8 Novembre 2018

Sénégal: Recrudescence des violences liées à la polygamie - Le sociologue Djiby Diakhaté diagnostique le mal

On note une recrudescence des violences liées à la polygamie, avec récemment la femme qui a brulé vif son mari qui lui avait annoncé qu'il a pris une seconde épouse alors qu'il faisait allusion à un véhicule qu'il allait offrir à sa dulcinée.

Une autre également qui a tenté de tuer sa coépouse la veille de sa nuit de noce avec une arme blanche, comment expliquer ces faits de société qui prennent de plus en plus d'ampleur.

Est ce que c'est parce que ces jeunes dames là généralement issues de familles polygames qui ont vu leurs mamans vivre des situations très complexes, ne voudraient pas que cela se reproduise dans leurs vies ? Ou bien ce sont les sénégalaises qui ne supporteraient plus la polygamie jusqu'à commettre des crimes ?

La polygamie comme pratique matrimoniale est essentiellement assise sur des considérations spirituelles. C'est la religion et notamment la religion musulmane qui organise le mariage et donne une orientation bien précise à la polygamie.

On se référera aux dogmes religieux pour y trouver les raisons, les motivations et la législation qui offre un contenu dans un ménage polygame, le comportement qui est attendu de l'homme et l'attitude que la femme doit avoir. Alors, il faut dire que l'homme, dans un ménage polygame est appelé à faire preuve d'équité, d'assistance par rapport aux épouses.

La femme, en ce qui la concerne, est astreinte à un certain nombre d'obligations dans un ménage polygame. Elle doit considérer qu'elle n'est pas l'unique épouse du mari et qu'elle a son tour, les autres aussi ont le leur. En conséquence, elle doit accorder respect et reconnaissance aux autres épouses.

En ce qui concerne la norme et la pratique, dès fois, il y a une échéance, c'est à dire l'homme qui devait ses preuves d'équité le plus souvent en ménage polygame surtout en milieu urbain ne respecte pas les règles du jeu, et de l'autre côté la femme ne voit pas les autres comme ses coépouses parce que l'homme n'a pas respecté les règles du jeu, elle les voit plutôt comme des rivales ou des usurpatrices.

Ce qui vient, à partir de ce moment là, compliquer les relations matrimoniales à l'intérieur des ménages polygames. Ce qui fait que c'est une violence au quotidien qui est vécu dans beaucoup de ménages polygames notamment en milieu urbain, c'est une violence urbaine qui est vécu de manière symbolique ou de manière verbale.

Une manière symbolique parce que certaines femmes, dans les ménages polygames sont exclues voire marginalisées, n'ont pas leur tour régulièrement et elles vivent cela comme une violence.

D'une manière verbale parce que parfois il y aune langage utilisée qui stigmatise certaines femmes dans leurs ménages.

L'homme aussi dans certains cas, vit une violence, il est indexé du doigt comme un coupable, comme un traître, comme un infidèle, quelqu'un qui est irrespectueux des principes et des normes. Voilà donc cette situation vécue de façon très confuse à l'intérieur de ces ménages et lorsque cela atteint un certain niveau ça peut déborder. Le débordement, c'est ce à quoi nous assistons.

Mais, au fond, il faut voir les causes qui sont cachées. Nous ne mettons l'accent le plus souvent que sur les manifestations. Malheureusement, les manifestations sont dramatiques, ce sont des cas de meurtres.

La recommandation principale pour lutter contre ce phénomène, c'est que les gens s'ils émargent dans le registre de la religion, ils sont obligés de rester en phase avec qui ils sont édictées par les écritures saintes mais on ne peut pas évoquer la religion et poser des actes qui sont complètement éloignées des dogmes religieux. Malheureusement, c'est ce à quoi nous assistons aujourd'hui dans notre société.

Mais Professeur, comment expliquez une telle violence d'une femme suite juste à une annonce d'une seconde épouse qi s'est révélée être une blague ?

C'est un sérieux problème. Cela montre évidemment que dans les discours et dans les actes qu'il a eus à poser avec sa femme, il a toujours, de façon systématique que possible, éviter d'avoir une seconde épouse. Même si par ailleurs, il a opté pour un régime polygame et à partir du moment où Monsieur le lui dit, c'est comme le monde qui s'écroule.

Donc, la première chose, c'est que la femme n'a pas été préparée dans le discours et dans les actes à vivre dans un ménage polygame. La deuxième chose qui est importante, c'est le regard des autres.

En réalité, certaines femmes commettent des actes pas parce qu'elles en veulent prioritairement à leurs maris mais surtout parce qu'elles ont peur du regard et du commentaire des autres.

Lorsque le mari prend une seconde épouse, c'est comme si vous êtes défaillante, c'est comme si vous n'avez aucune compétence.

C'est comme si à la limite, on remettait en cause votre être en tant que tel. C'est le regard des autres qui s'exerce sur la femme et qu'elle ne veut pas affronter d'une certaine manière. Les femmes se méfient du regard des autres.

Les autres, c'est avant tout son entourage immédiat, c'est la famille, ce sont ses amis avant d'être la communauté.

C'est une mort symbolique devant les autres qu'elles ne veulent pas assumer et qu'elles préfèrent mourir ou faire mourir plutôt que de subir cet affront, parce qu'elles considèrent le cas échéant comme une humiliation. C'est pourquoi là aussi, on a besoin de remettre en chantier les valeurs spirituelles.

Au Sénégal, on parle de plus 95% de musulmans. Dans beaucoup de pays maghrébins, on constate que les hommes ne prennent pas de deuxième femme. C'est le cas par exemple de la Tunisie où la polygamie est même interdite ?

C'est plus des pratiques traditionnelles aujourd'hui chez nous que de la religion. Autrement dit, les gens pratiquent la polygamie non pas en convoquant la religion mais en convoquant la tradition. Et nous avons tendance à les confondre. Comme disait Serigne Abdou Aziz Sy Dabakh.

Il disait depuis longtemps que «dans ce pays, on n'arrive pas à tracer la frontière qui séparerait de façon intense la tradition de la religion».

Nous sommes encore à ce rythme-là et dans ces pays maghrébins, en réalité, l'interdiction de la polygamie a été ancrée dans les traditions. C'est devenu un réflexe que les gens ont interdit dans leurs coutumes.

Alors dans nos coutumes, si vous n'avez pas deux femmes, vous n'êtes pas considérés. C'est plus une affaire de tradition parce que la religion l'organise autrement.

Comment se fait-il que les gens pratiquent la polygamie et limitent les naissances alors que la polygamie, c'est une certaine façon de fouetter les naissances.

Sénégal

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