25 Septembre 2018

Burkina Faso: Laurent Kibora, expert en sécurité et développement

interview

Laurent Ouétogamou Kibora est l'auteur d'un ouvrage intitulé « Actions de développement du système local de sécurité : quel type d'organisation pour les services de renseignements et les forces antiterroristes ? ». Expert en sécurité et développement, il évoque, dans cette interview accordée à Sidwaya, la lutte contre le terrorisme.

Le préfacier de votre ouvrage soutient que la question de sécurité a connu une phase de banalisation. Etes-vous aussi de cet avis ?

Je remercie d'abord le journal Sidwaya pour l'honneur que vous me faites en m'invitant pour échanger sur la question de la lutte contre le terrorisme et contre l'insécurité au Burkina Faso et qui témoigne de l'engagement de Sidwaya pour la sécurité et le développement du Burkina. J'aimerais aussi saluer la mémoire du commissaire Mathias Nikiéma qui a écrit la préface de mon livre et qui nous a quittés il y'a quelques mois. Je salue sa mémoire et lui réitère même à titre posthume, toute ma gratitude pour l'apport et le soutien pendant mes recherches. Puisse son âme reposer en paix. Sa disparition est une grande perte pour la Nation et je tiens à souligner que le commissaire Mathias a dit cette phrase en tenant compte de l'historique et de l'évolution de mon étude qui n'a pas été du tout facile. C'est sous le régime Compaoré, avec le Général Gilbert Diendéré comme patron de la sécurité en ce qui concernait les questions de lutte contre le terrorisme, que j'ai entrepris de mener des études sur comment renforcer les capacités du Burkina Faso en matière de lutte contre le terrorisme. Depuis 2012 donc, j'ai pris cette initiative mais j'ai été surpris à chaque fois que je faisais des démarches vers les hautes autorités de me voir répéter : « mais, Monsieur Kibora, pourquoi voulez-vous travailler sur ce sujet ? Le Burkina ne connaît pas de terrorisme, vous cherchez des problèmes là où il n'y en a pas». Il a fallu que le pays soit victime de sa première attaque en janvier 2016 pour que mon sujet d'étude soit pris au sérieux. C'est en ce moment que j'ai véritablement commencé le travail.

La lutte contre le terrorisme n'est pas une affaire strictement militaire selon vous. Quelle est l'approche la plus adaptée ?

J'ai toujours dit que la lutte contre le terrorisme est une question globale, une synergie d'actions de toutes les forces vives de la nation combinées. Les médias et les populations ont leurs rôles à jouer tout comme les Forces de défense et de sécurité (FDS,) y compris les autorités politiques, religieuses et coutumières. Pendant longtemps, nous avons eu des considérations erronées qui voulaient que la lutte contre le terrorisme soit purement militaire alors que les citoyens en sont potentiellement les victimes. C'est pour cela qu'il faut impliquer tout le monde dans une dynamique de synergie d'actions et de collaboration de tous les citoyens avec les FDS, surtout en ce qui concerne le renseignement.

Dans votre ouvrage, vous vous questionnez aussi sur le mode de recrutement dans les services de renseignements et forces antiterroristes. Pourquoi ?

Mon ouvrage est le fruit d'un travail scientifique, d'une étude basée sur des outils de management qui s'appuient sur une démarche méthodologique. Un recrutement obéit à certaines règles. Dans nos pays, généralement ce sont des affectations basées sur des critères d'aptitudes intellectuelles ou l'intérêt des jeunes recrues sortant des écoles de police ou de gendarmerie pour le renseignement. Ainsi, ceux qui sont intéressés par le travail de renseignement et disposant des aptitudes intellectuelles requises manifestent leur intérêt et y sont affectés. Il arrive aussi que pour répondre à un besoin, ceux qui ont déjà travaillé dans le renseignement et ayant la compétence recherchée, se voient réaffectés dans les services de renseignements. Pourtant, si vous voulez obtenir de bons résultats dans un recrutement, il faudrait bannir le système des affections et passer par un recrutement en bonne et due forme, parce que le renseignement demande des compétences diverses et multiples que le seul réservoir des Forces de défense et de sécurité ne peut satisfaire. Un service de renseignements a besoin de plusieurs compétences, notamment informatiques, juridiques, linguistiques, en cyber criminalité, etc. Par exemple, au Sahel burkinabè où le problème sévit actuellement, les populations parlent le tamashek, le sonrhaï, le fulfulde et si recrutement il y a, ce recrutement doit tenir compte de ces paramètres. Dans ce cas précis, au sein des services de renseignements, devons-nous recruter quelqu'un parce qu'il manifeste de l'intérêt pour la structure ou devons-nous recruter la personne qu'il faut ? Maintenant, parlant des forces antiterroristes, il faut noter que c'est la même tendance qui y est observée quoiqu'un peu différente.

Quelle gestion prévisionnelle des emplois et compétences préconisez-vous pour adapter les agents aux évolutions et mutations du terrorisme ?

Concrètement, c'est simple, il faut constamment et rapidement adapter les recrutements et les formations aux mutations du terrorisme et surtout prévoir en suivant de très près l'évolution des stratégies terroristes. Ici au Burkina, nous avons de nouvelles méthodes utilisées par les terroristes qui ont déjà été utilisées dans des pays comme le Mali, le Nigéria ou le Cameroun ; il s'agit des mines artisanales comme nous l'avons vu à travers les évènements de Pama où une équipe de militaires a sauté sur un engin explosif. En Europe, c'est l'utilisation des « camions béliers » et des cerfs-volants, et des drones en Palestine. Dans la gestion prévisionnelle des emplois et des compétences, il faut développer les aptitudes pour neutraliser les nouvelles formes de terrorisme. Par exemple, l'opération Barkhane au Mali dispose d'un laboratoire où l'armée française analyse et étudie les bombes artisanales pour parer à cette menace. Ce qui n'est pas le cas ailleurs.

Quelles dispositions à prendre afin d'anticiper les besoins futurs de nouvelles compétences liées à l'évolution du terrorisme ?

Premièrement, au regard de la situation que vivent (avant nous) nos voisins du Mali et du Niger, qui ont subi à plusieurs reprises des attaques par des bombes artisanales, le Burkina Faso aurait pu prévenir et anticiper. Mais voilà que tout le monde semble être surpris. Il y a bien d'autres menaces que je vois venir que nous devons anticiper et sur lesquelles j'aimerais attirer l'attention de nos autorités militaires et politiques mais encore faut-il qu'il me soit prêté une oreille attentive ! A mon sens, le renseignement doit ressortir en permanence les éléments liés aux changements de tactiques des terroristes afin que des plans de formation adaptés puissent être élaborés. Présentement, la menace qui était au Nord se propage à l'Est. Il y a donc un besoin d'anticipation.

Pourquoi estimez-vous que les services de renseignements ne sont pas les mieux lotis dans l'administration ?

Effectivement, les services de renseignements pourraient être comparés aux parents pauvres de l'administration publique, parce que pour les dépenses, on ne semble pas leur donner suffisamment de priorité. Par exemple, si un service de renseignements estime qu'il a besoin d'un stylo qui peut permettre de filmer en cachette et qui coûte 15 ou 20 millions de F CFA, la comptabilité publique ne devrait pas trouver que ce sont des dépenses inutiles ou exagérées. Le ministère en charge de l'économie doit accorder plus d'attention à ces dépenses qui ne sont pas superflues mais qui peuvent contribuer efficacement à cette lutte contre le terrorisme.

Mais, il semble que des efforts appréciables sont déjà consentis par l'Etat à travers la loi de programmation militaire ?

L'Assemblée nationale a voté un budget important pour soutenir l'armée parce que la performance de toute structure, organisation ou entreprise dépend de celle de ses ressources. Il faudra donc veiller, dans ce plan de programmation militaire, à ce que les fonds qui ont été alloués soient bien utilisés. Toutefois, il ne faut pas occulter la question de la motivation de nos FDS dans cette lutte contre le terrorisme. Au Mali par exemple, le président Ibrahim Boubacar Keïta a récemment voté des mesures pour motiver les FDS. Ainsi, il a décidé qu'après la zone de Gao, les primes de terrain sont de 50 000 F CFA, les primes de logement qui étaient de 40 000 F passent à 100 000 F et le pays a fait un projet de 1000 logements pour ceux qui partent combattre sur le terrain. En outre, si un militaire est grièvement blessé, pour le dédommager, il a droit à cinq ans de salaire et s'il meurt, il a droit à dix ans de salaire.

Agence nationale de renseignements (ANR), Conseil national du renseignement (CNR) pour bientôt, quel attelage faut-il pour une efficacité optimum de nos services ?

Le Conseil national du renseignement (CNR) dépendra du chef de l'Etat et dans l'arrêté portant création de l'ANR, il a été dit aussi que l'ANR dépend du chef de l'Etat ; comment ces deux structures peuvent dépendre directement du chef de l'Etat si on dit que l'un (l'ANR) dépendra de l'autre (le CNR), à moins de revoir les statuts de l'un ou l'autre, car il y a amalgame. Il faudrait éviter les lourdeurs et les dédoublements de fonctions observables dans beaucoup d'organisations au Burkina et qui créent souvent des tensions, sinon des conflits de compétence, ce qui amoindrit la performance de ces structures.

Que pensez-vous du rôle des réseaux sociaux dans la propagation du terrorisme, étant donné que tout y circule, de fausses et de vraies informations ?

Les réseaux sociaux constituent un couteau à double tranchant. En effet, alors qu'ils permettent rapidement de dispatcher l'information, ils peuvent aussi se retourner contre le pays. Je pense qu'il faudrait un encadrement en essayant de sensibiliser les populations aux principes déontologiques et éthiques des réseaux sociaux et sur comment apporter sa contribution à la lutte contre l'insécurité et le terrorisme.

Avez-vous l'impression que le Programme d'urgence pour le Sahel au Burkina Faso (PUS-BF) rivalise avec le Programme d'investissement prioritaire du G5 Sahel ?

Si vous observez bien, le Programme d'investissement prioritaire du G5 Sahel et le Programme d'urgence pour le Sahel sont presque pareils avec les mêmes rubriques et dimensions comme « Développement », « Lutte contre la pauvreté » et « Lutte contre le terrorisme ». C'est un constat que j'ai fait pour attirer l'attention des autorités afin que ces deux programmes ne s'excluent pas mutuellement, au risque d'être antagonistes alors que les deux devvraient se soutenir réciproquement.

Y a-t-il un risque que des sociétés minières passent des accords secrets avec des terroristes pour pouvoir poursuivre leurs activités sans être menacées?

Il faut suivre l'actualité de ces groupes. Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) a fait un communiqué en mai 2018 lançant une menace claire contre tous les intérêts européens dans la bande sahélo-saharienne y compris les mines. Pour ce groupe terroriste, ces sociétés européennes pillent les pays sahéliens qui sont déjà pauvres. Il s'érige en défenseur (par ruse) de ces pays, en mettant dans son collimateur les sociétés européennes, américaines et canadiennes. Au Niger, AREVA en a été victime à plusieurs reprises. Si vous vous inspirez de ce qui s'est passé notamment en Syrie avec la cimenterie Lafarge, des enquêtes ont révélé que Lafarge aurait donné des pots-de-vins et financé l'Etat islamique pour rester en sécurité et continuer à mener sereinement ses activités. Récemment, des employés de la société minière d'Inata ont été enlevés, suivi du décès de trois gendarmes lors d'une patrouille pour les rechercher. C'est donc une question qu'il faut prendre très au sérieux parce que le secteur minier contribue beaucoup à l'économie burkinabè. Il faudra protéger ce secteur en anticipant, c'est-à-dire en renforçant la sécurité de ces sociétés minières et en échangeant avec leurs premiers responsables pour qu'ils n'aillent pas sceller des accords secrets avec les groupes terroristes.

Que faut-il faire des nombreuses personnes suspectées de terroristes qui sont dans nos geôles ?

La Mauritanie a eu une politique très dynamique dans la lutte contre le terrorisme. Elle a voté une loi d'amnistie pour tous les repentis et a créé un centre de déradicalisation pour ceux qui ont déjà combattu aux côtés des groupes terroristes. Ces centres peuvent aider à la lutte contre le terrorisme parce qu'ils sensibilisent les radicalisés et créent les conditions de leur réinsertion dans la société. Cela est risquant mais c'est très important parce que le terrorisme trouve aussi sa force et sa source dans la misère et dans la pauvreté des populations. Il faut aussi initier une campagne idéologique contraire à l'idéologie des terroristes par un message de refus à l'engagement terroriste à véhiculer dans les mosquées, les églises, les cercles religieux et par les autorités coutumières. L'approche psychologique et sociale est à développer. Au Burkina Faso où les arrestations de présumés terroristes sont estimées à plusieurs centaines, le pays devrait se doter d'un centre de déradicalisation, d'une politique claire, commune, dynamique et offensive contre le terrorisme et le grand banditisme.

Dans votre ouvrage, vous semblez aussi établir un lien entre l'éducation, les principales activités des populations du Sahel et la question du terrorisme.

Aux origines de l'organisation sociopolitique dans les Etats sahéliens, les populations constituées de Maures, de Touaregs, de Sonrai, d'Arabes et de Peuls entretenaient des relations de maître à esclave. Au cours de l'histoire, des évènements ont bouleversé cet ordre établi il y a des siècles. Premièrement, avec la décolonisation et les indépendances, les liens de maître à esclave ont été brisés, à cela s'ajoutent les famines de 1974-75 et 1985-86 qui ont désarticulé l'ordre préétabli par un appauvrissement extrême des maîtres qui comptaient sur leur bétail pour asseoir leur suprématie et dont les troupeaux ont été décimés par la famine. Ainsi, ceux-ci sont devenus pauvres du jour au lendemain. La rupture de ce lien de maître à esclave est source de conflit identitaire de nos jours dans la sous-région et alimente le terrorisme. Certains ont décidé de s'exiler, mais d'autres sont restés et ont confié leurs enfants aux maîtres coraniques. Les Etats, comme je l'ai souligné dans mon ouvrage, n'arrivent pas à contrôler ces écoles coraniques encore moins ce qui y est enseigné et les enfants qui sont dans les mains des maîtres coraniques sont devenus un vivier fertile pour les recrutements des groupes terroristes.

L'absence de l'Etat est-elle donc la source de la création des groupes d'autodéfense et du basculement de certains d'entre eux dans le mouvement terroriste ?

Oui. Dans la vie des populations, nous observons que quand l'autorité qui est chargée de les protéger n'arrive pas à le faire, elles cherchent à le faire par elles-mêmes. Comme les Etats ne peuvent pas contrôler tous leurs espaces qui sont très vastes, des groupes d'autodéfense se sont créés. A titre d'exemple, les Koglweogo prospèrent au Burkina Faso parce que les populations ont jugé que les FDS n'arrivaient pas à les protéger convenablement. Dans le Sahel également, des groupes se sont formés pour se défendre et dans ce genre de situations, au Mali il y a le MSA, le GATIA, le mouvement FULBE et bien d'autres groupes qui peuvent basculer facilement dans le terrorisme. En effet, des groupes comme le MSA ou le GATIA au Mali qui sont des groupes d'auto-défense et sur lesquels s'appuient la force Barkhane sont accusés d'exactions sur les populations, d'exécutions des groupes peuls et de trafic de drogues. C'est pourquoi ces groupes doivent être rigoureusement encadrés afin d'éviter leur basculement dans le banditisme voire le terrorisme.

Pour le spécialiste que vous êtes, quel appel avez-vous à lancer aux autorités burkinabè dans un tel contexte ?

Actuellement, les attaques deviennent récurrentes et la population commence à perdre patience. Certains politiciens veulent s'emparer de cette situation propice à leurs ambitions pour exacerber la situation déjà précaire. Il ne le faut pas. Il faut qu'on s'unisse tous pour lutter contre ce fléau. Il faut rassurer la population, les FDS, les partenaires et les investisseurs étrangers par une communication efficace soutenue par des actions spectaculaires contre l'hydre terroriste et sonner la fin de la récréation pour ceux qui nous attaquent. Aussi, la place des médias est incontournable dans tout système démocratique. Dans notre cas, il serait important de créer un cadre de réflexion, de concertation entre les médias et les autorités, pour définir clairement l'apport des médias parce que les médias sont le pivot qui peuvent déterminer l'issue de cette guerre qui, à ne pas douter, serait remportée par le Burkina Faso qui dispose de beaucoup d'avantages culturels, géographiques et sociales contre le terrorisme mais qui ne sont pas exploités. Le Burkina Faso n'est pas un terrain propice à l'installation du terrorisme. Si les autorités me prêtent une oreille attentive, le Burkina Faso pourrait bientôt faire parler de lui en matière d'efficacité dans la lutte contre le terrorisme.

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