15 Novembre 2018

Tunisie: L'impératif de rectifier le tir

Dimanche dernier, à Hammamet, c'était la clôture de ces assises auxquelles l'Euromed-Tunisie a convié ses alliés pour se pencher sur l'avenir des relations tuniso-européennes, les défis et les enjeux de leur évolution, au-delà de leur cadre « classique ».

Soit une autre manière de traiter la question, voire une vision prospective propre au cas tunisien, berceau du « Printemps arabe ». Certes, sa jeune démocratie en marche lui aurait valu autant d'appui et d'accompagnement. Elle devait mériter plus d'intérêt : « une approche aussi différenciée que possible prenant en considération ses spécificités ». A situation particulière, position particulière. Voilà vers quoi convergent les points de vue. Savoir à quoi s'en tenir est l'essentiel dudit projet tel que présenté par la directrice Euromed-Tunisie, Mme Lilia Rebaï. Elle dirige aussi le dialogue avec la société civile. Son collègue M. Kamel Jendoubi, lui, ancien ministre et coordinateur du groupe des experts, s'est focalisé sur les détails du projet.

Touche pas à mes droits !

Actions, réunions des sous-comités, animation des sessions, tout se fait dans les délais. Projection à l'appui, le déroulement du travail aurait dû déboucher sur un rapport final à thématiques stratégiques: « Démocratie, droits humains et Etat de droit», « droits économiques et sociaux, développement humain et égalité des chances », ainsi que « mobilité ».

Incluant implicitement genre, libertés individuelles et culture, telles sont les contributions spécifiques du groupe de travail mixte. Ce dernier aura, au fur et à mesure, à tenir des auditions auprès de certains départements ministériels. Les experts vont, quant à eux, s'entretenir avec les différentes instances européennes. Place, ensuite, au plaidoyer médiatisé. Car les médias sont aussi de la partie. Fortement mobilisée, la société civile tunisienne annonce déjà la couleur : «Que l'UE révise ses comptes et change de cap pour mieux se positionner au bon endroit, en ami partenaire à part égale». Séculaire, ce partenariat tuniso-européen s'est, pourtant, soldé par un bilan peu reluisant. Ancien ministre, l'éminent économiste Hakim Ben Hammouda a déjà passé en revue l'historique des relations économiques en rapport avec les droits humains. Il a fait remarquer que les choix macroéconomiques adoptés, il y a plus de 20 ans, avaient conduit à une crise politique. Et les négociations bilatérales sont en porte-à-faux. Il défend l'idée de gratifier la Tunisie d'un « statut spécial ». Du côté tunisien, on déplore l'absence d'une vision claire. Qu'en est-il de l'Aleca ? Un accord de toutes les controverses, à vrai dire. On compte le négocier sans même évaluer celui de 1995, ironise M. Abdejlil Bedoui, universitaire et membre du Ftdes, le forum qui a toujours mis en cause ledit accord.

En fait, dans les relations économiques internationales, a-t-il évoqué, il y a toujours des gagnants et des perdants. «Malheureusement, en Tunisie, les perdants demeurent les plus nombreux (chômage, emploi précaire, ouvriers de chantier, femmes agricoles... ), les gagnants (mercantis du circuit informel ou proches du pouvoir) font toujours profil bas », décrit-il. Et avec la conclusion de l'Aleca, renchérit-il, ce sont ces perdants-là qui vont en payer les frais. « C'est là où il y a un débat si passionné, mais infondé. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a aucune étude d'impact des expériences passées, allusion faite, ici, à l'accord d'association Tunisie-UE signé en 1995, et la politique européenne de voisinage (Pev). « L'Aleca, c'est plutôt une offre européenne qu'une demande tunisienne. Normalement, il aurait dû bien l'étudier avant de le négocier », suggère-t-il, arguant que l'on se trouve, alors, dans un débat d'intérêts. Quelle position adopte l'Etat tunisien ? Sans vision, démissionnaire, il s'est déjà montré favorable à ce choix. Sur sa lancée, M. Mohamed Salah Ben Aissa, ex-ministre de la Justice, a souligné l'incapacité du gouvernement de décider. « C'est un gouvernement de gestion des affaires et non de réformes », ironise-t-il.

A qui profite l'Aleca?

M. Kamel Jendoubi revient ainsi sur la question, en se demandant si on peut se passer de l'Aleca. Ou faut-il rectifier le tir? M. Bessem Karray, professeur à l'université de Sfax, propose qu'on le repense dans une logique qui servira nos intérêts et nos besoins. Certes, admet-il, cet accord de libre-échange présente des enjeux multiples en matière de libéralisation des services et d'agriculture, mais le problème est que le négociateur tunisien qu'est le gouvernement n'a pas une vision globale qui soit projetée sur l'avenir. « Une fois appliqué, un tel accord risque de toucher substantiellement les droits des générations futures. « Pour ne pas hypothéquer leur futur, on appelle à relire l'offre européenne sous le prisme des droits, notamment les droits humains et socioéconomiques, et de faire en sorte qu'on ne commette pas les mêmes erreurs du passé (expérience de 1995) », prévient-il. En somme, notre pays n'est pas encore prêt à s'engager. « Alors que l'UE veut conclure cet accord avant la fin de la législature européenne en mai 2019, parce qu'elle craint le changement de la classe politique et dans le Parlement et dans sa commission », explique M. Karray, en conclusion. L'Aleca, en l'état, et comme le témoignent beaucoup d'experts de la société civile, ne semble nullement être dans l'intérêt de la Tunisie. Par ailleurs, le gouvernement, naviguant à vue, y voit, peut-être, le bon choix, à force d'apporter un soutien à notre économie, comme il le fait croire. Contrairement à l'initiative de 1995, faite de façon unilatérale, l'entrée en scène, aujourd'hui, de la société civile comme force de pression et de proposition serait de nature à inverser la tendance et faire tout basculer pour le bien du citoyen et celui du pays.

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