2 Décembre 2018

Burkina Faso: Procès putsch manqué - « Le 17-Mai, quand Sankara a été arrêté, nous avons dit clairement qu'on n'était pas d'accord » (Général Gilbert Diendéré)

Le vendredi 30 novembre 2018, le général Gilbert Diendéré était à son 4e jour d'audition à la barre de la chambre de première instance du tribunal militaire de Ouagadougou. Il a été longuement interrogé par le parquet. Mais Golf est resté droit dans ses bottes en soutenant avoir été accompagné par la hiérarchie militaire, car, les premiers jours, celle-ci n'a jamais marqué son opposition au putsch.

Une attitude qu'il a déplorée en déclarant que « quand un homme n'est pas d'accord, il dit non ». Il a rappelé à ce propos que « le 17 mai 1983, lorsque le Premier ministre Thomas Sankara a été arrêté par le président Jean Baptiste Ouédraogo, nous avons dit clairement qu'on n'était pas d'accord ».

Si les trois premiers jours, il y avait de l'affluence à la salle des Banquets de Ouaga 2000, au 4e jour de l'interrogatoire du général Diendéré, la salle renouait avec ses fidèles « convives » : les acteurs du procès et les journalistes.

A la reprise de l'audience, la parole a été donnée au parquet militaire pour ses questions et ses observations. Le parquetier a rappelé qu'à la dernière audience, avant la suspension, il abordait le sujet de la déclaration dite « d'apaisement » que la hiérarchie militaire a proposée au général Diendéré pour lecture le 20 septembre 2015. Dans ladite déclaration, il y avait un point que le général avait rejeté : c'était le fait qu'il devait reconnaître l'autorité de la hiérarchie militaire et se soumettre à elle. Le ministère public s'est demandé si la volonté du général était de remettre le pouvoir, parce que si tel était le cas, pourquoi la hiérarchie militaire réclamait son autorité ?

Le ministère public a poursuivi son observation en posant toujours la question de savoir pourquoi rédiger un document formel alors que la volonté de « Golf » était de remettre le pouvoir aux civils ?

L'accusation en vint à la conclusion que la volonté dont parle Diendéré n'y était pas vraiment. L'accusé avait affirmé qu'avec l'accord du chef d'état-major général des armées (CEMGA) et de l'état-major de l'armée de l'air, un hélicoptère lui avait été donné pour récupérer du matériel de maintien de l'ordre ; ce qui, à son entendement, signifiait un accompagnement de la hiérarchie. Pour le parquet, le général de brigade s'était proclamé président du Conseil national de la démocratie (CND), président du Faso, du coup, chef suprême des armées. C'est donc à ce titre que la hiérarchie militaire lui obéissait. « Mon général, bien que le CEMGA sût que vous étiez chef suprême des armées, il est quand même venu vous demandez de démissionner. Est-ce que ce geste-là n'était pas une façon de dire qu'ils ne reconnaissent pas votre autorité ? », a demandé le parquet.

« Monsieur le président, quand un homme refuse, il dit : « Non ». Moi, je n'étais pas dans la tête des gens pour savoir ce qu'ils pensaient. Est-ce qu'on avait besoin de faire un papier pour que je comprenne ? Quand on n'est pas d'accord avec quelque chose ou quelqu'un, on le dit et on l'affiche clairement. J'avais pris la décision de remettre le pouvoir. J'attendais juste la fin de la réunion de la CEDEAO et l'arrivée des médiateurs comme convenu. Il m'était donc difficile de remettre le pouvoir pendant cette période, car les négociations étaient déjà enclenchées, c'était juste une question de temps », a répondu le général.

Dans la déclaration d'apaisement, il est inscrit à un des points, la libération du Premier ministre Isaac Zida. « Mon général, vous avez déclaré que le PM a été libéré bien avant ladite déclaration. Comment se fait-il que ce point soit inscrit dans la déclaration « d'apaisement » ? Pourquoi était-il toujours à l'ordre du jour ? » a demandé le parquet.

« En toute vérité, moi je ne voyais même pas l'importance de ce document, mais comme ça venait de la hiérarchie militaire, c'est à eux que vous devez poser cette question. Il faut demander à la hiérarchie pourquoi ce point faisait encore partie bien que ce fût déjà discuté et accepté ».

Le ministère public a donc voulu savoir pourquoi le général a lu le document, y a même apporté des amendements et l'a signé s'il n'était plus d'actualité. « Monsieur le procureur, je ne sais quelle force avait le général Diendéré pour s'opposer frontalement à toute l'armée », a indiqué le mis en cause.

« Ah bon ! », s'est étonné le parquet. Avant de signifier au cerveau présumé du coup d'Etat que ce n'est pas lui qui a dit que lorsque les soldats des autres garnisons descendaient sur Ouagadougou, c'est parce que le RSP n'avait pas la volonté de combattre, sinon entre ces soldats et le RSP, il n'y avait pas match ? « Non. Lorsque je disais cela, ce n'était pas face à toute l'armée. Je parlais de ceux qui venaient. Ils n'avaient pas les moyens de s'attaquer à ceux qui avaient pris le pouvoir. Je veux dire par là, que ce n'était pas toute l'armée qui était prête à attaquer le RSP. Dès le 16, il n'y avait pas de volonté manifeste de la hiérarchie militaire de s'opposer à quoi que ce soit », a-t-il expliqué avant de prendre un exemple : « Le 17 mai 1983, lorsque le PM Thomas Sankara avait été arrêté par le même Jean Baptiste Ouédraogo dont on parle aujourd'hui, nous, nous avons dit clairement qu'on n'était pas d'accord. Nous étions une vingtaine de soldats retranchés au camp Guillaume où nous étions encerclés par une centaine de soldats. Nous avons tenu tête, on n'a pas eu peur, quand bien même on savait qu'on risquait d'être liquidés ce jour-là. Après cela, on est reparti à Pô. Nous nous sommes préparés et nous sommes redescendus sur Ouagadougou jusqu'à ce qu'on arrive à la révolution populaire et démocratique d'août 1983. C'est juste pour dire que quand on n'est pas d'accord on le dit clairement. Donc dire qu'on n'est pas d'accord mais on reste pour accompagner, cela n'a pas de sens ».

Le ministère public a rappelé à l'ancien chef d'état-major particulier de la présidence du Faso qu'en octobre 1987, des gens se sont opposés à Koudougou à une action, mais le dénouement n'a pas été pareil, car beaucoup d'entre eux n'ont pas eu la chance d'être épargnés. « Ce n'était pas la même chose, les rapports de force n'étaient pas les mêmes. Les rapports de force de 1983, de 1987 et de 2015 ne sont pas les mêmes. En 2015, la force était du côté de ceux-là qui disaient non dans leur cœur, mais n'ont pas eu la bouche pour l'exprimer », a rétorqué le général.

Dans sa déposition, Zida affirme qu'il a été transféré le 21 au camp Naaba Koom pour servir de « bouclier humain », car le camp était sur le point d'être encerclé. Face à cette affirmation, Diendéré a dit ignorer à quel moment le PM de la Transition a été transféré de la présidence au camp. En sus, il a indiqué que c'est plutôt dans la nuit du 21 au 22 qu'il a été libéré. « On lui avait même proposé de rentrer chez lui lorsque les autres ministres avaient été relâchés le 18, c'est lui qui a refusé en disant ceci : "Je veux rester avec vous pour des questions de sécurité". C'est donc sur sa demande qu'il été transféré au camp. S'il dit que c'est nous qui voulions l'utiliser comme " bouclier humain", ce n'est pas juste. Du reste, comment lui, il a pu voir que le camp était encerclé étant en détention à l'intérieur ? », s'est demandé le père spirituel de l'ex-RSP.

Lors de sa comparution, en présence de son avocat, Me Mathieu Somé, le juge avait demandé au général si lors de la réunion du Comité de réflexion et d'aide à la décision (CRAD), Mgr Paul Ouédraogo avait dit que le poste de président était vacant et que le président Jean Baptiste Ouédraogo avait dit d'assumer. A cette question le général avait répondu par l'affirmative. Sa réponse n'a pas changé à la barre. « Mon général, qui de ces deux hommes vous a proclamé président du Faso ? » a voulu savoir le parquet.

« Lorsque la médiation avec la délégation du CRAD a échoué, nous nous sommes retrouvés au ministère de la Défense nationale et des Anciens combattants (MDNAC), c'est là-bas que la proposition a été faite. Comme personne ne voulait assumer, je me suis proposé et j'ai sollicité l'accompagnement de toute l'armée », a affirmé l'homme mince.

« Mon Général, du haut de vos années d'expérience dans la gestion du pouvoir d'Etat, est-ce que vous trouvez que c'est ainsi qu'un pouvoir doit être dévolu dans une démocratie ? » a poursuivi le ministère public. « Nous étions dans une situation particulière, on n'avait pas d'autres choix », a-t-il répondu.

Pour le parquet, le pays était dans une période de transition et la charte la régissant avait été signée par toutes les composantes de la société. Une chose que le général et ses hommes, selon le ministère public, ont acceptée, mais à un certain moment, leur frère d'armes le PM ne faisait plus leur affaire. « Même si vous pensiez que ce pouvoir était tout sauf une démocratie, est-ce pour autant qu'il fallait perpétrer un coup de force contre le régime de la Transition ? » a questionné l'accusation.

Cette question a suscité une longue réponse du général : « Monsieur le procureur, vous abordez un sujet politique. Si on s'amuse, on ne va pas s'en sortir. Mais, pour vous répondre, le pouvoir d'Etat se conquiert par des voies constitutionnelles. Cependant, dans notre Constitution, j'ai fouillé un peu, sauf si je n'ai pas bien regardé, nul part il n'est écrit qu'on pouvait accéder au pouvoir par une Charte, mais ce fut le cas en 2014. Et même dans cette Charte, qui était le signataire au nom de l'armée ? Personne. Mais on n'en a pas fait un problème à l'époque parce que nous avions estimé que notre pays avait traversé une situation terrible avec des morts et des blessés, c'est pour ça qu'on suivait. Est-ce que ceux qui étaient au pouvoir géraient le pays conformément à la volonté des insurgés ? C'était ça la question. Ce n'est pas parce que Zida ne faisait plus notre affaire. Ce n'est pas nous qui l'avions mis là-bas. Monsieur le procureur, moi j'ai été appelé plusieurs fois par le président Kafando pour des sujets de grande envergure. J'ai été appelé pour la création de l'Agence nationale de renseignement que j'avais pensé avant 2014. J'ai même été pressenti pour en être le DG, mais cela ne m'intéressait pas. Contrairement à ce que vous pensez, c'est nous qui étions en danger avec Zida. Tous ceux qui s'opposaient à lui étaient en danger. Le RSP n'a jamais voulu prendre le pouvoir, moi non plus. Nous n'avons jamais voulu créer des problèmes de ce genre dans notre pays ».

Dans son observation, le parquet a signifié au général que si le pouvoir de la Transition était anticonstitutionnel, il n'avait pas apporté son aide dans certains travaux d'autant plus qu'il dit que si on n'est pas d'accord, on dit « non ». En guise de réponse, le général a relativisé : « Non. Je n'ai pas dit que je n'étais pas d'accord. J'ai dit que ce n'était pas constitutionnel ».

L'interrogatoire du général Gilbert Diendéré s'est poursuivi dans la soirée avec la lecture de déclarations de témoins. L'audience reprend ce lundi 3 décembre 2018 à 9h.

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