2 Décembre 2018

Sénégal: Des chefs d'Etat à l'investiture de Macky Sall - Des soutiens politiquement incorrects

Photo: Le Pays
Couple présidentiel sénégalais

10 000 militants et sympathisants, 4 chefs d'Etat, un décor de luxe, le palais des Congrès de Dakar a refusé du monde samedi dernier lors de l'investiture de Macky Sall, candidat de la coalition Benno Bokk Yakaar à l'élection présidentielle du 24 février prochain.

Les stratèges de la communication et du marketing de Benno Bokk Yakaar ont mis les petits plats dans les grands dans une orchestration époustouflante afin d'officialiser la candidature de leur champion à la présidentielle à venir. En fait, ce congrès d'investiture a pris les allures d'une cérémonie de prestation de serment d'un président qui entre en fonction. D'une part, le parterre des prestigieux invités, dont les plus remarqués étaient les présidents Alassane Dramane Ouattara de Côte d'Ivoire, Mohamed Abdelaziz de Mauritanie, Adama Barrow de Gambie, Georges Weah du Liberia et d'autres sommités de l'Internationale libérale, était là pour donner l'envergure d'un grand homme d'Etat aux grandes relations au candidat de la coalition Benno Bokk Yakaar ; d'autre part, ce dernier, dans une éloquence des grands jours, a délivré un discours de président au dessus de la mêlée qui dit avoir le Sénégal chevillé au cœur et à l'âme (1). Comme un prélat prêchant à des convertis, il a défendu le bilan de son septennat devant une foule toute acquise avant de prendre l'engagement de se battre davantage pour un plus grand bien-être des Sénégalais.

La coalition Benno Bokk Yakaar, dans une solennité d'un grand impact médiatique, a donc oint Macky Sall dans la course à la magistrature suprême, et l'on se demande si elle avait besoin d'une si grande débauche d'énergies pour enfoncer une porte ouverte.

En effet, c'était une évidence que le président sortant serait candidat à sa succession, lui qui avait depuis un an au moins multiplié les gestes dans ce sens. Au demeurant, la configuration actuelle de l'échiquier politique sénégalais lui ouvre comme un boulevard vers sa réélection, tous les poids lourds de l'opposition ayant maille à partir avec la justice : c'est connu, Karim Wade du Parti démocratique sénégalais (PDS), condamné par la Cour de répression de l'enrichissement illicite, est disqualifié à concourir à la prochaine présidentielle. Depuis son exil au Qatar, il ne décolère pas de n'avoir pu s'inscrire sur les listes électorales, condition sine qua non pour postuler aux fonctions de magistrat suprême ; Khalifa Sall, l'ancien maire de Dakar qui aurait pu être le candidat du Parti socialiste à cette élection croupit, lui aussi, dans une prison de cette ville, condamné à 5 ans de prison ferme pour détournement de deniers publics. Une condamnation confirmée en appel fin août 2018 qui amenuise ses ambitions de succéder à Macky Sall à la présidence du Sénégal. Certes, les proches du célèbre prisonnier de Dakar-Reubeuss ne désespèrent pas de le voir déposer sa candidature à l'élection présidentielle avec un hypothétique espoir que la Cour suprême invalide les verdicts de condamnation déjà prononcés. Mais à moins de dix jours de la clôture des candidatures, la décision de cette Cour se fait attendre, et pour plus d'un observateur, si la juridiction suprême du Sénégal devait respecter l'ordre de saisine dans les affaires à elle soumises, le dossier Khalifa Sall ne pourrait être vidé avant la présidentielle du 24 février 2019.

Karim Wade et Khalifa Sall mis hors course de la présidentielle, par des procès dont le timing est pour le moins suspect eu égard au calendrier électoral, il ne reste que des candidats-maïs, entendez facilement broyables par Macky Sall et sa coalition. Voilà qui explique les accusations de justice aux ordres, instrumentalisée par un président sortant frileux qui a tout fait pour exiler ou embastiller ses deux adversaires les plus coriaces.

De fait, même si, dans une démocratie éprouvée comme celle du Sénégal, une élection pluraliste comporte toujours sa part d'incertitudes, on ne voit pas, à l'heure actuelle, quel candidat pourrait inquiéter celui de la coalition Benno Bokk Yakaar. Pour sûr, Idrissa Seck, l'ancien premier ministre d'Abdoulaye Wade et ancien maire de Thiès, va essayer de donner la réplique au candidat de la coalition au pouvoir, mais il a un leadership national moins affirmé que ceux de Khalifa Sall ou de Karim Wade.

De là à dire que cette présidentielle est pliée avant d'avoir eu lieu, il y a un pas vite franchi. A moins d'un improbable changement de la donne politique, Macky Sall pourrait l'emporter dès le premier tour, comme d'ailleurs il s'y prépare. Mais, comme qui dirait, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », et Benno Bokk Yakaar ne gagne pas à trop encenser son champion après que la justice, instrumentalisée ou non, lui a déblayé le chemin d'une facile réélection. Dans cette logique, on ne comprend pas non plus le soutien ostentatoire de l'Internationale libérale à cette candidature taillée sur mesure.

Cette solidarité à la limite du grégarisme à l'endroit d'un président soupçonné d'avoir joué des coudes pour écarter ses concurrents les plus en vue est politiquement incorrecte. C'est tout le moins une immixtion grossière dans les affaires domestiques du Sénégal par un choix partisan qui étonne. Alassane Dramane Ouattara, Georges Weah, Adama Barrow et Mohamed Abdelaziz n'avaient pas besoin de jouer aux apporteurs d'eau au moulin d'une coalition au pouvoir qui se rit des injonctions de la CEDEAO sur les limites des procès qui ont aidé à la disqualification des candidats les plus sérieux de l'opposition.

A ce que l'on sache, l'Internationale libérale n'est pas un syndicat au service des présidents-candidats pour légitimer a posteriori leurs actions à la tête de l'Etat, y compris les brimades qu'ils viendraient à faire subir à leurs opposants. En tout cas, on devine bien l'amertume des partisans de Karim Wade et de Khalifa Sall.

Cette investiture en grande pompe de Macky Sall avec le soutien de l'Internationale libérale c'est faire compter pour du beurre leurs espoirs en des pressions de la communauté internationale pour infléchir les juridictions sénégalaises dans leurs décisions sur le sort de leurs leaders. Auront-ils espérer en vain ? Il faut croire que oui !

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