18 Décembre 2018

Sénégal: Souleymane Bachir Diagne sur l'islam ouest-africain - Faire avec le temps...

Pluralisme ou exclusivisme ? «L'islam en Afrique est un enjeu de cette opposition», et comme dirait le Pr Souleymane Bachir Diagne, le vrai problème, justement, c'est «l'exclusivisme». Quant à la différence entre salafisme et soufisme, il n'y a pas les loups, d'un côté, et les agneaux de l'autre... Ce n'est pas si tranché que cela, encore que... Résister aux temps qui changent, se renouveler, s'ouvrir ou se renfermer, avoir du texte coranique une «lecture vectorielle», nos jeunesses africaines et les organisations confrériques... Il y avait un peu de tout cela ce vendredi 14 décembre au Centre de recherches ouest-africain (Warc), où le philosophe était aussi le conférencier : « L'islam dans l'ouest africain : pour une philosophie d'ouverture aux temps qui changent ».

Pour tout vous dire... Ce n'est peut-être pas le «plus connu» des textes de Senghor que celui-là : «Pour une coopération entre islam et christianisme», 1960, donc tout un symbole, et exhumé pour l'occasion par le Pr Souleymane Bachir Diagne, le très écouté conférencier de ce vendredi 14 décembre au Centre de recherches ouest-africain (Warc). Peut-être parce qu'à l'époque, Senghor a l'air de penser que, de façon positive, ou non, les religions devraient pouvoir jouer un «rôle important» dans la construction de ce que l'on a appelé les jeunes «nations africaines», et aussi dans «l'éducation».

Autour de lui, les «urgences» sont ailleurs : on parle plutôt nationalisme, socialisme ou encore construction nationale, et forcément beaucoup moins de religion. Aux pays africains, dit encore Senghor, de se choisir une «forme de laïcité», celle qui correspondrait le mieux à leurs différentes sensibilités religieuses. Un christianisme «ouvert», un islam tout aussi «ouvert» aux «temps qui changent», «une philosophie moderniste», un «soufisme de l'action», etc.

En théorie, Senghor peut par exemple compter sur les travaux d'un Pierre Teilhard de Chardin, qu'il cite très souvent, ou ceux de son alter ego indien Mohamed Iqbal, qui pointe du doigt une «pensée musulmane sclérosée depuis le 13ème siècle», «tournée vers le passé», avec un rapport pour le moins complexe avec le Temps : «sacralisé», sans parler de cette crainte de voir les choses «changer». Iqbal revient très souvent dans le propos de Bachir Diagne.

Souleymane Bachir Diagne cite encore quelqu'un comme l'historien et islamologue Mohamed Talbi, qui appelait de son vivant à se libérer de la charia, cette «œuvre humaine». «Seul le Coran oblige», dit Talbi, qui propose d'en avoir «une lecture vectorielle», «vivante», «en mouvement», dans son contexte, et «en fonction des temps qui changent». Pas si facile...

«Lecture vectorielle du Coran»

Si l'on veut, explique Bachir Diagne le philosophe (le logicien n'est jamais loin), interpréter le texte coranique, et prouver par exemple qu'il n'est pas anti- féminisme, on aura peut-être tendance à le lire de façon «rétrospective», «comme si les versets du Coran étaient des versets féministes». Ce qui reviendrait à se cramponner à une conclusion, en y «adaptant les prémisses» qui n'auront pas d'autre choix que de se soumettre, de correspondre à... Ce qui fait de cette lecture vectorielle une lecture «circulaire», qui tournerait en rond...

Toujours au sujet des femmes, Talbi ajoute que le Coran a été «un progrès formidable», dans des «sociétés tribales anciennes où la force de la tribu se mesurait à la quantité d'hommes que l'on pouvait armer.» Si les hommes comptaient, les femmes ne comptaient quant à elles que... pour du beurre. D'où la question de l'héritage, pour les enfants de sexe féminin, qui n'héritent encore que de la «moitié» de...

Le conférencier s'est aussi amusé à décortiquer certains concepts, certains raccourcis...La notion de «salafisme», par exemple, que l'on a vite fait d' «identifier à la violence». Nous sommes bien loin de la «volonté de suivre fidèlement la tradition établie par la première génération de musulmans, sans innover en rien».

On dit encore des salafistes qu'ils sont «fermés au mouvement», ce n'est pourtant pas si tranché que cela. Dans le wahabisme par exemple, un courant du salafisme, «l'inspiration venant des pieux ancêtres», les «Salaf», doit aussi signifier un «renouvellement».

Ce vendredi 14 décembre au Warc, Souleymane Bachir Diagne a (aussi) naturellement parlé du soufisme, qui bénéficie, peut-on dire, d'un préjugé favorable : ce serait une sorte de «rêve pacifiste». Le Professeur de l'Université new-yorkaise de Columbia nuance, relativise : ce n'est «pas toujours vrai : le soufisme ne s'interdit pas la prise des armes». Lors de la conquête de l'Algérie par la France, en 1930, c'est bien un soufi, «pacifiste devant l'éternel, qui prend les armes pour résister à l'envahisseur». Bachir Diagne, qui convoque encore l'Histoire, cite la fameuse «guerre déclarée sainte» d'Usman Dan Fodio, «fondateur du sultanat de Sokoto», au début du 19ème siècle.

«L'exclusivisme pose problème»

Sans vouloir «simplifier», ajoute le conférencier, il faut tout de même reconnaître que cette «polarité» existe, avec d'un côté une «philosophie moderniste», et de l'autre «un islamisme exclusiviste» : c'est cet exclusivisme-là qui «pose problème», ce «refus absolu du pluralisme». Le salafisme, par exemple, a tendance à «excommunier tous ceux qui ne partagent pas les mêmes vues : une première violence symbolique, qui peut facilement conduire à la violence armée».

Quant à la «métaphysique du soufisme», elle est «par définition pluraliste, naturellement hospitalière à la pluralité des expressions de la foi»... Jusqu'à comprendre «l'irréligion».

«L'islam, en Afrique, est un enjeu de cette opposition». Il suffit de voir, fait remarquer Souleymane Bachir Diagne, toutes les «politiques de soufisme» en place dans les pays d'Afrique à «forte démographie musulmane», le nôtre par exemple, où l'on cherche entre autres à «promouvoir le rôle et l'influence des zawiya», ces «établissements religieux et scolaires». Autre exemple, le Festival des musiques sacrées de Fès au Maroc, pour un «islam de la spiritualité éclairée, pluraliste», un «islam moderne et soufi», «contre les tentations exclusivistes».

Au sujet du soufisme toujours, on a tendance à penser qu'il est «dans la nature de l'islam africain », et qu'il va «perdurer de cette façon». «Il n'en est rien, dit le spécialiste... Le Nord-Nigéria n'était pas moins soufi que le Sénégal, avec des zawiya basées ici au Sénégal, à Kaolack, pour de nombreux Nigérians musulmans... Ça n'a pas empêché un mouvement comme Yan Izala (acronyme arabe pour la société pour l'éradication de l'innovation et le rétablissement de la sunna) de se développer au nord Nigéria». C'est justement «sur cette base que Boko Haram a prospéré».

Le contexte lui-même est on ne peut plus sensible, délicat : «Nos jeunesses africaines sont confrontées à la tragédie du manque d'emploi, tentées par l'émigration ou la radicalisation dans le fanatisme et l'exclusivisme». Ce sont pourtant ces mêmes jeunes, insiste le conférencier, qui donneront son «visage à l'islam en Afrique».

L'avenir ? Dans le «pluralisme», une «société ouverte», les organisations confrériques, qui ont le don d'attirer nos jeunes... Mais encore faudrait-il que les guides de ces confréries soient «crédibles», dignes de «confiance», fidèles à leur mission d' «éducation», celle dont parlait Senghor, et loin des «compromissions politiques».

Dans la peau du discutant, le Pr Bado Ndoye, philosophe lui aussi, a aussi insisté là-dessus : le «Temps» n'est ni notre ennemi, ni une «malédiction», il est «humain», et il y a comme un «impératif» : celui de «se renouveler». Renouveler la question de l'héritage des filles par exemple, dans un contexte où «la sociologie des femmes a changé», entre autres parce que les femmes ne sont plus forcément «prises en charge».

Bado Ndoye, qui s'est aussi intéressé à la situation au Sahel, devenu une «véritable poudrière», avec un «système éducatif défaillant», des «Etats en quasi banqueroute», sans parler des «rancœurs multiethniques», et des «menaces djihadistes» au Mali, au Burkina et au Niger, considère que les sciences sociales n'ont peut-être pas «pris toute la mesure» de ce qui est en train de se passer. Dans les travaux de recherches, dit-il on ne parle pas assez de cet «islam devenu africain».

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