18 Décembre 2018

Tunisie: «Au cinéma, la nature autobiographique est complexifiée»

interview

La rencontre a porté sur «Le récit de soi au cinéma». C'est-à-dire, tout ce qui touche à ce qu'on appelle plus communément l'«autobiographie» ou, la manière de certains cinéastes de relater des parties de leurs vies, des moments de leur existence : leur enfance, leur adolescence...

Il s'agit d'une démarche ancrée au présent. Je pense au journal filmé qui est une catégorie du récit de soi que le cinéma restitue : un rapport, un lien, une confrontation avec la littérature et d'autres arts, puisque l'autobiographie n'a pas été inventée par le cinéma : elle a été réinvestie dans le cinéma avec les moyens qui sont les siens et c'est intéressant de comprendre les enjeux qui s'opèrent d'une transposition à une autre : pour moi, est-ce que l'image -- art du cinéma, art du montage -- parvient à investir avec sa propre écriture une catégorie une pratique, un genre qui est littéraire, et qui continue à traverser d'autres arts, mais aussi d'autres pratiques médiatiques ? Aujourd'hui, avec les nouvelles technologies, la question du récit de soi et par soi est présente en permanence dans nos vies.

Est-ce que «Le récit de voyage» est considéré comme «un récit de soi» ?

Le voyage peut être un articulateur : une manière de parler de soi. On peut aussi très bien travailler des récits de voyage sans parler de soi. Le film de Coppola «Apocalypse now» est un film sur un voyage qui évoque le voyage de quelqu'un qui part à la rencontre de quelqu'un d'autre. Il y a peu d'autobiographie dans le film, ce n'est pas celle de Coppola en tout cas. Même s'il y a, dans l'aventure du personnage, une aventure que le cinéaste va vivre au sein de son tournage. Le récit de voyage n'est pas exclusivement une autobiographie mais il peut en faire partie, oui. Je pense à «No sex last night» de Sophie Calle qui est un road movie. L'héroïne prend sa voiture avec son compagnon et raconte au jour le jour leur voyage et, à travers leur récit, de voyage on les découvre : ce qu'ils sont, ce qu'ils vivent, etc., etc.

Et quelle est donc cette différence entre l'autobiographie et l'autoportrait ?

C'est large ! Il va me falloir beaucoup de temps. Mais je dirais qu'en premier lieu, il y a une grande porosité entre les catégories. Il n'y a pas d'étanchéité entre les deux. Après, l'autobiographie a ses avantages si on prend les choses au pied de la lettre. Et c'est toujours difficile de les prendre au pied de la lettre, parce que la pureté de la catégorie est quand même relative. L'autobiographie a un regard rétrospectif, un désir de construire une image, de neutraliser le temps. Il s'agit d'un rapport au temps qui pourrait distinguer les deux catégories avec cette idée que l'autoportrait, c'est la reconstruction d'une image par éclats, par fragments, par morceaux. C'est assez paradoxal de parler d'autoportrait au cinéma qui est un acte du récit et du mouvement. Alors que l'autoportrait est une mise à l'épreuve du récit et du mouvement. La question serait de savoir comment le cinéma, bien qu'il soit «art du récit» et «art du mouvement», a finalement réinvesti l'autoportrait ? On le voit dans «Les plages d'Agnès» d'Agnès Varda, par exemple : il y a cette idée d'éclater le «Je», d'éclater ce qu'elle est, et de partir à la reconstruction de sa personnalité à travers ces morceaux, comme du collage.

D'où vous vient cet intérêt pour l'œuvre de Maurice Pialat ?

Mon intérêt pour Maurice Pialat tient au fait d'être toujours attiré par ses films, son cinéma. Il s'agit d'une référence : c'est un cinéma qui m'a fait comprendre beaucoup de choses sur le 7e art, sur le monde. Je retrouve chez ce cinéaste un rapport au réel assez particulier. Et puis, je suis assez intéressé depuis toujours par ces cinéastes qui décident de se raconter, de tout mettre sur la table, de se servir de leur vie pour faire du cinéma, du cinéma pour aussi construire leur vie, c'est le cas de François Truffaut par exemple, qui a toujours pensé d'une manière proche et intime, le rapport entre le cinéma et la vie. J'ai beaucoup travaillé sur Jean Moustache aussi.

Quelle est la différence entre adapter une autobiographie et adapter un roman sur grand écran ?

La différence est simple : lorsqu'on adapte un roman, il peut être autobiographique, si c'est vous qui avez écrit ce roman. Par contre, si ce n'est pas vous qui l'avez écrit, vous faites une adaptation ou ce qu'on appelle une «biographie» ou «un biopic». La différence entre la biographie et l'autobiographie, c'est que dans une biographie, on raconte l'histoire de quelqu'un. Dans l'autobiographie, vous racontez une vie, et c'est la vôtre. Alors, justement le problème que pose le cinéma : «C'est qui raconte ?» est-ce que c'est le scénariste ? Le metteur en scène ? Et quelle est la part du monteur dans cette 3e lecture. Et c'est là que les choses se complexifient au cinéma. Aborder la question de l'énonciation et trouver qui est ce «Je». En littérature, ça ne semble pas trop poser de problème, quand quelqu'un écrit sa biographie, c'est forcément lui, mais quand on réalise un film, on est dans une démarche collective, même si une petite caméra permet aujourd'hui de travailler seul, mais globalement on travaille dans le cadre d'une collaboration collective et dans le cadre de 3 écritures au moins. Quand Jean Moustache fait la maman et la prostituée, la dimension autobiographique réside dans le scénario qu'il écrit tout seul, après il faut passer par des acteurs pour interpréter son histoire, et ensuite, faire appel à un monteur pour recomposer son histoire. Donc, il y a quand même des strates qui viennent complexifier la nature autobiographique.

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