6 Décembre 2018

Tunisie: Le temps d'un va-et-vient entre Tunis et Bousalem

Ce soir-là, trois comédiennes sont sur scène, trois femmes dont chacune a perdu un homme : un père, un mari et un frère et dont elles guettent sur la rive le cadavre rejeté par la mer. Une représentation poignante devant une salle hétéroclite où se mêlent enfants adolescents, jeunes filles, mères.

Le spectacle de Wafa Taboubi ne représente pas la tragédie des disparus mais celle de l'attente des survivantes ; une attente nourrie d'imaginaire marin, de rêves inassouvis, et qui figure l'univers intimiste des femmes fait de désirs tus ou avoués et de psychose.

Une robe craque, le public est chahuteur mais les comédiennes qui se battent pour garder leur concentration ne sont à aucun moment désarçonnées par certaines réactions des plus déconcertantes.

Il faut bien « jouer le jeu » devant un public qui ne connaît pas le théâtre, loin des villes, dans des villages où les divertissements manquent, ouvrir une fenêtre sur le monde, sur le «désordre», le branle-bas des artistes.

La grande question de la décentralisation de l'art

A la tête du projet "Mechey wa jey", deux ténors du paysage artistique tunisien : Nawel Skandrani qui engage dans le projet sa dernière création Ré-existence, un spectacle chorégraphique multidisciplinaire qui rend hommage à la résistance des jeunes danseurs en Tunisie, en Syrie, en Palestine et dans le monde et Habib Belhedi avec «Au-Suivant» ou «El Maghroum Yjadded» l'un des plus beaux succès de la saison théâtrale écoulée.

Tous deux ont fait du « repérage » à l'ancienne, sillonnant tout le pays en plein mois d'août pour dénicher des espaces qui puissent accueillir les spectacles et les stages de formation.

Partout où ils sont allés, ils ont créé un joyeux remue-ménage, ont bousculé des habitudes, ont réaménagé des Maisons de jeunes, ont poussé des portes rouillées par l'oubli, la désinvolture, le laisser-aller, ont été à la rencontre d'administrations somnolentes mais ont aussi fait des rencontres merveilleuses avec des êtres humains assoiffés d'art et dont certains les suivent, désormais, d'escale en escale.

Bientôt quatre rendez-vous encore en 2019 pour cette lourde machine qui se meut avec des installations de décors dans des espaces souvent contraignants, des techniciens, des artistes, des producteurs.

A Bousalem, Ré-existence de Nawel Skandrani ne sera pas donné malheureusement, l'espace n'étant pas assez grand pour accueillir ce spectacle qui a déjà refusé de se produire dans Madart dans le cadre du festival international de Carthage pour les mêmes raisons.

Les master class : de la danse à bras-le-corps

Les journées sont réservées aux master class : deux séances par jour séparées par une courte pause déjeuner. C'est peu pour un public en mal d'activités artistiques. Les danseurs de la troupe de Nawel Skandrani s'affairent : les exercices s'enchaînent et la discipline est de mise.

On ne fait pas dans le divertissement ni dans «l'animation culturelle» et il y a une mission à accomplir : dispenser une formation de très haut niveau en un court laps de temps pour un public souvent non initié.

Nawel Skandrani elle-même est intransigeante, exigeante, attentive aux détails, au retard de certains, à la qualité de la concentration. Aucune concession à accorder car il y a des vocations à sauver et d'autres à susciter, du savoir à transmettre, un savoir-faire mais aussi un savoir-être.

Je profite d'une pause pour l'écouter : «au centre de mon travail : le corps bien entendu et la tâche n'est pas aisée. Certains sont plus réceptifs que d'autres, ils ont plus de disponibilité mentale et je vais plus vite avec eux. Je n'ai pas de temps à perdre.

J'ai remarqué que les filles étaient plus libres, plus réceptives. On se bat contre tant de choses : la place que la religion occupe dans la vie quotidienne et qui s'instaure comme une hygiène de vie qui impose son diktat au corps, à la télé, à la société.

Mais il n'y a pas que ça, il y a aussi le côté culturel le «tout dans les muscles» chez les hommes, leur paresse vu qu'ils ont l'habitude de se faire servir. Le chantier est vaste et il faut tout revoir même la marche. Nous marchons mal car l'appréhension même du pied dans toutes ses articulations pose problème.

Nous devons envisager le corps dans son rapport avec l'espace, quand nous observons le désordre dans la rue, on voit à quel point nous sommes inconscients de la présence de l'autre. Il faut, en réalité, tout reprendre depuis le début, peut-être même revoir les premiers gestes : où poser son sac et ses baskets avant que le cours ne démarre.»

Le soir, je raccompagne deux adolescents jeunes danseurs Oussema et Aziz, 16 ans qui suivent la troupe depuis El Krib où ils avaient participé aux ateliers.

Sur le trajet menant de Bousalem à Thibar, la conversation s'engage : «que faire plus tard ? Ils n'en savent rien... si peu de perspectives où ils vivent et puis il y a l'obstacle de l'apprentissage des langues ... il faudrait s'y mettre un jour mais ils ne voient pas comment... peut-être deviendraient-ils ingénieurs mais toujours en parallèle avec la danse. A El Krib ils ont créé une association.

A la Maison de la culture la responsable a mis fin à la mixité, les parents se plaignant de ce qu'on mélange les filles et les garçons.» Jalila, 30 ans de carrière comme costumière et habilleuse leur parle longuement : « ne vous laissez pas faire les enfants battez-vous pour votre passion. Ne vous laissez pas décourager par cette médiocrité. »

Inoculer au pays le «virus» de l'art

Avec Habib Belhedi, on fait de la marche le matin pour découvrir le pays. Thibar est un paradis sur terre dont la végétation est luxuriante, l'architecture de style colonial est majestueuse. En quelques jours, il converse déjà familièrement avec le libraire, les vendeurs semblant partout chez lui.

Le site de Djebba vaut également le détour : à 700 mètres d'altitude trône un site archéologique d'une beauté rare. Partout les paysages sont à couper le souffle et partout des espaces magnifiques sont abandonnés, livrés à la lente destruction.

Les danseurs se prennent à rêver. Pierre Gassin, photographe pour 1001 Tunisie, sublime le paysage par son objectif. Moayad, comédien et danseur, s'exalte : « donnez-moi un seul de ces bâtiments livrés à l'oubli, je le ferai aménager et j'en ferai mon «grand théâtre».

Pourquoi ne donne-t-on pas aux jeunes artistes des espaces abandonnés pour nous y installer et initier des projets artistiques. »

Les moins exaltés sourient : se battre pendant des années contre la bureaucratie vient à bout des rêves les plus fous. Pourtant, n'est-ce pas là le principal objectif de "Tfanen" : inoculer au pays profond qui sommeille dans la marginalité le virus de l'art le temps d'un "Mechey wa jey"?

Une conférence de presse sera donnée bientôt pour présenter au public le projet.

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