15 Octobre 2018

Afrique: La chronique du lundi décryptage de l'élection de la rwandaise Louise Mushikiwabo comme secrétaire générale de la francophonie - Une élection surprise ?

analyse

Description : Louise Mushikiwabo/AFPRien ne prédisposait Louise Mushikiwabo, la ministre des Affaires étrangères du Rwanda, à être élu Secrétaire générale de l'Organisation Internationale de la Francophonie. D'abord, le Rwanda est un pays anglophone ; le français a été remplacé par l'anglais comme langue d'enseignement dès 2008.

Si le français reste une des trois langues officielles au Rwanda, il n'est, en réalité, parlé que par moins de 6 % de la population. Ensuite, le pays offre une image controversée en matière de Droits de l'homme. La promotion des Droits de l'Homme est l'un des sujets sur lesquels Mme Mushikiwabo risque désormais d'être très attendue.

Cependant, l'autoritarisme de M. Kagame ne rebute ni en Afrique, ni dans les capitales occidentales, car sa voix porte aujourd'hui sur le continent africain et sur la scène internationale. On lui reconnaît trois choses : le spectaculaire redressement économique du Rwanda, une réconciliation nationale réussie après le génocide de 1994, son action à la tête de l'Union Africaine où il porte le projet de réforme institutionnelle de l'organisation qui doit lui permettre de devenir financièrement autonome.

Enfin, il existe entre la France et le Rwanda et contentieux qui perdure depuis l'arrivée au pouvoir de Paul Kagamé en 2000. Très virulent dans ses attaques contre la France, Paul Kagamé a accusé les autorités françaises d'avoir d'abord soutenu le pouvoir Hutu contre les Tustsi, puis d'avoir joué ainsi un rôle dans les massacres qui ont fait 800 000 morts. Si Paris a toujours démenti toute implication, Nicolas Sarkozy, lors d'un déplacement à Kigali en 2010, avait reconnu de « graves erreurs d'appréciation » de Paris.

Le Président Macron, conformément à la ligne de conduite qu'il s'est fixé depuis son arrivée au pouvoir, applique toujours la même méthode : vérité et réconciliation. Il ne peut pas y avoir de réconciliation entre deux pays, si l'on occulte la vérité historique. L'élection de Louise Mushikiwabo constitue-t-elle pour autant une surprise ?

Évidemment non, si l'on connaît bien les personnalités de Paul Kagamé et d'Emmanuel Macron : tous deux multiplient les offensives diplomatiques, afin d'accroître l'influence de leurs pays en Afrique et dans le monde.

Première femme africaine élue à ce poste, Louise Mushikiwabo succède à l'Egyptien Boutros Boutros Ghali, ancien secrétaire général des Nations unies, Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, et à Michaëlle Jean, la canadienne d'origine haïtienne, étonnamment lâchée par son pays sous la pression de Paris.

On peut retenir trois enseignements de cette élection : la France, longtemps endormie semble se réveiller sur la question de la francophonie, désormais perçue comme un vecteur d'influence ; l'Afrique retrouve la place qui doit être la sienne étant donné son poids dans la francophonie ; un pays comme le Rwanda témoigne de la vitalité de certains Etats qui entendent participer pleinement à la transformation et à l'évolution de l'Afrique.

Victoire de Paul Kagamé ou d'Emmanuel Macron ?

Incontestablement, l'élection de la ministre des Affaires étrangères du Rwanda est une victoire pour Paul Kagamé et pour Emmanuel Macron. Mme Mushikiwabo incarne un volontarisme politique qui passe par une diplomatie offensive. Elle s'est rendue dans de nombreux pays pour défendre sa candidature.

Paul Kagamé ne semblait pas vouloir rejoindre la francophonie, son pays ayant remplacé, en 2008, le français par l'anglais comme langue d'enseignement obligatoire à l'école, puis en ayant rejoint le Commonwealth en 2009. Fin politique, Paul Kagamé a très vite compris qu'il ne pouvait pas se tourner uniquement vers l'Afrique de l'Est anglophone et se couper de l'Afrique centrale francophone.

Quant à Emmanuel Macron, il plaide pour une « francophonie offensive » qui lui permet de jouer un rôle plus important en Afrique et dans le monde. Les derniers déplacements de Macron en Afrique ont montré une volonté de sortir de l'ancien « pré carré » de la France.

En ouvrant un nouveau chapitre de la francophonie et des relations entre la France et le Rwanda, Macron revient vers l'ancien héritage de l'Afrique centrale francophone. Mme Mushikiwabo parle d'un retour à l'équilibre.

On peut donc dire que son élection est à la fois une victoire pour Paul Kagamé et la diplomatie rwandaise et une victoire pour le président français Emmanuel Macron, engagé stratégie de rapprochement avec tous les pays d'Afrique.

Le Rwanda, en appartenant aux espaces francophones et anglophones, élargit son influence ; la France, à la recherche de nouveaux marchés en Afrique, se tourne vers des pays dont le dynamisme économique est évident, soit par leur taille (le Nigéria, l'Afrique du Sud), soit par leur redressement spectaculaire (Rwanda, Ghana, Ethiopie).

Les objectifs rwandais et français sont identiques : jouer un rôle politique, économique, géostratégique, à la fois continental et mondial plus important. Dans une région instable, le Rwanda est aujourd'hui un pays stable et un excellent vecteur de développement. Cette stabilité doit permettre de surmonter les obstacles qui demeurent ; pour Emmanuel Macron, « Il ne faut en aucun cas sous-estimer les difficultés du passé. Nous n'allons pas tout normaliser du jour au lendemain. Mais nous avons la volonté de faire ». Paul Kagamé semble sur la même longueur d'onde, même si la France n'a plus, pour l'instant, d'ambassadeur au Rwanda.

La francophonie, un formidable outil de coopération

La francophonie est aujourd'hui menacée par l'idée que le français est la langue de l'ancien colonisateur et une langue de domination néocoloniale et culturelle. Elle s'est souvent « abâtardie » dans un simple rôle de coopération culturelle. Les pays africains, en aucun cas, ne doivent accepter une soumission culturelle à la « langue de Molière ». Le français est une langue de travail, une langue véhiculaire. Houphouët-Boigny construit l'unité nationale sur l'utilisation du français, alors que la Côte d'Ivoire compte 60 ethnies qui parlent, chacune, leur langue vernaculaire. Le mythe de Babel symbolise la multiplication des langues, ce qui fait que les hommes ne se comprennent plus.

Aujourd'hui, la francophonie est multipolaire, multiculturelle et multilinguistique. Elle s'ouvre au « grand large », elle doit s'affirmer comme « francophonie à l'offensive » Pour Emmanuel Macron, « Il est de la responsabilité de la France de faire vivre nos francophonies non pas comme un faux-nez de notre empire colonial comme certains le prétendent, mais parce que nous croyons dans le destin de notre langue ». Au-delà du français langue de travail, la francophonie est un espace de coopération, fondé sur un partage des mêmes valeurs, qui mettent les progrès économiques et technologiques au service de l'humain. La francophonie ne porte pas le seul destin d'une langue, mais aussi celui des peuples francophones.

Agrégé de l'Université

Président du think tank

Afrique & Partage

Directeur la Collection L'Afrique En Marche

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