17 Novembre 2018

Ile Maurice: Harish Chundunsing - «Pas de chimiothérapie pour nos politiciens»

interview

L'ancien journaliste de «l'express» est actif sur les réseaux sociaux, surtout depuis qu'il a survécu à un cancer. Il fait un parallèle intéressant entre le projet de loi liberticide de sir Anerood Jugnauth en 1984, avec l'amendement de l'«ICT ACT» de 2018. Interview sans concession.

Vous étiez le plus jeune journaliste en 1984 quand Jugnauth père voulait introduire une loi liberticide. Que retenez-vous de ces événements ?

C'était notre année de braise à nous, les journalistes ! Les élections générales de 1983 âprement disputées entre le MM seul d'un côté et une alliance composée du Ptr-MSM et le PMSD. C'était une campagne électorale violente somme toute traumatisante pour plus d'un. Les candidats se faisaient agresser.

J'ai en tête Gyanduth Hazaree, colistier de Finlay Salesse à Mahébourg-Plaine-Magnien. Jean Clement Cangy, alors journaliste au Mauricien, l'avait échappé belle dans la circonscription no13 où Harish Boodhoo était le porte-drapeau de l'alliance bleu-blanc-rouge. Un énorme rocher avait été projeté sur sa voiture.

J'étais un chômeur en quête d'un emploi à l'époque. Les relations entre la presse et le pouvoir issue des élections d'août 1983 étaient très tendues. Le pouvoir en voulait à la presse «créole» ! C'est ainsi qu'ils introduiront dans le prochain budget une taxe sur le papier-journal (newsprint). L'idée étant d'étrangler financièrement la presse indépendante.

Les journaux pro-gouvernementaux comme Le Socialiste de Harish Boodhoo étaient très virulents. Ce journal ira jusqu'à traiter le Dr Philippe Forget, rédacteur en chef de l'express, et Lindsay Rivière, alors rédacteur en chef du Mauricien, de «fils de chiennes». C'est dire le conteste dans lequel évoluait les journaux.

Le climat, pour dire le moins, était délétère. À un certain moment, on évoquait même une taxe sur la publicité des journaux. Le PMSD, qui l'avait introduit lors des années de répression en 1970, avait apporté, semble-t-il, sa pierre à l'édifice anti-presse indépendante que construisait patiemment sir Anerood Jugnauth et son cabinet.

C'est pendant cette période que je me joignis au Mauritius Times comme trainee reporter. Je ne gagnais alors que Rs 143 qui représentaient les frais de transport par autobus aller-retour de Morcellement Saint-André à Port-Louis.

En avril 1984, après la réunion du Conseil des ministres, on fera circuler l'ordre du jour de la prochaine séance de l'Assemblée nationale. Surprise du chef : y était inscrit un projet de loi accompagne d'un certificat d'urgence. La fameuse Newspapers and Other Periodicals Amendment Act.

Ce projet de loi obligerait tous les journaux à fournir une caution de Rs 500 000 avant d'être autorisé à publier. Les patrons de presse ne pourront pas se consulter pendant le week-end. II ne leur reste que lundi pour d'organiser la résistance. Ils y parviendront dans un élan de solidarité. Les grands de la presse aussi que les journaux à moyen tirage décident de faire cause commune.

Le mardi où le projet de loi doit être présenté, les directeurs et rédacteurs en chef de plusieurs journaux, nommément feu le Dr Philippe Forget, Jacques Rivet, Jugdish Joypaul, feu sir Kher Jagatssingh et feu Bickramsingh Ramlallah, tentent de rencontrer le Premier ministre pour lui faire entendre raison afin qu'il retire le projet du loi de l'agenda parlementaire.

Le sergeant-at-arms de l'époque, le chef-inspecteur feu Anerood Luchmun, tente d'arranger un rendez-vous. Sir Anerood Jugnautn n'est pas d'accord que le père Henri Souchon fasse partie de la délégation journalistique. Il ne reconnaît pas le père Souchon en tant qu'un journaliste. On aura beau lui dire qu'il représentait La Vie Catholique. Rien n'y fit.

Les représentants de la presse refusent de se plier aux exigences du Premier ministre. La rencontre capote ! Les directeurs de presse se réuniront alors devant la grille de la principale entrée de la Governement House. Alors qu'ils discutaient toujours, j'ai entendu le Dr Philippe Forget dire : «Vous autres, discutez toujours, moi je vais protester.» Il joignit immédiatement l'acte à la parole et effectua un sit-in devant l'hôtel du gouvernement. Il fut suivi par 42 autres journalistes.

La Police Riot Unit fut appelée en renfort et une demi-heure après, on était tous embarqués et emmenés aux Casernes centrales. On nous avait tous enfermés à l'intérieur d'une aire à ciel ouvert à la station de police des Casernes centrales.

La présence de Bikramsing Ramlallah parmi les journalistes dérangeait les stratèges. Dans un premier temps, la police ne voulait pas l'embarquer. Le rédacteur en chef du Mauritius Times insistera et il sera éventuellement conduit aux Casernes centrales. Nous sommes en tout 44 !

A l'intérieur, les discussions vont bon train et encore une fois le Dr Forget prend les devants pour dicter un texte qui devient une déposition commune. Nous écrivions que nous avons manifesté «spontanément» contre la présentation de la Newspapers and Periodicals Amendment Act.

Les heures s'écoulent et on s'approche de l'heure du dîner. Les policiers commencent à prendre notre commande pour le dîner. D'autres commencent à appeler les différents postes de police pour nous accueillir pendant la nuit et commandent des couvertures. Au même moment, s'amené l'ex-ASP Naraidoo, qui annonce qu'on allait nous libérer sur parole et que nous devrions retourner tôt le lendemain au tribunal de 3e division de Port-Louis pour fournir une caution.

Jean Claude de l'Estrac, alors directeur du Militant, n'est pas d'accord qu'on nous relâche sur parole. Il insiste pour qu'on reste. Les autres patrons de presse subodorent une tentative de récupération politique de sa part du dirigeant du MMM et refusent de passer la nuit dans une cellule policière!

Le lendemain, nous étions présentés devant le magistrat Nuvin Bhoyrul et l'actuel Solicitor General, alors le jeune Dhiren Dabee faisait office de prosecuting counsel au nom du DPP. Nous étions tous inculpés pour avoir participé à une manifestation illégale sous la Public Order Act de triste mémoire.

Pourquoi le gouvernement avait reculé à l'époque ?

Le gouvernement n'avait pas d'autre choix. La pression populaire et internationale était devenue insoutenable. Sir Anerood Jugnauth n'était pas quelqu'un à céder facilement, et surtout pas en 1984.

Il était au summum de son arrogance ! Mais nous l'avons fait reculer et j'en suis fier d'avoir fait partie de cette cohorte des journalistes courageux.

C'était la belle époque de solidarité au sein de la presse mauricienne. Nous avons organisé des forums à travers le pays pour sensibiliser les Mauriciens sur le côté inique de la nouvelle loi. Nous avons sollicité et obtenu le soutien des plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse et de la liberté d'expression tout court. Telles que la Fédération internationale de journalistes, l'Organisation internationale des journalistes, Reporters sans frontières et la Commonwealth Press Union.

L'église catholique, par la voix de l'Évêque d'alors, Jean Margeot, nous avait aussi soutenus dans note combat. Le gouvernement risquant d'être mis au ban sur le plan international et l'opposition a la loi s'enflait de jour en jour parmi la population. Le Premier ministre n'eut d'autre choix que de négocier avec la presse.

Comme face saving device, il institua un Conseil national de presse, présidé par l'ancien chef-juge feu sir Maurice Rault, et qui était aussi composé de sir Bhinod Baccha, alors secretaire permanent au PMO, et de Dan Callikan, alors directeur des services de l'Information. Le CNP avait recommandé SAJ de réduire la caution exigée à Rs 250 000 et sir Maurice Rault avait aussi appelé le Directeur des poursuites publiques à abandonner les poursuites contre les 44 journalistes contre la loi scélérate de la Public Order Act.

Cette loi décrétait toute manifestation illégale et une peine d'emprisonnement était obligatoire pour ceux trouvés coupables. Je me souviens encore de cette fameuse phrase de sir Maurice Rault : «Malgré mon admiration pour les kamikazes, je ne conseillerai jamais à un gouvernement de kamikazer.» L'appel de sir Maurice sera entendu puisque l'affaire contre les 44 journalistes sera rayée quelques semaines après.

Je dois ici ouvrir une parenthèse pour dire que la presse doit une fière chandelle à Bickramsing Ramlallah dans ce combat.

Quel parallèle faites-vous avec l'amendement à l'ICT Act en 2018 ?

Cette nouvelle loi du duo Jugnauth-Gobin ressemble étrangement à la loi de 1984. Il n'y a que l'emballage qui a changé. Le produit politique reste le même. Je me souviens encore que nous faisions face à des pressions et que nous, au Mauritius Times, on était apostrophé pour s'être rangé du côté «de la presse créole».

Un bienfaiteur avait même téléphoné à M. Ramlallah pour lui proposer de payer la caution de Rs 500 000 afin qu'il abandonne «les Créoles à leur sort». Mais il tint bon. Avec Ramlallah, notre presse a aussi eu son printemps en 1985 avec le dîner organise au restaurant Lai Min avec sir Anerood Jugnauth comme chief guest.

Le personnel du groupe Mauricien avait adhéré la Mauritius Union of Journalist en masse pour pouvoir être présents à Lai Min. Finlay Salesse avait même «confisqué» le discours de sir Anerood Jugnauth pour barrer la une du Mauricen le lendemain. Le Commissaire de police d'alors, Bhardwoze Juggernauth, s'était fait inviter au dîner au grand dam de Ramlallah. Il s'était présenté comme le publisher du magazine annuel de la police.

On se bousculait aux portillons. L'année suivante, la taxe sur le newsprint fut abolie. C'était le dégel. Mais les hostilités reprirent de plus belle et avec une vigueur renouvelée au cours de la campagne électorale de 1987.

Pensez-vous que la presse devrait s'unir pour faire front contre cette loi liberticide ?

Vous savez, je suis triste que la presse n'ait pu s'opposer à cette loi-bâillon comme nous l'avions si bien fait en 1984. À qui la faute ? Je ne sais pas. Mais il semble aujourd'hui que les patrons de presse réfléchissent plus à travers leurs poches utilisent de moins en moins leur cervelle !

Vous savez, j'ai eu l'occasion de le dire dans un post sur Facebook que Pravind Jugnauth commet une bourde et qu'il aurait mieux fait d'emprunter une page du livre de son père sur la Newspapers and Periodicals Amendment Act. Vous savez, les mêmes causes donnent les mêmes effets ! Je n'invente rien.

La tragédie, c'est que la presse mauricienne a perdu sa capacité à s'indigner et c'est dangereux pour la démocratie. Une presse qui ne s'indigne pas face à l'oppression du pouvoir n'est plus un contre-pouvoir !

Est-ce davantage une loi pour étouffer la liberté d'expression des citoyens sur les réseaux sociaux ou est-ce pour contrer les écrits journalistiques ?

Les deux. C'est un doubles barelled tir. La loi appliquée dans toute sa rigueur n'épargne personne, même le citoyen lambda peut être pris au filet répressif du tandem Jugnauth-Gobin. Pourtant, les deux se proclament des grands démocrates.

Que devraient faire les citoyens pour contrer cette loi ?

Ils doivent d'abord commencer par s'indigner et le dire haut et fort. Ils ne doivent pas avoir peur. Je vous dirais que quand le peuple se met en colère, ce sont les politiciens qui prennent peur. Allez demander cela à ceux qui avaient perdu l'élection partielle de 1970 à Triolet. Paniques, ils étaient allés voir sir Seewoosagur Ramgoolam pour lui demander de faire appel aux troupes françaises stationnées à l'île de La Réunion, car selon eux, l'élection de Dev Virahsawmy à Triolet annonçait une révolution !

Pensez-vous que l'amendement de l'ICT Act soit lié à la campagne électorale qui a commencé ?

Je pense que l'amendement vise surtout à maintenir le gouvernement au pouvoir en place pour encore quelques mandats. Vous savez, on nous enseigne toujours dans les écoles de journalisme que les membres d'un gouvernement sont tous des démocrates convaincus aussi longtemps qu'ils sont dans l'opposition. Une fois au pouvoir, ils auront recours à tous les tricks in the books pour se maintenir au pouvoir coûte que coûte. Pour cela, ils ne reculeront devant rien, quitte à «marcher sur des cadavres»... Ils sont tous pareils, qu'ils s'appellent Jugnauth, Ramgooolam, Duval ou Bérenger !

Vous postez souvent des posts sur les journalistes sur Facebook. Pourquoi ?

Après mon retrait du journalisme en 2006, j'avais décidé de prendre du recul. Et maintenant, j'ai pensé qu'il était temps de faire entendre ma voix pour tout ce que cela vaut. J'ai choisi Facebook comme plateforme parce que c'est gratuit et accessible.

Et je crois avoir durant les trois derniers mois contribue à enrichir, à ma manière, le débat à Maurice et en même temps à faire découvrir aux Mauriciens beaucoup de choses et la face cachée de bien de personnes et personnalités !

Certains m'accusent de régler des comptes. C'est faux ! Je ne fais que mettre des points sur les i.

N'avez-vous pas peur de provoquer l'«annoyance» de ceux que vous critiquez ?

Au contraire. Je n'ai jamais eu peur de qui que ce soit. Surtout pas de nos hommes politiques. Pour moi, ils sont en grande partie responsables du pétrin dans lequel nous nous retrouvons. Ils ont pollué l'atmosphère politique à Maurice. Ils ont perpétué le communalisme. Ils ont balkanisé notre société à leurs fins égoïstes. Ils sont tous logés au même enseigne.

Il n'y a que le symbole de leur parti qui les sépare ! Nos hommes politiques portent et porteront une lourde responsabilité devant l'histoire pour le tort qu'ils ont causé à notre société. Ils sont tous coupables ! Vous voulez que j'aie peur de ceux-là. Non. J'aimerais plutôt leur faire peur. Ils sont le véritable cancer qui ronge notre pays. Plus mortel que celui que j'ai combattu.

Il n'y a pas malheureusement de chimiothérapie prescrite pour eux...

Le paysage médiatique a changé depuis 1984, mais nous constatons que ce gouvernement Lepep n'aime pas non plus la presse libre. Est-ce une caractéristique des Jugnauth ?

ll serait injuste d'imputer l'intolérance vis-à-vis de la presse aux Jugnauth seulement. Comme je vous ai expliqué, tous nos hommes politiques sont pareils. Il n'y a que l'emballage qui change. Vous croyez que Navin Ramgoolam sera différent sur ce terrain-là ? Je vous dis non.

En 14 années de Prime ministership, Ramgoolam a démontré qu'il s'accommode mal des critiques comme les Jugnauth. Qui a interdit Week-end et l'express à bord d'Air Mauritius ? Qui a refusé la publicité gouvernementale à l'express ?

Alors, au chapitre de la démocratie et du fair play Jugnauth et Ramgoolam, c'est du pareil au même ! À charge pour Ramgoolam de faire la démonstration qu'il peut faire mieux que Pravind Jugnauth au chapitre de la bonne gouvernance, le respect des droits démocratiques des citoyens mauriciens et de s'accommoder à une presse libre !

Dites-vous donc que Navin Ramgoolam n'attaque pas la presse libre et indépendante ?

Je pense que je vous ai déjà donné la réponse. Navin Ramgoolam a trouvé des bons amis au sein de la presse parce qu'il effectue sa traversée du désert. Attendez qu'il revienne au pouvoir. Freedom of Information Act ? I want to see to believe!

Quant aux mesures punitives contre l'express et les autres titres, attendons-voir. Ne préjugeons pas !

Ile Maurice

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