1 Novembre 2018

Burkina Faso: Retour de Beijing - Une semaine chinoise

Les Chinois sont convaincus que les informations et images sur leur pays qui nous parviennent sont tronquées, déformées, manipulées par les Occidentaux et leurs médias. Permettre donc à des journalistes burkinabè de voir de leurs propres yeux et de toucher de leurs propres doigts les réalités, tel était l'objectif avoué du voyage de presse organisé du 22 au 28 octobre 2018 par l'ambassade de Chine au Burkina cinq mois après la reprise de nos relations diplomatiques avec l'Empire du Milieu. Constats et impressions d'un séjour d'une semaine.

Au lendemain de notre arrivée à Guiyang dans la province de Guizhou à trois heures de vol de Pékin, le programme de ce samedi 27 octobre prévoyait une visite au village de DaBa, bourg de Shuangbao après un arrêt à l'étang du Lotus bleu. En quittant donc notre hôtel à 8h, on ne s'attendait certes pas à voir les méchantes cases rustiques bien de chez nous mais, à tout le moins des sihehuang, ces habitations traditionnelles datant de la dynastie zhou. Après avoir slalomé un heure durant sur les routes escarpées, parfois à flanc de montagne, le bus s'immobilise au milieu d'une constellation de duplex aussi rutilants les uns que les autres. « C'est ça qu'ils appellent village ? », lancent en chœur les visiteurs ébahis par cette apparition.

DaBa, c'est un patelin de quelque 1600 âmes tirées de la pauvreté endémique dans laquelle elles pataugeaient en seulement cinq ans suite à une politique volontariste qui a consisté en l'octroi de prêts avec comme gages les terres exploitées par les paysans, producteurs pour la plupart de figues de barbarie, vendues à une vinerie du cru qui produit de la bière, du vin ou du cognac. Chacun y trouve donc son compte.

Huang Mingyou, 45 ans, chef d'une famille de trois membres qui nous reçoit dans son nid désormais douillet, affirme que sa vie s'est beaucoup améliorée et qu'il déclare des revenus annuels de 20 000 yuans (environ 1,6 million de francs CFA) contre 7000 avant le projet, soit... un grand bond en avant du simple au triple. Xu Zhang Yi, 54 printemps, un tantinet facétieux, une femme et trois enfants, n'est pas moins ravi. Chez l'un comme chez l'autre, l'allure champêtre difficile à gommer et les mains rugueuses trahissent une existence qui n'a pas toujours été facile mais tout cela semble maintenant de lointains souvenirs. Cette petite révolution quinquennale aura nécessité un investissement total de 20 millions de yuans, soit 1,6 milliard de nos francs. Résultat, la gueule du village a fondamentalement changé, les logements sont plus confortables, l'environnement plus écologique. En 2017, le revenu annuel par habitant, selon les chiffres officiels, était de 8000 yuans par an et l'indice de pauvreté a chuté jusqu'à 1,6 %. Tant et si bien que le bourg a obtenu le titre honorifique de « village civilisé national ».

La preuve par DaBa

Si donc nos nouveaux amis chinois, avec qui nous avons renoué le 26 mai dernier, ont tenu à nous faire voir ce bourg modèle ainsi que la ferme écologique Rongxin (700 vaches qui boivent de l'eau potable en écoutant de la musique classique pour produire chacune 25 à 30 litres de lait par jour), c'est sans doute pour montrer que la pauvreté n'est pas une fatalité. L'exemple est suffisamment illustratif à l'échelle nationale des progrès gigantesques, à la mesure de ce pays continent de 9 millions de kilomètres carrés, réalisés en l'espace de quarante ans et dont Beijing - déclinaison chinoise de Pékin - est la vitrine la plus clinquante avec ses gratte-ciel futuristes et ses vingt millions d'habitants, l'équivalent de la population burkinabè.

Avec une croissance à deux chiffres pendant plus de trente ans et un PIB qui a été multiplié par vingt en deux décennies, l'Empire du Milieu, dans un savant dosage de dirigisme politique et de libéralisme économique contrôlé (le fameux socialisme de marché), est ainsi devenu la deuxième puissance économique mondiale derrière les Etats-Unis d'Amérique, tirant quelque 700 millions de laissés-pour-compte de la misère dans laquelle ils se débattaient. A quel prix ? Là est la question. Ne dites surtout pas que le Grand bond en avant lancé par Mao à la fin des années 50 et la Révolution culturelle qui a suivi ont fait des dizaines de millions de morts ; que le milliard 300 millions de Chinois sont menés à la baguette par le parti communiste (PCC) ou que liberté et démocratie sont des mots inconnus sous ces latitudes. Tout cela ne serait que « machination » de la part des Occidentaux, principalement des Américains. « Ils nous regardent sous le prisme de leurs propres valeurs. Ils ne peuvent pas nous comprendre. Venez plus souvent en Chine et vous nous verrez sous un autre jour », lancent nos hôtes en guise de mot de bienvenue à la « délégation de haut niveau » (ainsi qu'on s'est autoproclamé) de la presse burkinabè conduite par Mahamadi Tiégna, le DG de Sidwaya.

Les Yuans n'y pourront rien

Au State council information office que nous visitons le 23 octobre dans l'après-midi, l'on nous convainc que « la Chine est un pays démocratique et que la démocratie ne se conçoit pas de la même manière d'un pays à l'autre ». De toutes les façons, « l'unité et la stabilité de ce pays sont les plus importantes, au-dessus de tout autre considération », tranchent net, nos interlocuteurs... Le lendemain à China radio international (CRI), Yang Xioolan, une consœur du service français, pour avoir notamment travaillé à Radio France internationale (RFI) « sait ce que c'est que la liberté de presse et qu'elle est toute relative ». Comment ne pas lui donner raison quand on sait qu'au diktat politique dans les Etats autoritaires répond en écho dans les plus vieilles démocraties celui des multinationales qui dictent leur loi, censurent les productions qui vont à l'encontre de leurs intérêts et de leur image et licencient les journalistes qui refusent d'être des moutons faciles à tondre.

En prenant le chemin du retour ce dimanche 28 octobre au milieu de la nuit, une foule de questions se bousculent dans notre tête. Car s'ils sont parvenus en seulement quatre décennies à obtenir des résultats aussi spectaculaires, ce n'est pas sans un minimum d'ordre, de discipline et de rigueur, imposés, il est vrai, par le PCC qui est l'alpha et l'oméga ici. On aurait donc tort de penser que le Burkina va devenir du jour au lendemain un pays émergent du simple fait de ses retrouvailles avec Pékin. Qui pis est dans ce Faso post-insurrection où tout le monde a tous les droits sans que personne n'ait des devoirs ; cette « patrie des hommes intègres » qui a rarement autant mal porté son nom puisque le désordre, l'anarchie, l'incivisme et la mal gouvernance sont devenues les « valeurs » cardinales des Burkinabè. On voulait la liberté, on l'a, c'est acquis ; plus dur sera certainement d'obtenir le pain pour tous si nous ne changeons pas radicalement de comportement. Les yuans n'y pourront rien.

Encadré 1

Xiao Han, directeur adjoint du département Afrique au ministère des Affaires étrangères

« La pauvreté n'est pas une fatalité »

Pour être le directeur adjoint du département Afrique du MOFA (minstry of foreign affairs), chargé de l'Afrique de l'Ouest, Xiao Han, chevelure argentée et verbe haut, était forcément aux premières loges lors de la reprise des relations diplomatiques entre le Burkina et la Chine le 26 mai 2018. Autant dire que c'est un interlocuteur de choix qui nous a reçus le jeudi 25 par un matin plutôt frisquet pour parler du réchauffement de l'axe Ouaga-Pékin.

Cinq mois après la reprise, où en sont actuellement les deux partenaires ?

Je n'ai pas pu encore me rendre au Burkina mais même avant le rétablissement de nos relations diplomatiques, je suivais ce qui s'y passait et je lis Sidwaya depuis une vingtaine d'années. C'est une bonne et sage décision que le président Kaboré a prise et nous nous en félicitons. Depuis la normalisation, nous sommes dans une très bonne dynamique et ceux qui arrivent en retard comme le Burkina, avant-dernier pays africain à nous rejoindre - NDLR, il reste le Swaziland-ne sont pas forcément les derniers. La Chine a toujours été optimiste quant à l'avenir de l'Afrique, contrairement aux Occidentaux, et pour nous être développés à une vitesse prodigieuse depuis quarante ans au point d'être aujourd'hui la deuxième puissance économique mondiale, nous savons que la pauvreté n'est pas une fatalité.

Notre ambition n'est pas seulement de reprendre en main les projets et programmes de développement qui étaient financés par Taïwan mais d'aller au-delà, que ce soit dans les domaines économique, éducatif, culturel, sécuritaire, social, etc. J'espère aussi que les relations entre médias des deux pays vont se développer et que, chaque année, une délégation comme la vôtre, viendra ici pour s'imprégner objectivement de nos réalités.

Concrètement, qu'est-ce qui est en chantier ou en voie de l'être ?

Nous sommes pour le moment dans des études de faisabilité dans divers domaines et nous préparons aussi la première commission mixte sino-burkinabè qui validera certains projets. Il y a aussi des aides d'urgence en fonction des besoins et les Burkinabè n'ont pas à s'inquiéter. Très rapidement donc, vous pourrez voir les effets concrets de cette coopération, même, si, comme on dit en français, Paris ne s'est pas fait en un jour.

Les commerçants burkinabè craignent qu'avec le retour des « envahisseurs » chinois, leurs affaires ne périclitent. Qu'en dites-vous ?

Leur inquiétude n'est peut-être pas infondée. La Chine étant une puissance commerciale, sa présence peut, il est vrai, impacter d'une manière ou d'une autre, le marché local. Mais une telle crainte, si elle devait se confirmer, serait-elle du seul fait de la Chine ou de problèmes internes au Burkina, juridiques par exemple, comme la réglementation de la vente en gros et au détail ? Je pense donc qu'il ne faut pas paniquer car il y a dans le même temps, d'énormes opportunités commerciales qui vont se créer, de sorte que les bénéfices dépasseront largement les inconvénients.

Un autre problème, c'est l'indispensable transfert de compétences et l'utilisation de la main-d'œuvre locale ; or les Chinois ne sont pas réputés très « partageurs ».

Là également, on nous fait souvent un mauvais procès. Nous sommes bien placés pour savoir qu'il faut apprendre à pêcher aux Africains plutôt que de leur donner du poisson tous les jours. Le transfert de compétences et de technologies a de ce fait toujours été notre credo. Je pourrais vous citer des exemples à la pelle, tel le chemin de fer Nairobi-Mombassa au Kenya pour lequel les Kényans sont même venus se former ici. C'est aussi grâce à nous que le Niger est devenu un pays producteur et exportateur de pétrole.

Pour ce qui est de la main-d'œuvre, il faut savoir qu'elle est de plus en plus chère en Chine, ce qui oblige du coup les entreprises chinoises opérant en Afrique à recruter sur place. Encore faut-il que cette main-d'œuvre soit qualifiée, de bonne qualité donc, ce qui n'est, hélas, pas toujours le cas. D'où l'importance de la formation pour combler ce handicap.

Même si les cas de la Chine et du Burkina ne sont pas comparables, si vous deviez donner quelques conseils à vos nouveaux amis burkinabè pour donner un coup d'accélérateur au développement, lesquels seraient-ils ?

Vous savez, la Chine n'a jamais été donnée donneuse de leçons. Elle ne s'ingère pas dans les affaires intérieures des autres Etats et elle n'impose pas sa volonté à ses amis. Nous avons trouvé une voie de développement adaptée à nos réalités sous la conduite du PCC et il appartient à chaque pays de trouver la sienne.

Cela dit, si je devais me risquer à répondre à votre question, je dirais qu'il y a trois choses fondamentales de mon point de vue :

- savoir apprendre, définir des stratégies propres de développement sans dupliquer les yeux fermés ce qui se passe ailleurs ;

- avoir des politiques innovantes et indépendantes ;

- instaurer la paix, la sécurité et la stabilité intérieure sans lesquelles il n'y a pas de développement.

Sur ce dernier point, nous savons que le Burkina fait face depuis quelques années au terrorisme et la Chine sera naturellement aux côtés du peuple burkinabè dans cette dure épreuve qu'il traverse.

Encadré 2

Escapades touristiques

Aller à Pékin pour la première fois sans se rendre à la Grande Muraille de Chine, c'est un peu comme aller à Paris sans faire le détour obligé de la Tour Eiffel. Surtout par ces temps de selfies à tout-va. La délégation de journalistes burkinabè n'aura pas dérogé à cette tradition en partant le 25 octobre à l'assaut la section de Juyongguan de cet ensemble de fortifications militaires érigées entre le IIIe siècle avant Jésus Christ et le XVIIe siècle. Souvent détruites par des phénomènes naturels et reconstruites, il ne reste plus grand 'chose aujourd'hui de ces 21 000 kilomètres selon les sources officielles si ce ne sont les parties restaurées pour des besoins touristiques. Nous voilà donc en cet après-midi de jeudi défiant les centaines et les centaines de marches, même si, à l'exercice, beaucoup d'entre nous auront compris qu'il est plus facile de tenir la plume, à cause peut-être d'un équipement non adapté à moins que ce ne soit tout simplement la peur du vertige des sommets ou le manque de condition physique. Ils sont venus, ils ont vu et ils ont été... vaincus. Mention spéciale tout de même à Aubin Guébré de BF1 et Kolawolé Luc Akangbé de Radio Oméga qui seront allés le plus haut possible.

Autres « place to be », la fameuse Place Tian'An Men rendue célèbre par cette photo d'un étudiant bravant un char de l'armée lors du printemps de Pékin en 1989 marqué par des manifestations (sévèrement réprimées) pour une ouverture démocratique du régime. Chaque jour, ce sont des dizaines de milliers de touristes, en majorité chinois, qui prennent d'assaut ce site de 44 hectares où trônent le Monument aux héros nationaux, le Palais de l'Assemblée du peuple et le Mausolée de Mao et qui débouche sur la non moins célèbre Cité interdite (environ 80000 visiteurs quotidiens) en passant par la Porte de la Paix céleste surplombée par un portrait géant de... Mao.

Toujours volet découverte et détente, comment ne pas faire un détour par le Nid d'oiseau, ce stade construit à l'occasion des J.O Pékin 2008 et devenu depuis un site touristique et un lieu de détente pour de nombreux Chinois et étrangers.

Encadré 3

Les membres de la délégation

- Tiégna Mahamadi, Directeur général de Sidwaya (Chef de délégation)

- Abissi Charlemagne, Directeur général de Savane FM (Chef de délégation adjoint)

- Traoré Souleymane, Directeur de publication « Le Quotidien »

- Ouédraogo Ismaël, Directeur général de Burkina Info

- Combary Yemboado Evariste, Directeur Télé (RTB)

- Ilboudo Ousséni, Directeur des Rédactions de L'Observateur paalga

- Ouoba Boundi, Directeur de rédaction « Le Pays »

- Guébré Aubin, Rédacteur en chef BF1

- Bamouni Aline Ariane, Rédacteur en chef « Aujourd'hui au Faso »

- Akangbe Luc Kolawole, responsable commercial Radio Oméga.

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