à sa petite fille : « Laisser un idiot te baiser, passe encore, mais le laisser faire de toi une idiote ça non ! Laisse jamais un homme faire de toi une idiote ! ». Dans ce milieu là en effet, les hommes reluquent très tôt les petites filles dont ils devinent les promesses et se positionnent pour les cueillir à la fleur de l'âge, s'essayant de les amadouer à force d'argent, de luxure.

Voilà que vient au monde Kaia, petit-fils de Ma taffy, fruit de la rencontre improbable entre une fille d'Augustown, quartier pauvre de la banlieue de Kingston, et d'un garçon du quartier aisé des hauteurs de Beverly Hills. Un enfant des amours interdites et clandestines de gosses qui se dressent contre l'establishment, en manque complet de repères puisque tout est à reconstruire. Des dreadlocks comme étendard d'une contestation, défiance de l'ancien monde, promesse d'une aube nouvelle qu'il fallait faucher de toute urgence avant qu'elle ne consolide ses audaces. Dérangé, l'instituteur, Monsieur St-Josephs finit par raser Kaia, lui ôtant ainsi un symbole de résistance et de créativité. Drôle de cheminement tout de même que cette histoire qui trace son propre chemin, illustratif d'un dévoilement destinal. Sa maman Gina avait rencontré dans une autre vie le fils de ses futurs patrons. Retour anonyme sur des lieux chargés d'histoires où continue de se manifester l'inéluctabilité tragique du destin. Comme un rouleau compresseur. Avec ses délicatesses et ses brutalités. Son sublime et son tragique.

Et cette description de la foule dans sa dynamique impersonnelle et dans sa lâcheté, dans son irresponsabilité qui se cache derrière le masque de l'anonymat.

Difficile de sortir d'un trou à rats lorsqu'on est pris comme dans un destin clos qui ronronne sous une forme d'espérances qui se mordent la queue, empêtrées dans l'impossibilité de libérer les potentialités qui sommeillent dans leurs entrailles. Gina Elisabeth Mc Donald pour les uns. Miss G pour les autres. Elle, telle qu'en elle-même, s'effondre pour ensuite flotter dans les nuages d'où elle peut observer le monde.

Porté par une puissante force de création, d'imagination et de déconstruction, le lumineux roman de Kei Miller est habité par une blessure même si elle n'en fait pas une aigreur qui s'abime dans une sorte de vengeance à rebours. Le récit s'illumine dans un monde fractionné, divisé, s'enroulant dans des intimités et des attentes qui se tournent le dos lorsqu'ils ne se regardent pas en chiens de faïence. Gens d'en haut et gens d'en bas avec leurs vécus, leurs rêves qui s'édifient et se structurent dans des territoires différents.

Sénégal

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