2 Novembre 2018

Sénégal: L'avenir fragilisé des filles - Exploitation sexuelle et harcèlement par certains enseignants

Photo: © RFI/François Porcheron
Une salle de classe au Sénégal.
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« Fanta » s’est retrouvée sans avenir, sans amis et, pendant un certain temps, sans famille lorsqu’à 17 ans, elle est tombée enceinte. Le père de l’enfant, qu’elle fréquentait depuis près de deux ans, l’a rejetée et a refusé de reconnaître sa responsabilité. 

C’était le professeur de Fanta, et il continue d’exercer dans le même établissement et de vivre dans le même village. Fanta, qui a dû renoncer à son rêve de devenir sage-femme, le voit régulièrement au sein de la communauté lorsqu’elle se déplace dans le village avec le fils qu’il a rejeté.

« Dans certaines communautés du Sénégal, ce genre de ‘relations’ entre un enseignant et une élève est normalisé, c’est vu comme quelque chose d’inévitable quand des enseignants hommes se retrouvent autour d’adolescentes », explique Elin Martínez, chercheuse à Human Rights Watch.

Un nouveau rapport, intitulé « Ce n’est pas normal », décrit l’exploitation sexuelle, le harcèlement et les abus perpétrés à l’encontre d’adolescentes dans les établissements secondaires sénégalais. Comme le souligne le rapport, les plaintes des jeunes filles concernant des enseignants qui tentent de les forcer à avoir des rapports sexuels sont parfois ignorées.

Dans un grand nombre de ces cas, le comportement de l’enseignant constitue un délit sexuel aux yeux du droit sénégalais étant donné qu’un enfant est impliqué. Cette pratique est également tout à fait contraire à la déontologie. Mais il est rare que les responsables d’abus aient à subir les conséquences de leurs actes.

Le père de la jeune fille, en apprenant qu’elle était enceinte, l’a chassée de sa maison.

Fanta croyait réellement avoir une relation amoureuse avec l’enseignant, qui l’a abandonnée lorsqu’elle est tombée enceinte.

Le fait que des enseignants aient une « relation » avec leurs élèves « est rarement considéré comme un abus, pourtant c’est exactement ce dont il s’agit », précise Elin.

Elin a eu connaissance de l’histoire de Fanta par l’intermédiaire d’un bénévole de la santé et a alors décidé de rencontrer la jeune fille. Cet agent de santé aide les adolescents à accéder aux services de santé dont ils ont besoin, notamment à des tests de dépistage du VIH et à des conseils sur les maladies sexuellement transmissibles. Il avait suivi de près le dossier de Fanta mais avait perdu contact avec elle lorsqu’elle était tombée enceinte. Fanta est partie vivre à Ziguinchor, une grande ville du sud du Sénégal, pour tenter de fuir son village au profit d’une grande ville où personne ne la connaîtrait.

L’agent de santé a fini par retrouver Fanta et l’a encouragée à rentrer chez elle. La famille de Fanta a accepté qu’elle revienne parmi eux et a de nouveau essayé de faire reconnaître au professeur que c’était lui le père de l’enfant de Fanta, en vain. Le principal n’a même pas voulu adresser la parole à Fanta en apprenant qu’elle était enceinte.

Au Sénégal, les cas comme ceux de Fanta se règlent parfois en privé, dans le cadre d’une pratique communément appelée « maslaha » selon laquelle les hommes conviennent de verser une allocation, de donner leur nom de famille à l’enfant et, dans certains cas, d’épouser la jeune fille. Cela pose un problème en soi, dans un pays où les taux de mariages d’enfants et de violence à l’encontre des femmes et des filles sont constamment élevés. Dans le cas de Fanta, l’homme a refusé de reconnaître toute responsabilité.

« Dans de nombreuses communautés, il s’agit davantage de ne pas provoquer la honte de la famille plutôt que de protéger les filles », commente Elin.

Pour rencontrer Fanta, Elin a dû parcourir une piste longue, cahoteuse et poussiéreuse menant au village, à plus d’une heure de la ville de Sédhiou, dans le sud du Sénégal. Peu après son arrivée au domicile de la famille de Fanta, son fils, aujourd’hui âgé de six ans, s’est amusé à courir dans la cour tandis que Fanta racontait son histoire.

Assise à l’ombre des branches tentaculaires d’un grand arbre dans la cour de sa famille, Fanta a parlé à Elin de sa « relation » et de la honte et de l’humiliation qu’elle avait éprouvées en découvrant sa grossesse.

D’autres enseignants et ses amis étaient au courant, mais personne n’a dit quoi que ce soit ni ne l’a aidée. Dans beaucoup d’endroits, la sexualité des adolescents reste un sujet tabou, par conséquent les jeunes filles qui sont victimes d’abus doivent aussi subir l’attitude réprobatrice de la société.

« Les tabous et le déshonneur affectent véritablement le discours et contribuent au silence », indique Elin. « Les autres filles disent beaucoup de mal de celles qui entament ce genre de ‘relation’ avec un enseignant, ou qui sont victimes d’une exploitation sexuelle ou de harcèlement – elles pensent qu’elles agissent ainsi pour obtenir de bonnes notes et être première de la classe. »

Certains directeurs d’écoles ne prennent pas au sérieux les plaintes des filles relatives à un harcèlement sexuel, ou ne punissent pas les enseignants. Des enseignants essaient de manipuler la situation, voire de menacer les jeunes filles de leur donner de mauvaises notes si elles refusent d’avoir des rapports sexuels avec eux. Il arrive également qu’ils proposent de régler leurs frais de scolarité ou de leur donner de l’argent pour acheter de la nourriture.

Dans un autre cas, Elin a rencontré Aïssatou, une collégienne qui s’était plainte auprès de son principal de ce qu’un professeur lui donnait de mauvaises notes parce qu’elle refusait d’avoir des rapports sexuels avec lui. L’enseignant a fini par admettre les faits et cesser de la harceler, mais hormis une réprimande pour son comportement, le principal n’a rien fait pour lutter contre l’abus de pouvoir qu’avait commis l’enseignant à l’encontre des jeunes filles. Le professeur a continué d’exercer dans le même établissement.

Aïssatou a expliqué que cet enseignant avait ensuite mis enceinte une autre adolescente. Et ce n’était certainement pas le seul enseignant à avoir des rapports sexuels avec une collégienne de cet établissement.

Fanta a épousé un homme d’un autre village quelques années après avoir eu son fils ; son mari a accepté de donner son nom à l’enfant, ce qui lui permet d’être mieux accepté sur le plan social. Mais Fanta a indiqué à Elin que chaque fois qu’elle voyait son ancien professeur traverser le village, elle revivait cette époque douloureuse. Tandis qu’il a pu continuer d’exercer dans l’établissement, Fanta, elle, a dû arrêter sa scolarité pour s’occuper de son bébé. La famille de Fanta a essayé de l’aider pour qu’elle retourne en cours, mais la jeune fille s’est sentie découragée après tant de temps passé en dehors de l’école.

Pendant sa grossesse, Fanta a reçu des conseils confidentiels de la part de l’agent de santé, qui travaille pour le Centre de santé pour adolescents de Sédhiou mais se rend régulièrement dans des villages de la région pour y mener d’importantes campagnes d’information auprès des jeunes. Le centre reçoit un financement très limité pour ses services de base, et la plupart de ses agents sont entièrement bénévoles.

Cet agent a aidé Fanta du mieux qu’il a pu, notamment en étant à son écoute et en l’accompagnant pendant sa grossesse et quand elle s’est retrouvée confrontée à un isolement social après l’accouchement. Toutefois, du fait du budget limité que leur attribue le gouvernement, les centres de conseils pour adolescents dans le sud du Sénégal disposent de ressources très restreintes. Ils manquent de personnel qualifié pour assurer des services de base, et se concentrent donc essentiellement sur l’orientation des adolescentes vers des fournisseurs de services de santé appropriés.

Malgré ces ressources limitées, les centres veillent en priorité à fournir aux adolescents des renseignements cruciaux et à combler les lacunes énormes en matière d’information. L’avortement étant illégal au Sénégal, les centres essaient de renseigner sur la contraception, les moyens de protection contre le VIH et les grossesses non désirées, mais les filles entendent souvent dire à l’école que si elles utilisent dès maintenant un moyen de contraception, elles ne pourront pas tomber enceintes une fois mariées.

Les centres de santé locaux sont parfois plus proches des filles, le personnel peut refuser de donner des renseignements sur la contraception ou la santé sexuelle aux adolescentes dont il estime qu’elles ne devraient pas être actives sexuellement.

« Les enfants ne savent pas si ce qu’ils disent est confidentiel, ou qui les jugera, alors ils préfèrent ne pas demander de l’aide », commente Elin. « Pour une adolescente, il est difficile d’être exploitée sexuellement et de s’entendre sans cesse dire que c’est de sa faute, que tout ce qu’elle a fait est mal et honteux. »

Les adolescentes comme Fanta se retrouvent dans une situation impossible. Si elles essaient d’obtenir un moyen de contraception, la communauté les juge. Si elles tombent enceintes, elles risquent d’être rejetées et contraintes d’arrêter leur scolarité.

« [Les gens] le savaient, mais ils n’ont rien dit », confie Fanta à Elin. « Je sentais la honte en classe. »

Aucune fille ne devrait avoir à se sentir honteuse d’être victime d’abus sexuels. Et chaque fille, au Sénégal et ailleurs, devrait pouvoir aller à l’école, s’éduquer et s’épanouir dans une atmosphère dénuée d’exploitation sexuelle, d’abus et de harcèlement.

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