8 Novembre 2018

Burkina Faso: Putsch manqué/Aziz Korogo - « S'il y a eu des exactions, ce n'est pas mon œuvre »

Le Commandant Abdoul Aziz Korogo est à la barre pour répondre des faits à lui reprochés : « Complicité d'attentat à la sûreté de l'Etat, meurtres sur 13 personnes et coups et blessures sur 42 personnes ». Le mercredi 7 novembre 2018, il est à son troisième jour d'audience.

De l'affluence, il recommence à en avoir dans la salle d'audience du tribunal militaire délocalisé de Ouagadougou. Depuis deux jours, le Commandant Abdoul Aziz Korogo, à la tête de l'ex-RSP au moment des faits, se défend comme il peut.

A noter que le jeune officier venait de prendre le Commandement du régiment de sécurité présidentiel le 28 août 2015, soit 15 jours francs avant le coup d'Etat manqué.

Chance ou malchance ? Quoi qu'il en soit, Me Bertin Kienou estime que la troupe a été embarquée dans les évènements sans connaître les tenants et les aboutissants de l'affaire. A ceux qui questionnent : « pourquoi les soldats sont-ils restés ? Pourquoi n'ont-ils pas quitté le camp ? »

Me Bertin Kienou répond : « Si le Commandant est resté, que pouvaient faire ses subordonnés ? » Et il demande que « ce qui sera retenu en faveur du Commandant, le soit en faveur de ses subordonnés ».

Du reste, Me Kienou estime que l'attitude du Commandant, à son sens équivoque, a influencé négativement l'attitude de ses subordonnés qui ne savaient pas dans quel camp il était.

Revenant sur le fait que le Commandant ait dit le premier jour de son audition que « le Général Diendéré est comme un père spirituel pour le RSP », Me Kienou dirait même plus : « Le Général Diendéré est le père tutélaire du RSP ».

Et pour ce faire, « les éléments peuvent être tétanisés par ce père tutélaire ». Toute chose qui « peut expliquer l'attitude de certains éléments ».

A la fin des observations de Me Kienou, la parole est à Me Zanliatou Aouba qui commence par demander au commandant « qu'est-ce qui l'a fâché quand on a dit que le RSP veut gagner du temps pour se faire aider par des mercenaires et des djihadistes ».

Le Commandant dit qu'effectivement, au moment du désarmement, quand il y a eu blocage le 27 septembre, il a demandé une pause de 48 heures pour trouver une solution à la crise.

Le Commandant dit s'être fâché parce que l'information selon laquelle le RSP cherchait à gagner du temps pour se faire aider par des mercenaires et des djihadites, lui a été rapportée par l'un de ses éléments alors qu'il estime qu'il devait recevoir cette information de la hiérarchie militaire. Pour ce faire, il en a déduit qu'il « y avait manque de confiance et rétention d'information ».

« Si le RSP voulait se battre, il n'avait pas besoin de mercenaires ni de djihadistes »

Me Aouba revient à la charge : « Avez-vous cherché à démentir l'information ? » « Qu'est-ce qui vous a fâché ? Est-ce parce qu'on vous prenait pour des incapables ? »

Sur un ton un peu sarcastique, le commandant Abdoul Aziz Korogo fait signifier qu'il n'y avait pas à démentir cette information parce que si le RSP voulait se battre, il n'avait pas besoin de mercenaires ni de djihadistes. Quant à la capacité du RSP, le commandant dit « qu'il ne va pas parler de cela ici ».

Me Aouba : « Confirmez-vous que beaucoup ont été engagés dans la chose sans savoir de quoi il s'agissait ? » Le Commandant : « oui ». Et Me Zanliatou Aouba de faire noter que tous les éléments du RSP n'étaient pas au courant du putsch parce qu'on ne pouvait pas mettre tout le monde au courant.

Elle fait aussi observer qu' « au regard des 13 morts, l'instruction devait se diriger sur une expertise balistique pour déterminer quel arme a tiré sur qui. »

A ce propos, le procureur militaire dit : «Chacun n'a qu'à parler de ce qu'il connaît ». Et il fait signifier que des études balistiques ont été faites sur les corps et que les pièces sont là.

Pendant que le soleil monte l'atmosphère de la salle se surchauffe. Pendant ce temps, Me Badini, avocat de Laoko Mohamed Zerbo, défend sa chapelle : « Quels problèmes avez-vous eu avec mon client avant et pendant les évènements? »

L'accusé qui ne voulait pas aborder la question, le fait sur l'insistance de Me Badini. Le commandant se lance alors : « Il y avait des choses qui se passaient. Laoko Mohamed Zerbo et d'autres jeunes tenaient des réunions, avec des jeunes, des groupuscules sans l'autorisation des officiers, avec les moyens.

Je les ai interpellés afin qu'ils réintègrent les moyens du corps mais il n'y a pas eu de début d'exécution ». Et ce n'est pas tout parce que le commandant ajoute qu'au moment du désarmement, le premier jour, pendant qu'il était en réunion avec la Direction centrale du matériel des armées, il est instruit qu'il y avait un problème au magasin.

Il s'est rendu sur place et a trouvé que c'était Zerbo et une équipe qui étaient à l'origine d'un blocage. Le commandant s'indigne : « En quelle qualité, ils peuvent empêcher l'armement de sortir ? »

Ce qui n'est pas du goût de Me Idrissa Badini qui, avec force, dit qu'il faut faire un effort de contextualisation pour justifier la présence de son client au niveau du magasin. « Il y était pour comprendre ce qui se passe », ajoute-t-il.

Mais il s'offusque du fait que depuis le début des auditions, son client, Zerbo, Koussoubé Roger, Aly Sanou, Zongo et autres, soient étiquetés « éléments incontrôlés ». Me Badini s'emporte : « C'est devenu le tube de l'année chez les officiers et ils n'ont que ça comme refrain depuis le début des auditions ».

A peine s'il ne crie pas. C'est alors que le Président du tribunal l'interpelle en lui disant de baisser le timbre de sa voix. Est-ce l'effet de l'intervention du Président du tribunal seulement ou y avait-il autre chose ? En tout cas, à un moment donné, la voix de Me Badini n'était plus audible.

Avec un brin d'humour, le commandant dit : « J'avais demandé à Me Badini de ne pas aborder le sujet. Voilà qu'il vient de perdre la voix ».

Plus sérieusement, le Commandant Abdoul Aziz Korogo fait comprendre que dans l'armée, la contextualisation, ce n'est pas de l'anarchie. « Si vous n'êtes pas au courant de ce qui se passe, vous demandez à votre supérieur hiérarchique ».

L'accusé est soutenu dans sa logique par le procureur militaire qui estime qu'au-delà de la sanction, « ce procès doit apporter un peu d'informations pour ne pas répéter les mêmes erreurs ».

Relativement aux observations de Me Badini et « parce qu'il a tenté de justifier les actes de son client qui sont aux antipodes du mode de fonctionnement de l'Armée », le procureur miliaire fait comprendre que « dans l'armée, le commandement est sacré ».

« Nous, les militaires, on ne dit pas tout, on ne parle pas partout »

Après ce chapitre, Me Alexandre Sandwidi s'adresse à l'accusé : « Le RSP a été dissous le 25 septembre. Les jours suivants, vous étiez chef de corps de quoi ? » Le commandant répond : « j'étais chef de corps du régiment qui venait d'être dissous ».

Une réponse inadéquate pour Me Sandwidi qui affirme : « après le 25, vous n'étiez rien ». Sinon, « à quel titre et sur quelle base vous commandiez la troupe ? » L'avocat persiste : « Vous n'étiez plus chef de corps et vous n'aviez aucune qualité et aucune fonction de sorte que vous ne pouviez plus diriger la troupe ».

Après cette intervention de l'avocat, il demande au commandant qu'est-ce que ses clients Amadou Zongo, Roger Koussoubé et Abdoul Nafion, cités comme faisant partie des « éléments incontrôlés », ont pu bien lui faire.

Le commandant explique qu'il a demandé à Roger Koussoubé qui avait le véhicule de service de Kouda, de le réintégrer. A noter qu'il venait de remplacer Kouda au commandement de l'Unité d'intervention.

Contre toute attente, 48 heures après, le commandant n'a pas vu de début d'exécution. Le commandant a exprimé sa frustration parce que le sergent-chef Koussoubé lui a tenu tête. Pour ce qui est de Amadou Zongo, le commandant dit n'avoir pas eu affaire à lui jusqu'au désarmement, à l'enlèvement du matériel. « Les esprits étaient surchauffés.

Et c'est Zongo qui a dit que si je ne quitte pas, il va tirer. Et je lui ai dit que s'il tire, il a intérêt à ne pas me rater parce que moi je ne rate pas quand je tire. Depuis ce jour, je ne l'ai plus revu ».

Quant à Abdoul Nafion, le Commandant dit n'avoir pas eu affaire à lui. A la fin des explications du commandant, Me Sandwidi tient à faire des observations. Il dit que ce n'est pas parce qu'ils sont des éléments indisciplinés qu'il faut les mêler au coup d'Etat et les assimiler aux instigateurs du coup d'Etat. Le parquet n'est pas de cet avis.

En effet, pour lui, « ce sont des choses qu'il ne faut pas dire ». Le procureur militaire précise que le militaire est régi par un certain nombre d'obligations de résultats et que l'attentat à la sûreté de l'Etat est bien un acte d'indiscipline. « Nous, les militaires, on ne dit pas tout, on ne parle pas partout.

C'est pourquoi on nous appelle la Grande muette ». Qu'à cela ne tienne, Me Dieudonné Willy assimile son client à une bouée de sauvetage. Pendant que certains s'y agrippent, d'autres tirent là-dessus pour que tout le monde coule. « C'est de bonne guerre », ajoute-t-il.

Le parquet assimile cette attitude à une « déchirure dans le bloc des accusés. On avait dit que ce n'était pas la peine de mener une guerre de tranchées parce qu'à un moment donné, la vérité d'un accusé peut ne pas aller dans le sens des autres accusés qui ne laisseront pas faire ».

Tout compte fait, le parquet demande au commandant si pendant les évènements, les journalistes ont été conviés pour une couverture médiatique. « Négatif », répond le commandant qui ajoute que c'est à la fin de la rencontre avec les chefs militaires, tard dans la nuit, qu'il a vu Damiss.

Pour ce qui est des faits de meurtres sur 13 personnes et coups et blessures sur 42 personnes, le commandant dit qu'il ne reconnaît pas ces faits.

Il dit : « Dès le 17 matin, j'avais instruit de reprendre le commandement et de forcer l'obéissance. Je n'ai pas cessé de dire aux éléments de rentrer. J'ai demandé à chacun d'appeler son binôme ». «S'il y a eu des exactions, ce pas l'œuvre du commandant Korogo ».

Le parquet n'entend pas cela de cette oreille. Il estime qu'il y a une connexité entre l'infraction de l'attentat à la sûreté de l'Etat et les autres infractions. Donc, le commandant ne saurait se soustraire au fait qu'il soit coupable des meurtres des 13 personnes et des coups et blessures sur 42 autres.

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