7 Décembre 2018

Burkina Faso: Maladies mentales dans la région du Nord - Le sacerdoce fou de «vagabonds de la charité»

Traînant dans les villes et villages ou entravés dans des taudis et bosquets loin de toute vie, les personnes atteintes de maladie psychosociale essaiment dans la région du Nord. Comme partout ailleurs, elles sont en proie à toutes sortes de discriminations et de maltraitances.

Une condition misérable qui a poussé des natifs de cette partie du Burkina à se lancer depuis 2010 dans une croisade pour redonner de la dignité et des chances de réintégration à ceux qu'on traite sans égard. Nous les avons suivis durant deux jours. Toute une aventure !

Ce ne sont plus des hommes, ce sont des ombres. Difficile de ne pas remarquer ces êtres errant comme des âmes en peine -ce qu'ils sont en réalité- couverts de guenilles alourdies par la crasse déambuler dans les rues de Yako.

Dans le chef-lieu de la province du Passoré, ceux qu'on appelle communément «fous» ou «malades mentaux» font partie du décor depuis belle lurette. Une petite colonie s'est même établie sous l'immeuble jamais achevé du richissime homme d'affaires Oumarou Kanazoé décédé en 2011, originaire de la ville.

Sous les remparts de l'édifice en cet après-midi d'octobre, quelques-uns, recroquevillés, le regard vide, lèvent péniblement comme des mourants leur corps pour quémander auprès des passants de quoi casser la croûte.

A défaut de l'aumône, ces pauvres hères, qui pestent de loin, compteront sur la bienveillance des tenancières de gargotes du coin ou se contenteront de tout ce que la Providence mettra sur leur chemin ou encore se rabattront sur des poubelles.

Ils sont à la fois «Les Misérables» et «Les Damnés de la terre». Nombreux dans la région du Nord, parfois privés de liberté, leur triste sort n'a longtemps préoccupé ni ému personne.

Mais depuis 2010 un groupe de natifs de la région, avec à leur tête Adama Ouédraogo, a fondé une association au nom suffisamment évocateur, «Sauvons le reste» (SAULER).

Ces... fous de la charité s'investissent dans la prise en charge psycho sanitaire et la réinsertion des personnes ayant un handicap psychosocial. SAULER dispose aujourd'hui d'un centre d'accueil, une sorte d'arche de Noé où sont repêchés ces naufragés que la société laisse bien souvent sombrer sans lever le petit doigt.

Rencontre improbable

Ouahigouya, 8 octobre 2018. A la sortie de la ville, sur la route menant à Titao, ce panneau : «Centre d'accueil, de transit, de prise en charge et de réinsertion socio-économique des personnes handicapées psychosociales». Plus que quelques centaines de mètres à parcourir et l'immense bâtiment brun ayant jailli de nulle part.

Nous traversons une pièce aux murs tapissés de photographies d'instants captés de plusieurs années d'engagement en faveur des malades mentaux pour nous retrouver nez à nez dans son bureau avec Adama Ouédraogo. Il a 51 ans et est à la base de tout.

C'est le Denis Mukwege (1) des fous, dira-t-on ! Son immersion dans cet autre monde débute en 2010 lorsqu'en voyage il croise la route d'une démente assise en plein milieu de la chaussée. Elle est en haillons, sale, et porte une tignasse.

Elle n'inspire que dégoût et rejet. Tout le monde l'évite, mais Adama, après lui avoir donné à manger, reviendra quelques jours plus tard raser sa tête envahie par les poux et lui donner de quoi se faire un autre look vestimentaire.

Ce jour-là, métamorphosée par la toilette, elle a quitté son toit improvisé sur la voie, et Adama ne l'a plus revue. Mais l'inconnue avait fait naître quelque chose chez ce bon Samaritain: une flamme philanthropique venait de s'allumer.

«J'ai pensé à l'existence pénible de ces gens et je me suis dit : et si je faisais la même chose pour les autres ?», raconte-t-il. Ce fut alors le début d'un projet... fou, si on peut s'amuser à jouer avec ce mot ici. Avec des amis, ils sillonnent les rues de Ouahigouya et d'autres localités de la région à la recherche de déments errants.

Les opérations se mènent la nuit, pour se protéger des regards inquisiteurs des populations, qui ont la conviction superstitieuse que les cheveux des fous abritent des génies.

Les coiffeurs amateurs débarrassent ces hommes et ces femmes, qui ont perdu toute notion élémentaire d'hygiène, de leur chevelure hirsute et leur fournissent de nouveaux vêtements. Quelques coups de ciseaux et de rasoir suffisent pour que les «monstres» que tout le monde fuit prennent des traits beaucoup plus humains et sympathiques.

Après avoir été longtemps SDF à l'image de leurs protégés et avoir squatté des locaux de la Croix-Rouge, l'association, qui avait commencé à taper à toutes les portes, se trouve un refuge grâce au financement d'une ONG suisse : Christian Blind Mission (CBM). L'infrastructure est inaugurée le 10 octobre 2017, une date symbolique puisque le 10 octobre de chaque année est célébrée la Journée mondiale de la santé mentale.

Le geek a "perdu le réseau"

Un an après sa création, la maison d'accueil, installée sur une superficie de 1,5 ha, a déjà vu passer entre ses murs plus de 80 pensionnaires. Ils y ont gîte et couvert et sont aiguillonnés vers des structures sanitaires pour des soins appropriés que l'association assure entièrement.

A notre passage le refuge hébergeait 22 personnes dont 6 femmes. A notre arrivée à 8h 30, quelques-uns s'employaient avec des arrosoirs et des barriques d'eau à entretenir le jardin de l'établissement.

D'autres, affalés sur des chaises en bois, se tournaient les pouces sous le hangar en tôle qui fait office de garage du parc auto et moto du centre. Sous l'apatam se trouve le gros lot des pensionnaires, les yeux rivés sur la télévision câblée. Ça change de la rue. Pour tous, la journée avait commencé à 7h par un footing.

A la cuisine, Assétou Ouédraogo, une pensionnaire, prête main-forte à la patronne des lieux. Elle a été «sauvée» des affres de la rue par SAULER il y a plus d'une année.

Un échec en classe de troisième et un bébé prématuré qui décédera finalement ont été suffisants pour la faire sombrer dans la dépression, puis dans le gouffre.

« Je suis malade et je suis là pour me soigner », lâche-t-elle avec un large sourire qu'elle arbore en permanence. En l'absence de ses proches, elle retrouve ici une seconde famille, une dignité et une considération qu'elle avait perdues dans la rue.

Lui ne totalise que deux semaines dans ce centre et passe des heures dans un mutisme effrayant. A 38 ans, Hamidou Diallo,lui, avait une carrière rêvée : il concevait des logiciels pour une célèbre société de distribution d'hydrocarbures.

Signe que nul n'est à l'abri de la maladie mentale, le geek a «perdu le réseau». Le surmenage ? Lui-même, comme c'est souvent le cas avec les handicapés psychosociaux, a du mal à expliquer son mal. Mais la seule chose qu'il sait est que sa mère l'a trimbalé ici pour un «simple palu». Dans ses bagages, un livre de modélisation et de génie logiciel, son domaine de prédilection.

SAULER aurait aimé recevoir plus d'aliénés dans cet écrin calme et paisible où même le volume de la télé est réduit au minimum, mais le gîte est limité dans sa capacité d'accueil, plafonné à 24 internes. Le reste du temps, on va donc sur le terrain.

L'habit fait le fou

9h 40. Le véhicule 4x4 est prêt à partir. Des bénévoles embarquent toute la logistique nécessaire à l'opération : des gants, des ciseaux, des rasoirs, des vêtements, des détergents et des vivres. Adama Ouédraogo tient lui-même le volant. A bord, deux de ses compagnons de la première heure : Issaka Ouédraogo, un solide gaillard taiseux dont le physique imposant se révèle d'un grand atout, et Saydou Ouédraogo, plus menu.

Pour l'équipée, direction Gourcy, le chef-lieu de la province du Zondoma, à 45 km de la cité de Naaba Kango. 35 minutes de route sur la nationale no2, 5 autres km dans les dédales de la cité centenaire où s'est établi au XIVe siècle Naaba Yadega, le fondateur du royaume du Yatenga, et le véhicule s'immobilise devant une cour en banco.

A l'intérieur, un homme assis sur un banc, la soixantaine bien sonnée. Il s'apprête à déguster son plat de benga. Il ne semble pas surpris par l'arrivée des visiteurs. «Nous sommes venus voir notre ami», l'informe aussitôt Adama Ouédraogo, le rituel d'accès à peine accompli.

Trop préoccupé par son repas, il lance un brin dédaigneux : «Il est là». «L'ami» en question, c'est son fils, Boureima Ouédraogo, qui ne pouvait d'ailleurs pas se trouver ailleurs. Il a 40 ans et depuis une dizaine d'années, il est maintenu dans les fers 24h/24 dans un taudis dont les ouvertures ont été arrachées.

Derrière la fenêtre de sa prison à domicile, qui donne sur l'enclos, ses cheveux et sa barbe sont épais et teintés de poussière. Son regard exprime le vide quand il fixe l'équipe de SAULER. La scène rappelle la pochette de l'album Prisoner de Lucky Dube, sorti en 1989.

Mais alors que le célèbre reggae man sud-africain a les mains liées, Boureima lui, c'est par le pied qu'il est maintenu à un tronc d'arbre.

En pénétrant dans son cachot, on est accueilli par une odeur à vous couper le souffle : un cocktail détonnant d'urine et d'immondices qui collent aux vêtements. Le quadragénaire est planté sur une natte exécrable, le seul « meuble » de sa chambre-prison.

Son corps, couvert par une simple couverture, est mince comme un lacet, il souffre visiblement de malnutrition. « Babayouré » (Ndlr : en mooré, sobriquet donné à ceux qui portent le même prénom que leur père) n'a pas vu de l'eau depuis des lustres et patauge littéralement dans ses propres excréments. Tout dans le logis du grand échalas heurte les sens.

Adama Ouédraogo et son équipe, eux, ont perdu depuis longtemps le sens du dégoût. La seule protection qu'ils daignent prendre, ce sont les gants médicaux.

Une fois le latex enfilé, Issaka et Saydou font asseoir «le condamné» sur sa natte, puis, avec une paire de ciseaux, le premier élague son imposante toison, digne des sixties si elle avait été entretenue, et le second le tient en respect par les... mains. Babayouré est pour l'instant impassible.

La tonne de cheveux qu'il porte finit au sol aux côtés des coques d'arachides et des épis égrenés de maïs. Sa barbe de mille jours passe aussi entre les lames des ciseaux. Devenue éparse, sa toison est aspergée de détergent en poudre, puis lavée à coups de jets d'eau. Avec un rasoir, Issaka achève de faire disparaître toute pilosité sur son crâne.

Mais «le client» se montre hostile lorsque son «coiffeur» veut s'attaquer à son menton, comme si on violait son bosquet sacré. Il se débat pour se retirer de l'étreinte des mains. Son silence tranche avec la vigueur de ses gestes. Les supplications pour le mettre en garde contre les risques de blessures par cette lame qui traîne n'y font rien.

Finalement la manière forte est employée, Issaka sort de la poche de son gilet estampillé SAULER son arme de dernier recours : une menotte. Les trois visiteurs inattendus parviennent après une lutte âpre à emprisonner les poignets du forcené et à le plaquer au sol. Pieds et poings désormais liés, Boureima ne s'avoue pas pour autant vaincu.

Il essaie sans cesse de desserrer l'étau, mais ce qui reste de sa barbe finira par être enlevé. Au dernier coup de rasoir, sentant les mains de son «bourreau» se desserrer, Babayouré comme pour «se venger» envoi un crachat se promener sur le visage d'Issaka qui, pour seule réaction, se contente de dégager de la main le postillon. De la salive, voilà le prix de l'engagement de ces héros ordinaires.

«Regarde comme tu es beau»

Les menottes de Boureima lui sont retirées, il reprend sa position habituelle à la fenêtre, peinard. Son apparence n'est plus la même : l'ogre en case que nous avons vu à notre arrivée avait, maintenant qu'il est débarrassé de sa tignasse, la boule à zéro d'un conscrit.

«Regarde comme tu es beau», lui lance son père qui avait observé de loin la toilette de son fils. «C'était un jeune homme courageux et travailleur avant», confie son frère.

Comme beaucoup d'autres jeunes de la région, Boureima était parti dans ses vertes années chercher fortune dans les plantations en Côte d'Ivoire. Au lieu d'en revenir riche comme Crésus, il est devenu fou à lier. Son crime œdipien : un jour il tente de tuer son paternel. Ce dernier s'en sort in extremis.

Depuis, Boureima que son père décrit comme «un fou furieux» a été traîné chez bon nombre de tradipraticiens à la recherche d'un remède mais ce fut sans succès. Il s'est résolu à confier son enfant à la «médecine du Blanc», qui diagnostique une schizophrénie.

Pressée, désargentée, sa famille abandonne vite tout traitement et leur fils à son propre sort : entre quatre murs et au bout d'une entrave. Une vie de chien. «Tout mon vœu est qu'il ne tue pas quelqu'un, c'est pour ça que je l'ai enchaîné », tente de justifier le paternel.

Boureima Ouédraogo est apparu dans les radars de SAULER en 2017. L'association aurait aimé l'accueillir dans le centre, où il pourra être traité dignement et confié aux bons soins des médecins. Mais sa mère s'est braquée: même fou, elle ne veut pas voir son fils loin d'elle. Le fameux amour utérin des mères !

Avant de quitter le quadragénaire, les bénévoles passent un coup de balai dans sa demeure. Sa natte, lavée, brille de nouveau de ses couleurs originelles. Depuis sa fenêtre, Boureima laisse percevoir un rictus et s'il n'était pas muet il aurait certainement formulé un «merci» de circonstance. Mais hélas...

Un amour pas fou

Le soleil, haut, couvre d'un manteau de chaleur la cité millénaire. 5 minutes à se faufiler encore entre ses ruelles vides en cet après-midi et nous voici devant une autre concession.

Au milieu de ce qu'on identifie facilement comme étant les ruines d'une ancienne fondation, Amado Ouédraogo, la cinquantaine révolue, est assis à même le sol. Les murs n'existent que dans sa tête.

Ses habits, colorés par la sueur, la suie et la poussière, sont en lambeaux. Un sachet plastique en guise de couvre-chef, d'autres morceaux de sachet comme bracelet.

Depuis plus de trente ans, la tête de l'ancien boulanger, comme si elle était passée dans le pétrin, est toute retournée. Sa femme l'a depuis quitté et s'est remariée. L'homme à la barbe poivre et sel n'est pas de bonne humeur aujourd'hui et oppose une résistance. Le gabarit d'Issaka est appelé en renfort, Amado est menotté.

Couper, laver, raser, les membres de l'association répètent ces gestes qu'ils ont exécutés des centaines de fois. Les fers du vieux Amado lui sont ensuite retirés. Désormais coopératif, il est conduit par "le papa des fous" dans un coin isolé de la maison où on lui fait la toilette comme on laverait un gamin.

Il ressort de ce bain complet blanchi et revêtu de nouvelles fringues apportées par les bons Samaritains. Débarrassé de ses oripeaux, il se laisse choir sur une chaise et lève le pouce gauche, comme pour dire liker, satisfait de son nouveau look.

Cerise sur le make-up, il a en plus droit à une séance de pédicure-manucure pour soigner ses ongles qui avaient poussé à l'excès. C'est un homme nouveau que nous apercevons maintenant, du moins en apparence. Mais sans doute que la charge pileuse en moins, il doit être plus léger dans la tête.

Le prieur du neemier

De la mosquée attenante s'élève la voix du muezzin qui appelle au zuhr, la prière du début de l'après-midi. Mission accomplie pour la brigade de propreté qui prend congé de son pote.

Si les deux malades liftés du jour se sont montrés quelquefois réticents à la manière des garnements que leurs mères doivent pourchasser dans tout le quartier pour qu'ils prennent leur bain, Adama Ouédraogo nous assure que la plupart du temps, tout se passe bien.

Depuis le début de l'aventure SAULER, aucun bénévole n'a subi de violence. En matière de violence, soutient-il, les malades mentaux sont plus victimes que coupables. Le philanthrope, amer, ne cache pas ses états d'âme : « Ce que nous faisons, apporter de l'hygiène aux malades, les parents eux-mêmes pouvant le faire, mais ils attendent que quelqu'un de l'extérieur s'en charge».

Alors qu'il s'épanche sur la marginalisation des personnes atteintes de handicap psychosocial au sein de leur entourage, le véhicule s'arrête aux abords d'une voie latéritique. A coup de klaxon, le chauffeur alerte un homme qui fait des génuflexions à l'ombre d'un neemier.

C'est Seydou Soré, un malade connu du centre. Il a peut-être perdu le nord mais pas l'est. Bonnet blanc vissé sur la tête, immense chapelet bleu au cou, il achève sa prière en direction de la Kaaba et rejoint la voiture à grandes enjambées. Il tend aux occupants du 4x4 une main ornée de bagues et hérissée d'effrayants ongles.

Adama Ouédraogo décide sur le coup que lui aussi mérite de subir l'épreuve des ciseaux et du coupe-ongles. Pendant que Seydou s'apprête à se faire beau, les fidèles sortent d'une mosquée de l'autre côté de la rue.

Pourquoi prier seul alors qu'il n'avait qu'à faire quelques pas pour rejoindre la oumah ? Tête baissée, il marmonne une réponse : «J'y vais souvent». Il ne dit pas tout. Les enfants d'Allah sont-ils vraiment tous égaux ?

14h. Retour dans la capitale du Nord. La ville s'apprête à accompagner à leur dernière demeure des soldats tombés à la guerre contre des fous d'un autre genre. Pour nous, le temps d'un repos terrestre et les membres de SAULER nous proposent de les accompagner dans une autre escapade. Ils ne se reposent donc jamais, eux !

La sortie en question est une mission d' «évacuation sanitaire» : en effet, tous les mardis et jeudis, le service psychiatrique du Centre hospitalier régional (CHR) de Ouahigouya reçoit des patients que lui réfère l'association, généralement les pensionnaires du centre, auxquels s'ajoutent des malades dont les familles ne peuvent supporter les frais de soins.

La prochaine consultation a justement lieu le lendemain. Deux frères de Namissiguima, à une trentaine de kilomètres de Ouahigouya, doivent être au rendez-vous avec le docteur. Une première pour eux.

Frères dingues, froc baissé

Le trajet se fait à moto sur une voie latéritique qui colore en rouge tous ceux qui s'y aventurent. Les champs se succèdent, les épis de maïs, de mil et de sorgho pendent fièrement sur la chaussée.

Un site minier, puis le marché de Namissiguima où nous a devancés une équipe du centre arrivée plus tôt en tricycle. A l'arrière de l'engin, deux ex-malades, aujourd'hui «stabilisés» et qui, pour l'occasion, vont jouer aux gros bras.

Notre guide, la sœur des frères Sawadogo qui ont tous deux sombré dans la folie, nous accueille aux abords du marché de cette commune qui a vu naître l'ancien DG de la douane burkinabè, Ousmane Guiro. L'équipe d'exfiltration ne tarde pas à repérer l'aîné, Hamado, 52 ans, dans les environs du yaar.

Dans sa main droite une pièce de 100 francs qu'il tient comme s'il s'apprêtait à la lancer à la manière des arbitres de foot au début de chaque rencontre, à sa gauche, des morceaux d'emballage en cartons. Ses deux bras sont reliés par une chaîne cadenassée dont la clé a été jetée aux oubliettes.

Par un geste banal, une main tendue, mais qui doit être rare pour celui à qui tout le monde tourne le dos, Issaka noue le contact, quelques mots suffisent à le convaincre de prendre place à l'arrière du tricycle qui s'élance aussitôt en direction du domicile familial.

Là, dans une pièce étroite et sombre, son petit frère, Seydou, les cheveux et la barbe hirsutes, le menton chargé de restes de repas, est étalé sur son lit jonché d'immondices de toutes sortes.

On remarque facilement le désordre. Le mur de son refuge est gratté, dans la pénombre des versets bibliques apparaissent. Il est extirpé de sa couchette par les "vagabonds de la charité". Conduit au grand jour, et alors qu'on s'apprête à lui passer les menottes, il hurle d'effroi dans sa langue maternelle, le mooré : «Des bandits ! Des bandits ! Des voleurs ! Venez ! Venez !

Jésus !». Ses cris alertent le voisinage, des hommes viennent en renfort alors qu'il tente d'échapper à ses «ravisseurs». C'est à six que les membres du «commando» parviennent à le maîtriser et à le calmer.

Mais dans la débandade, son froc est malencontreusement baissé, laissant balancer au grand air ses bijoux de famille. Des femmes, qui avaient elles aussi accouru, observent la scène. Issaka, le chef de l'opération, sort de ses gonds: « Qu'est-ce que vous regardez ?

Partez ! ». Les curieuses, bébé au dos, s'exécutent. Des gamins accoudés à une meule à grains ne sont pas, eux, inquiétés. Remettre le pantalon s'avère un exercice périlleux. En fait, le fou en porte plusieurs, comme un oignon, et l'un d'eux s'est entremêlé. Après maints efforts pour désobstruer le passage, l'obstacle est finalement arraché avec une machette.

Menotté, Seydou est embarqué dans l'arrière du tricycle où il retrouve son aîné qui, lui, se tient tranquille. Il tire de grosses bouffées d'une cigarette que lui a offerte son "geôlier occasionnel", un des ex-pensionnaires du centre, lequel tient aussi son «bâton».

La fameuse solidarité des fumeurs s'exprime apparemment en toutes circonstances ! Le petit frère, rassuré sans doute par la présence de son « koro », retrouve ses esprits. « J'ai eu peur ; J'ai cru que c'était des voleurs », confie-t-il.

Dans un français impec et avec une mémoire qui ferait des envieux, il livre une courte biographie : « Je suis né en 1985. J'ai eu mon BEPC en 2004 et mon CEP en 1998 ». L'aîné, dans sa langue maternelle, dit : « Moi j'ai fait medersa ».

Leur mère vient les voir avant leur départ pour la ville. Elle est gagnée par la fatalité, persuadée que la médecine moderne ne peut plus ramener ses fils à la raison, d'autant plus que leur oncle, atteint par ce mal mystérieux, ne s'en était jamais remis.

Le triporteur s'ébranle avec les deux frères très calmes et silencieux. Ils n'ont apparemment rien à se dire. En route, le convoi s'attire des regards interrogateurs. Sur l'ambulance de fortune cet appel : «Un regard solidaire envers les malades mentaux». Mais impossible de savoir si ces regards-là partagent ce message de compassion.

Le soleil disparaît au loin. Les dernières lueurs du jour dorent le ciel qui finit par ressembler à un feu d'artifice. Comme si les génies qui habiteraient les deux frères avaient choisi ce moment de carte postale pour jouer un mauvais tour à l'équipée, la moto d'Issaka tombe en panne au bord d'un marécage. « D'habitude, elle ne fait pas des siennes », assure-t-il.

Malgré les multiples tentatives, l'engin, tel un baudet rétif, refuse de redémarrer. Bloqué, le groupe improvise: c'est en équilibre précaire sur sa moto attelée par une corde en caoutchouc au tricycle que le solide gaillard fera le reste du trajet. La nuit tombe et le convoi entre tous phares allumés à Ouahigouya.

La folie, parent pauvre de la santé

9 octobre 2018. Nous retrouvons les deux frères au CHR. Ils avaient été astiqués et revêtus de nouvelles tenues au petit matin. Hamado a toujours sa chaîne aux mains. Il est 8h.

Les patients et leurs accompagnateurs attendent dans une pièce étroite l'arrivée des attachés de santé, le médecin étant en congé. De l'entrée de l'hôpital, il a fallu marcher jusqu'à l'autre bout de la cour pour trouver le service psychiatrique. La santé mentale est le parent pauvre de la santé.

Un fait badin mais qui a du sens : dans la plupart des centres de santé du monde, le service psychiatrique est installé loin des autres services, à côté de la morgue. L'autre entrave, beaucoup plus sérieuse à l'essor de la santé mentale, c'est le désintérêt des toubibs qui sont peu à s'orienter en psychiatrie.

Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), qui s'est dotée d'un plan d'action pour la santé mentale 2013-2020, «près de la moitié de la population mondiale vit dans des pays où l'on compte en moyenne un seul psychiatre pour 200 000 habitants ou plus ».

Au Burkina Faso, la situation est beaucoup plus alarmante : selon le professeur Arouna Ouédraogo, chef du service psychiatrie de l'hôpital Yalgado Ouédraogo, le pays comptait, en fin 2017, 9 psychiatres. Pour une population estimée à 20 millions d'habitants, inutile de faire le rapport : c'est le désert médical. Encore que, sur les 9 spécialistes, 6 soient dans la capitale administrative et les 3 autres à l'intérieur du pays.

Après avoir longtemps raté le coche, la recherche sur la maladie mentale a largement évolué ces dernières années. Il est aujourd'hui établi que les troubles mentaux sont liés à un déséquilibre chimique dans le cerveau et sont causés par des facteurs d'ordre biologique, psychologique et socio-économique : parmi ces troubles, qui se comptent par centaines, les psychoses (dont la schizophrénie qui est le mal de la plupart des fous errants), les névroses et la dépression.

Le traitement de ces pathologies combine médication et appui psychosocial. Ce sont généralement des médicaments dits antipsychotiques ou neuroleptiques, qui calment l'agitation et l'hyperactivité neuromusculaire, qui sont prescrits. Le traitement est à long terme : très souvent le patient prendra les médicaments toute sa vie.

Le hic est que ces produits sont hors de portée de la plupart des familles, ce qui les détourne de l'hôpital. Même pour SAULER, qui veut bien souvent apporter son aide, les frais de soins font de grandes saignées dans le budget modeste - 3 millions par semestre - de l'association.

Adama Ouédraogo plaide d'ailleurs pour une subvention des médicaments pour donner une réelle chance aux malades mentaux de s'en sortir. Mais ces produits ne feront réellement leurs effets que si le malade évolue dans un environnement sain où il se sent considéré.

Même si la guérison complète n'est pas exclue, la plupart des spécialistes préfèrent parler de «stabilisation». Selon le directeur provincial de l'Action sociale du Yatenga, Konsi Léonard Savadogo, être «stabilisé» signifie que «le malade n'est plus agressif ; il arrive à se réintégrer, se reconstruire et est capable de respecter les règles élémentaires d'hygiène». Mais à l'entendre, c'est difficile de revenir à la situation initiale, certains dommages du cerveau étant irréversibles.

Le parcours du centre est jalonné de belles réussites qui poussent son premier responsable et ses collaborateurs à ne jamais abandonner le combat. Hamadé Ouédraogo et Boukaré Ouédraogo sont les bénéficiaires les plus heureux de leur lutte : ces deux ont, en effet, retrouvé une vie normale et arrivent à subvenir à leur besoin après avoir longtemps vécu de mendicité.

Mais l'histoire ne se termine pas toujours très bien : certaines familles, dont il est d'ailleurs parfois difficile de retrouver les traces, refusent le retour de malades dont elles étaient bien contentes de s'être débarrassées. Le « stabilisé » risque alors, selon le directeur provincial de l'Action sociale du Passoré, Gaston Nassouri, de rechuter.

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