9 Novembre 2018

Afrique: Recherche scientifique

éditorial

En 1927, le journaliste français Albert Londres publia le récit de ses voyages dans les colonies françaises d'Afrique sous le titre « Terre d'ébène » (Editions Le Serpent à Plumes).

Il y raconte, entre autres, comment il découvrit que dans certaines de nos contrées, des femmes passaient des journées entières à piler le mil ou le riz.

Il se demanda pourquoi l'on n'avait pas installé des moulins qui auraient fait ce travail. Il apprit plus tard qu'un capitaine français avait conçu une machine avec trois pilons qui remplaçaient trois femmes.

Mais les hommes s'opposèrent à cette machine, au motif que les femmes avaient toujours pilé et qu'il n'y avait pas de raison qu'elles arrêtent de le faire, ou que les femmes seraient désœuvrées si elles ne pilaient plus.

Albert Londres avait écrit son livre en 1927. Nous sommes en 2018, et la science a fait des bonds prodigieux. On envoie, depuis la terre, des engins qui vont croiser des astéroïdes aux confins de l'univers.

Mais, dans de nombreuses régions d'Afrique, les femmes passent le plus clair de leur temps à piler le riz, le mil, le foutou, le maïs, le manioc...

Tous les pays africains sont indépendants depuis de longues années. Ils ont tous formé des milliers de techniciens, d'ingénieurs, des petits et grands savants souvent dans les meilleures universités du monde. Ils ont tous des ministères de la recherche scientifique, avec des milliers de scientifiques chercheurs auxquels ils consacrent beaucoup d'argent.

Mais aucun de ces États n'a encore trouvé le moyen d'inventer une machine très simple qui libèrerait nos femmes de cette corvée. Qu'ont d'ailleurs trouvé nos chercheurs depuis qu'ils cherchent ? Il y a quelques semaines, j'ai appris que certains de nos enseignants-chercheurs voulaient se mettre en grève pour une histoire d'argent.

Pour réclamer le paiement de leurs primes de recherche, si j'ai bien compris. J'entends souvent des amis enseignants-chercheurs se plaindre de la modicité de leurs primes de recherche par rapport à certains pays voisins censés être plus pauvres que nous. C'est peut-être le moment de poser la problématique de la recherche scientifique dans nos pays.

En quoi consiste-t-elle ? On cherche quoi pour quelle finalité ? Où se fait-elle ? Avec quels moyens ? Y a-t-il un organisme ou une autorité qui oriente les recherches en fonction de nos besoins ?

J'ai posé toutes ces questions à un ami enseignant-chercheur qui, après avoir bien réfléchi, m'a répondu à peu près ceci : « En fait, la recherche scientifique consiste à publier des articles dans des revues scientifiques afin de pouvoir monter en grade.

Pour évoluer dans notre carrière, il faut faire des publications. Et comme les revues les plus cotées sont occidentales, nous écrivons ce qui intéresse les Blancs. » Tout s'explique.

Il y a longtemps que les Blancs n'en sont plus à piler quoi que ce soit ou à utiliser leurs muscles pour faire la cuisine. Depuis au moins 1927, au moment où Albert Londres publiait son livre, ils savent comment remplacer la pileuse de mil ou de riz par une machine simple.

Ils sont ailleurs, eux. Et comme le souci premier des chercheurs africains est de faire plaisir aux patrons de revue européens ou américains, eux non plus ne se sont jamais intéressés à résoudre le problème de nos femmes.

Ainsi que tous les autres problèmes spécifiques à l'Afrique. L'important pour eux est de publier un article qui tienne la route qu'ils pourront présenter plus tard pour obtenir leur promotion. Alors, une machine pour piler le mil ou le foutou, une autre pour remplacer la machette ou la daba ? Le chercheur africain n'y pense même pas.

Quel scientifique africain a-t-il sérieusement cherché un remède au paludisme dont nous sommes les premières victimes ? Quand avons-nous fait le point sur nos besoins essentiels et mis nos scientifiques en mission pour y apporter des solutions ?

Nous préférons que ce soient les autres qui cherchent les solutions à nos problèmes. Ce qui nous intéresse, nous, ce sont les titres avec l'argent et les honneurs qui vont avec. Quel État africain a-t-il réellement accordé de l'importance et du sérieux à la recherche scientifique ?

Rendons cependant gloire à Houphouët-Boigny qui, de son vivant, ne cessait de répéter que l'avenir appartient à la science et à la technique, et qui, de ce fait, a construit des écoles dédiées à ces matières.

Ses successeurs ont malheureusement eu une autre vision. Nous n'avons pas encore compris que seule la recherche scientifique permet aux États de progresser et de se développer. Toutes les découvertes humaines, dans tous les domaines, l'ont été grâce à la recherche scientifique, une recherche bien encadrée par les États.

Les pays développés le sont parce qu'ils engloutissent des sommes colossales dans la recherche. Ils ne font pas semblant, eux. Et c'est pour cela qu'ils nous domineront pendant très longtemps encore.

Tant que nous ne l'aurons pas compris, tant que nous nous contenterons de créer des ministères de la recherche scientifique sans leur assigner de missions précises, tant que nous nous satisferons de distribuer des agrégations et autres titres ronflants à des personnes qui ne savent que pérorer, nous serons toujours bons pour travailler dans les mines, dans les champs de cacao, de coton, d'hévéa. Bref, pour produire les matières premières dont les pays sérieux ont besoin pour avancer.

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