7 Décembre 2018

Afrique: Mon beau sapin... Sauve les forêts… du chocolat

Pendant la saison des fêtes, les scènes de réjouissances abondent : guirlandes et sapins, bougies, bûches, gui, dîners en famille... et des chocolats. Beaucoup de chocolats. Les deux semaines qui précèdent et suivent Noël sont aussi la période de l’année où l’on consomme le plus de sucreries. D’après certaines études, c’est pendant la période de Noël qu’il se vend le plus de boîtes de chocolat en Australie, que sont réalisées en France 30 % des ventes annuelles de chocolat. Aux États-Unis, 70 % des adultes offrent ou reçoivent une boîte de chocolats pendant les fêtes.

Mais derrière cette saison pleine de douceurs se cache une réalité plus amère : les principales régions productrices de cacao — Côte d’Ivoire, Ghana, Nigeria, Cameroun, Équateur, Indonésie et d’autres encore — ont connu un déclin spectaculaire de leur couvert forestier et de leur biodiversité en raison de la culture du cacao. Et le nouveau rapport que nous avons publié cette semaine montre que les promesses des entreprises du secteur du chocolat n’ont pas suffi à résoudre ce problème.

L’an dernier, j’ai interviewé des braconniers ivoiriens lors d’une enquête en infiltration sur le cacao cultivé illicitement à l’intérieur des parcs nationaux. Ils m’ont rapporté que les parcs étaient tellement décimés qu’il n’y avait plus d’animaux à chasser. « Il n’y a plus rien », m’a confié un braconnier sous couvert d’anonymat. En visitant ces parcs, je suis partie à la recherche de chimpanzés et d’éléphants encore en vie, mais je n’en ai pas vu un seul.

 L’an dernier, l’ONG Mighty Earth a identifié cet enjeu en essayant de déterminer les causes de la déforestation en Afrique de l’Ouest. Les résultats des images satellites étaient édifiants : le cacao s’est avéré être le principal moteur de la déforestation en Côte d’Ivoire et au Ghana. Ces pays se classent respectivement en première et troisième positions pour les taux de déforestation les plus élevés d’Afrique. Ils remportent la coupe d’Afrique de la déforestation. À elle seule, la Côte d’Ivoire a perdu plus de 85 % de ses forêts depuis 1990. Après avoir pris connaissance de ce problème, nous sommes allés sur le terrain et avons documenté la manière dont ce cacao cultivé illégalement arrivait dans les Kit Kat, les Snickers et les Mon Chéri. Nous avons ensuite alerté les gouvernements et 50 grands chocolatiers.

Notre rapport a fait l’effet d’une bombe dans le secteur et la plupart des grands chocolatiers ont commencé à saisir la nature du problème et ses enjeux.

En novembre 2017, 22 grands acteurs du secteur du chocolat se sont engagés, aux côtés des gouvernements du Ghana et de la Côte d’Ivoire, à ne plus provoquer de nouvelles déforestations pour le cacao en Afrique de l’Ouest. Depuis, d’autres entreprises les ont rejoints, et un grand nombre d’entre elles ont promis un cacao sans déforestation dans le monde entier. Les supermarchés ont aussi rejoint le mouvement. Récemment, le Cameroun et le Libéria ont annoncé qu’eux aussi allaient s’orienter vers un plan national pour un cacao respectueux des forêts. Au niveau de l’UE, les parlementaires ont amorcé un débat sur une loi européenne sur le cacao.

Hélas, ces progrès n’existent pour l’instant que sur le papier. Notre rapport, Chocolat : sous l’emballage, les mensonges!, révèle qu’en dépit des promesses faites par le secteur et les gouvernements, la destruction des forêts pour le cacao en Afrique de l’Ouest s’est poursuivie.

Alors que certaines entreprises et autorités locales ont pris des mesures pour limiter la déforestation, nous avons pu témoigner que des cultivateurs qui déboisaient pour la culture du cacao étaient encore en mesure de vendre ouvertement leur cacao sans encourir de représailles. Les cultivateurs que nous avons surpris en train de défricher des forêts pour le cacao ont rapporté qu’ils ne s’étaient exposés à aucune sanction ou interruption de leur chaîne d’approvisionnement, ni même à des avertissements. En Côte d’Ivoire, rien que pour la région productrice de cacao du sud-ouest, la surface de forêt détruite en 2018 équivaut à ce jour à 15 000 terrains de football. Les résultats des années précédentes étaient tout aussi mauvais : 21 000 terrains de football en 2017 et 13 000 en 2016.

Les gouvernements et le secteur du chocolat doivent s’attaquer de toute urgence à ce décalage inacceptable entre leurs engagements et leur mise en œuvre. Ils doivent accélérer la mise en place d’une surveillance conjointe sérieuse, parallèlement aux efforts de la société civile, et ce avant la « haute saison dangereuse » de déforestation. Cette saison débute au mois de janvier.

Les autres pays doivent aussi se joindre au mouvement. La Colombie, le Cameroun et le Libéria ont fait preuve de détermination et tentent de s’attaquer au problème aux côtés de la Côte d’Ivoire et du Ghana. Mais pour l’instant, le reste du monde n’est qu’une grande foire à la déforestation pour le cacao.

Il faut de toute urgence sauver les habitats forestiers des hippopotames nains de la Sierra Leone, des gorilles du Nigeria, des orangs-outangs d’Indonésie et des paresseux du Pérou.

De plus, à notre connaissance, la filière cacao ne s’est toujours pas décidée à réparer ce qu’elle a déjà cassé. Pour l’année qui vient, elle pourrait prendre comme bonne résolution de replanter les arbres sur les 9 millions d’hectares détruits pour le cacao et transformer ces cultures en agroforesteries respectueuses des oiseaux et des autres animaux.

Il ne tient qu’à nous de demander des comptes au secteur du chocolat en cette période de fêtes. Des centaines de milliers de consommateurs ont déjà agi, et les amoureux du chocolat peuvent l’encourager à devenir vertueuse, en s’assurant tout simplement d’acheter du chocolat « sans déforestation ». Ce message doit être diffusé les plus rapidement et le plus largement possible pour que Noël soit véritablement joyeux, et que les chocolats qui l’accompagnent soient respectueux des forêts et concourent à protéger les éléphants et d’autres espèces vulnérables de l’extinction.

Etelle Higonnet est la directrice de campagne pour Mighty Earth, une ONG dédiée à l’éradication de la déforestation.

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