Congo-Kinshasa: Youssoupha - « Le rap a gagné le combat culturel »

28 Septembre 2018
interview

À 39 ans, Youssoupha Mabiki - dit Youssoupha - est une force tranquille. Évacue la pression des débuts.

Ses précédents albums, Négritude, disque de platine (2015, 150 000 exemplaires vendus) et surtout Noir Désir, double disque de platine (2012, 200 000 exemplaires vendus), lui ont assuré un succès commercial et une reconnaissance de ses pairs. Mais les choses n'ont pas toujours été aussi simples pour l'enfant de Kinshasa (République démocratique du Congo), arrivé en France à l'âge de 10 ans.

Avant le succès, il a, comme beaucoup de rappeurs, galéré en banlieue (Cergy, 95), connu l'expulsion, enchaîné les petits boulots en télé-marketing ou manutention, et squatté les studios. Jusqu'à se faire repérer en 2005, avec la mixtape « Éternel Recommencement ».

En quelques années, ses rimes acérées, ses textes revendicatifs et son célèbre zozotement ont conquis les amateurs de rap. Ses mots ciselés (meilleure note de l'académie de Créteil au bac de Français) l'ont catapulté dans la catégorie des « lyricistes », comme Kery James, OxmoPuccino, ou MC Solaar qu'il adule.

Mais de l'eau a coulé sous les ponts depuis cette génération de rappeurs devenus pour certains quinquagénaires. Aujourd'hui, le rap s'est démocratisé, jusqu'à devenir le premier marché musical en France. En 2017, parmi les dix artistes ayant vendu le plus d'albums, cinq étaient des rappeurs francophones (Soprano, Niska, Damso, Orelsan, PNL), selon les chiffres du Syndicat national de l'édition phonographique (Snep). Paradoxalement, le rap reste encore stigmatisé par certains médias, et considéré comme un art secondaire, voire une « sous-culture » selon Éric Zemmour (2008). Le même qui avait intenté un procès contre Youssoupha en 2009 pour injure et diffamation, qu'il a perdu en appel, en 2012.

Six ans plus tard, on retrouve « Youss » dans les locaux de son label Bomayé Musik, entre les consoles de mixage et une écharpe de Liverpool accrochée au mur (son club fétiche). Jean noir déchiré, veste bleue accordée à ses baskets Air Jordan VI et dreads nouées dans le dos, le rappeur nous reçoit en toute décontraction après une répétition en studio.

Dans votre nouvel album, vous mélangez beaucoup de styles musicaux (pop, afro-trap, gospel... ). Avez-vous peur de vous enfermer dans une case ?

Il y a une espèce de lâcher-prise vu que c'est mon 5e album et que j'ai déjà fait beaucoup de choses dans mes précédents disques. Je ne suis plus grisé par l'obsession du succès, du coup je me sens plus libre. La nouvelle règle, c'est qu'il n'y en a pas. Je pioche dans toutes mes influences : Notorious Big, Nas, Michael Jackson, Jay-Z, MC Solaar, mais aussi des artistes africains comme Mister Easy ou Eddy Kenzo. Ça peut donner des morceaux hybrides, qui changent d'instrumental en plein milieu, ou « Niama Na Yo », un titre en lingala (sa langue maternelle, NDLR), et « Par amour », qui ressemble à du gospel. Ma seule règle, c'est de suivre la musique là où elle va.

La pochette d'album est une photo de famille. Ce thème est central dans votre album. Quand on a 70 frères et sœurs, il y a des choses à raconter...

Oui, j'en ai 70, 80, je ne connais pas le chiffre exact, c'est selon les organisateurs ou selon la police (rires). Je suis fils unique du côté de ma mère, mais on est très nombreux du côté de mon père (le musicien Tabu Ley Rochereau, NDLR). Même si on se connaît sur le tard, on essaye d'entretenir des liens. Et je suis très proche de certains. C'est la famille au sens africain, donc au sens large. Aujourd'hui, mon père n'est plus là, et je ne l'ai pas beaucoup fréquenté, sauf quand mon fils est né. On n'habitait pas au même endroit, il n'était plus avec ma mère et sa notoriété d'artiste s'accommodait mal d'une vie de famille.

En 2005, vous vous faites repérer avec le titre « Éternel Recommencement» , puis vous signez rapidement dans une maison de disques. Trouvez-vous que l'image du rap a évolué depuis quinze ans ?

Aujourd'hui, le rap reste dénigré malgré l'argent qu'il rapporte. On a gagné le combat culturel, non pas parce qu'on a reconnu notre art, mais parce qu'on l'a arraché. On est devenus rentables par la force des choses. Finalement, on a gagné parce que la majorité des gens le voulait. Mais on reste stigmatisés, on a l'impression de devoir demander la permission en permanence. Même moi, ça m'a pris quinze ans pour en arriver là. Dans le même temps, un artiste de variétés qui demande à se faire connaître aura toujours plus de bienveillance, de subventions, de propositions de festivals.

J'aime dire que les grands médias ont fait de nous des « monstres » de l'industrie. C'est-à-dire qu'à force de nous stigmatiser et de nous mettre des bâtons dans les roues on a muté. On a appris à chanter, à se réaccaparer des codes, à développer les réseaux sociaux, à former nos managers, et à créer des circuits concerts. Résultat, des artistes comme Soprano ou Maître Gims sont devenus meilleurs que des mecs de la variété. Même s'ils sont rappeurs de base, ils ont dû emprunter des chemins bis pour pouvoir rester dans l'industrie.

Après, si on a gagné le combat, il demeure une odeur de stigmatisation, comme lorsque certaines institutions préfèrent le rap blanc, les textes gentillets, etc. Attention, bien sûr que des rappeurs blancs comme Nekfeu ou Orelsan ont énormément de talent, mais ça m'amuse qu'ils soient systématiquement préférés, comme aux Victoires de la musique.

Vous a-t-on déjà demandé de faire un choix entre rap mainstream et rap engagé pour continuer votre carrière ?

J'ai toujours eu du mal avec les étiquettes, mais c'est vrai qu'à un moment on m'a demandé de choisir. On m'a dit qu'en gros c'était compliqué de garder mes revendications. En réalité, l'un n'empêche pas l'autre. Dans la vie, je peux être léger, facile, mais j'ai quand même des sentiments sur de grandes questions de société. Si c'est le bordel en banlieue, je le dirai. À côté, je peux aussi faire des textes sur le rôle de père. Mais gardons en tête que le rap qui m'a élevé, c'est Public Enemy ou IAM, donc des gens qui disent des choses fortes. Moi, je considère que je fais le minimum syndical par rapport à d'autres rappeurs comme La Rumeur ou Kery James.

Justement, vous vous dites engagé politiquement et, en 2012, vous avez repoussé une approche de François Hollande pendant sa campagne. Avez-vous eu peur quand Marine Le Pen est arrivée au second tour de la présidentielle 2017 ?

C'est très dur ce que je vais dire, mais presque pas. Parce que la première fois que j'ai voté, c'était en 2002, et il y avait un Le Pen. On a tous dit « attention la prochaine fois », puis on s'est promis d'améliorer les rapports sociaux et de moderniser la vie politique. Entre-temps, j'ai eu quatre albums, deux enfants, je me suis marié, j'ai déménagé en Afrique. Et pourtant, on se retrouve encore à avoir des « attention ! ». Alors, certes, en 2002, Le Pen était une surprise, mais, en 2017, c'était presque prévisible.

J'ai l'impression d'être dans un sketch. On vote par défaut, on fait barrage. Le programme de certains candidats est juste de faire barrage. Mais ce n'était pas un programme, ça ! Quand ils se sont cassé les pieds pour créer la Ve République, ce n'était pas pour ça. Ça me consterne. D'ailleurs, je parle du temps qu'on perd avec ces absurdités dans mon album. D'où ce refrain : « À défaut de vivre ensemble, on peut mourir ensemble. »

À propos du vivre-ensemble, la victoire de l'équipe de France de football à la Coupe du monde a été un grand moment de communion nationale. Vous qui êtes un grand fan de foot, qu'avez-vous pensé de la polémique sur la couleur des joueurs ?

Ça m'a beaucoup amusé. Kylian Mbappé, tout le monde l'adore, mais, sans ses deux étoiles sur la poitrine, il peut être considéré comme un délinquant. Pareil pour Fekir : sans la Coupe du monde, il reste un musulman qu'il faut garder à l'œil. Les étrangers, comme le présentateur de télévision américain Trevor Noah, voient bien la stigmatisation. D'habitude, quand on parle des Noirs et des Arabes, c'est qu'il y a des émeutes en banlieue. Du coup, quand on les met en valeur, tout le monde est content. Dire que « l'Afrique a gagné la Coupe du monde » était juste une blague de bonne guerre.

Aujourd'hui, vous avez 39 ans, et bientôt cinq albums derrière vous. Comment voyez-vous votre avenir à moyen terme ?

On est des rappeurs quadragénaires, voire quinquagénaires comme NTM. Ce nouvel album, je le vois comme un nouveau cycle, avec une ringardise assumée. Après, je me vois bien faire du cinéma en tant que réalisateur, peut-être aussi raconter mon parcours par écrit, parce que, moi, ça m'a fait du bien de lire des récits. Et puis surtout développer mon label. C'est une belle histoire d'accompagner des artistes. J'ai l'impression d'être Zidane ou Deschamps : t'es joueur tu gagnes, puis tu deviens entraîneur et tu gagnes, c'est jouissif (rires) ! Mais bon, pour l'instant, je me concentre un peu sur moi... au moins pour la sortie de mon album.

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