Burkina Faso: Procès putsch manqué - Le général Diendéré accable Zida jusqu'au bout

Général de brigade Gilbert Diendéré

Hier, mardi 18 décembre 2018, a été le 13e et dernier jour d'audition du général de brigade Gilbert Diendéré. Les avocats des parties civiles tout comme ceux de la défense n'ont donc pas tari de questions et d'observations qui pour faire établir la responsabilité du général dans les événements du 16 septembre 2015, qui pour tenter de le disculper. L'accusé, lui, est resté droit dans ses bottes en désignant Yacouba Isaac Zida comme ayant été à la base de tous ces événements.

A la reprise de l'audience, c'est Me Pierre Yanogo, un des avocats des parties civiles, qui a tenu le crachoir pendant environ 2h bien garnies de questions et d'observations à l'endroit du présumé cerveau du putsch manqué du 16 septembre 2015. Se prononçant de nouveau sur une des pièces produites par le général Gilbert Diendéré, il a extériorisé son sentiment : « Ça me dérange qu'on produise une caricature pour remettre en cause la parole des officiers».

Il s'agit en réalité du croquis du poste de commandement sis au camp Naaba Koom II où a eu lieu la rencontre avec les officiers dès les premières heures du coup de force. Pour étayer ses propos, l'avocat a brandi une déposition de l'adjudant-chef Moussa Nébié, dit Rambo, qui dit en substance que «quand nous sommes arrivés chez lui, le général a dit PC corps. Je l'ai accompagné jusqu'au secrétariat au Camp Naaba Koom et je suis ressorti. Sécurité oblige ».

Me Yanogo a expliqué qu'il a évoqué cet élément afin de montrer que le natif de Yako a tenté dès le départ de mettre au pas tous les officiers, battant ainsi en brèche tous les arguments avancés par l'éphémère président du CND. « Quand le général dit que la hiérarchie a dit d'assumer, ce n'est pas vrai ! Elle a dit que ceux qui ont commencé n'ont qu'à terminer. Le général n'est pas reparti voir qui que ce soit. Il a assumé. Donc il fait partie de ceux qui ont commencé. L'argument selon lequel il est venu en sauveur est techniquement incorrect. Les institutions ont été dissoutes par sa déclaration, c'est le coup d'Etat. Ce n'est pas autre chose ! La déclaration du général est la cheville ouvrière du coup », a développé Me Yanogo.

«Dans ce procès, nous ne sommes pas le bienvenu»

A la barre depuis une dizaine de jours, Gilbert Diendéré n'a pas manqué de répéter que certaines personnes auraient dû être avec lui dans le box des accusés alors que celles-ci sont libres de leurs mouvements. Parmi elles, la hiérarchie militaire. Pour lui, cet argument ne dédouane aucunement le mis en cause de ses responsabilités dans le cadre de cette affaire.

Son confrère Me Séraphin Somé, lui, a préféré revenir sur la vacance du pouvoir. « Ce n'est pas quand on prend une autorité et qu'on l'enferme dans une salle qu'il y a vacance de pouvoir ». Une observation qui a laissé l'accusé dans l'indifférence. « J'ai écouté le long développement. J'estime qu'il n'y a rien de nouveau », s'est-il contenté de réagir.

Me Séraphin Somé a ensuite focalisé son intervention sur des propos tenus par les avocats de la défense et l'accusé. Morceaux choisis. Me Jean Yaovi Degli a l'audience du 7 décembre disait ceci : « Il se passe des choses anormales dans ce tribunal. La partie civile fait plus que le parquet. Elle se met à sa place ».

Le constat de Me Somé est que ces propos ne sont pas les bienvenus dans ce procès. « Dans un procès pénal, la partie civile joue un rôle de ministère public. Dans ce procès on dénie ce droit aux victimes et à la partie civile pour la manifestation de la vérité. Dans le subconscient de la défense, ils disent qu'il n'y a pas eu de morts ni de préjudices causés à l'Etat. Si la partie civile n'est pas dans cette salle, c'est comme s'il n'y a pas eu de morts. On veut nous exclure de ce procès », a indiqué l'homme en robe noire qui a aussitôt évoqué d'autres propos du même avocat de Diendéré.

« Il dit qu'on s'est trompé de procès et que c'est à défaut de juger Blaise Comparé qu'on a pris le raccourci à travers le général ». « Nous avons dit que si le général n'avait pas servi un homme, un système, ce n'est pas maintenant qu'il trouvera une vocation de shérif pour perpétrer ce coup. Il n'est pas là par procuration. Attentat à la sûreté de l'Etat, trahison, incitation à commettre des actes contraires aux devoirs et à la discipline militaire, c'est de lui qu'on parle et non de Blaise Compaoré. De grâce, c'est cela qu'il faut démonter. Est-ce que la défense a réussi à le faire ? Je dirai non », a argué Me Somé.

Il a également estimé que l'annonce de « Golf » préconisant au tribunal de laisser les «petits » et de le détenir 100 ans à la MACA n'est qu'une opération de charme et de communication auprès de ses coaccusés. « Il est en train de faire un clin d'œil à ses coaccusés dans le box. Il veut faire croire qu'il se bat pour les tirer d'affaire. Nous avons des éléments qui montrent que c'est lui qui a nui à ceux qu'il appelle les petits. L'histoire politico-judiciaire a montré que les grands font tout pour se mettre à l'abri et que ce sont les petits qui casquent », a résumé Me Séraphin Somé avant d'interpeller le président de la chambre de première instance, Seidou Ouédraogo : « Je souhaite que Me Yelkouni ne me perturbe pas. C'est une technique pour me déstabiliser dans mes idées. Mais c'est déloyal ».

« Y a-t-il des gens intouchables ? »

Après cette alerte, l'avocat est reparti dans sa longue série d'observations et de questions. Pour lui, c'est parce que «Golf » avait soif de vengeance, de rétablir l'ancien régime qu'il a fait ce coup d'Etat. Et d'ajouter que le fait que Yacouba Isaac Zida, façonné par le général, soit devenu président avant lui, l'ulcérait.

« Mon général, Diomandé Vagondo, dont la responsabilité est établie dans ce dossier et le général togolais qui vous a aidé ne sont pas là. Est-ce que vous vous plaignez ? Est-ce que ça vous gêne ? », l'a interrogé l'avocat. « Ce n'est pas à moi de les faire venir. On ne m'a jamais posé la question », a répondu l'ex-chef d'état-major particulier de la présidence du Faso. «Mais, aujourd'hui on vous pose la question », a rebondi Me Somé. « Ce matin, c'est trop tard je ne répondrai pas», a rétorqué l'accusé.

Pour Me Somé, sur les cinq chefs d'accusation qui pèsent sur le général de brigade il n'y a même pas un léger doute. «On pensait d'ailleurs qu'il allait dire : oui je reconnais, je vous prie d'excuser les petits », a-t-il ajouté. « J'ai écouté la très longue intervention de l'avocat d'Isaac Zida. Dans leur tête, le général doit dire ceci ou cela. Pour eux, c'est ce qu'ils ont dans leur tête que je dois dire. Mais jusqu'à demain je ne dirai pas ici ce que je n'ai pas fait », a martelé Gilbert Diendéré.

Après quelques questions sur les armements du RSP, Me Dieudonné Bonkoungou, un avocat de la défense, a déploré l'absence d'éléments de constat d'usage sur les victimes. « Si on peut instruire de prendre des précautions pour examiner les éléments sonores électroniques, on pouvait prendre également les mêmes précautions pour examiner les victimes », a-t-il fait observer.

Sa compréhension du procès est que l'instruction de ce dossier a été dans une logique inachevée, dans un raisonnement "a capellatoire" qui fait allusion à un chant sans accompagnement instrumental... « Est-ce qu'il y a vraiment de la justice dans ce procès ? Pour nous il est évident que la hiérarchie est aussi coupable. Il y a des gens qui sont désignés. Y a-t-il des gens intouchables ?

Après avoir résisté aux convocations du juge d'instruction, ces gens (ndlr : hiérarchie militaire) comparaissent comme des témoins. On dit que c'est le général qui a dénoncé les soldats subalternes. Mais c'est lui aussi qui a dénoncé la hiérarchie. Mais, celle-ci n'est pas là », a-t-il déploré. Il a évoqué les « témoins arrangés et les faux procès-verbaux » en dernier ressort qui sont des choses qui ne participent à l'équité du procès.

Son confrère de la défense, Me Mamadou Sombié, lui, s'est intéressé au matériel de maintien d'ordre venu des deux pays voisins (Côte d'Ivoire et Togo). « Mon général où se trouve actuellement ce matériel ? », a voulu savoir Me Sombié. Le présumé cerveau du putsch a expliqué qui a été remis à la gendarmerie et à la police et étant donné que trois ans sont passés, il n'est plus en mesure de dire exactement où ça se trouve. « Ce matériel est un corps de délit. Est-ce qu'il est sous scellés ? Il faut que le parquet nous dise ce qu'est devenu ce corps de délit. Les personnes qui ont réceptionné ce matériel doivent être devant vous comme des receleurs », a insisté Me Sombié. Un avis partagé par «Golf».

Me Yérim Thiam a attiré l'attention de l'accusé sur l'attitude de l'ambassadeur américain (ndlr : Tulinabo Mushingui) en poste au Burkina Faso au moment des faits. « J'étais étonné par la surexcitation des USA. Est-ce que cela vous a intrigué ? », a interrogé Me Thiam. Une question à laquelle Gilbert Diendéré ne s'est pas fait prier pour répondre. « Oui je me demandai pourquoi il s'intéressait à un problème interne. Il m'a même conduit à la gendarmerie et à la MACA », a précisé le mis en cause. Me Zaliatou Aouba, elle, s'est indignée du fait que dans ce dossier, d'autres éléments du RSP et la gendarmerie ne se retrouvent pas dans le box des accusés alors que tous ont assuré la sécurité et l'escorte du général au moment des faits.

« Le dernier mea culpa de Golf »

Dans l'après-midi, l'audience s'est poursuivie avec les dernières observations des avocats de la défense. Chacun y est allé de ses derniers arguments pour démontrer l'innocence de celui que l'on présente comme le cerveau du coup d'Etat. Si Me Abdoul Latif Dabo est revenu sur la thèse des SMS tronqués, Me Mathieu Somé, lui, a préféré décrier de nouveau un non-respect de la procédure depuis l'instruction. Me Olivier Yelkouni, lui, n'a pas manqué de fustiger le parquet militaire, qui selon lui, a entamé le procès avec des convictions déjà établies.

Ce fut dans la foulée, le mot de fin de «Golf », mais pas avant que le président de l'audience ne s'assure que le speech final de l'accusé sera bref. « Si votre mot de fin doit dépasser vingt minutes, nous allons suspendre l'audience pour y revenir demain », a dit Seidou Ouédraogo. « Non, ça ne va pas durer plus de 5 minutes », a promis l'accusé, avant de livrer un message empreint de solennité, qui a visiblement été plus une adresse à tout le peuple burkinabè qu'au tribunal : « Je voudrais d'abord vous remercier, remercier tous les membres du tribunal pour la patience avec laquelle ils m'ont écouté. Merci de m'avoir accordé ce temps pour que je puisse m'exprimer », a-t-il déclaré en guise d'introduction.

Et de poursuivre : « A la Chambre du contrôle de l'instruction, j'ai dit que je souhaitais aller au procès pour mieux m'expliquer et je pense que le fait d'être passé à la barre m'a, en effet, permis de m'expliquer. Je n'ai pas pu convaincre tout le monde et je ne peux pas convaincre tout le monde, parce que des gens sont venus ici avec des idées préconçues. Je voudrais aussi m'excuser si toutefois devant votre barre, j'ai tenu des propos qui ont offensé une tierce personne. Tenir des propos pour offenser qui que ce soit n'a jamais été mon intention. Le 23 septembre 2015, dans cette même salle, j'ai déclaré devant la presse nationale et internationale que je regrettais les morts, les blessés et les dégâts survenus suite aux évènements du 16 septembre et jours suivants. Je continue de regretter cela », a fait savoir l'officier qui était loin d'avoir fini son mea culpa.

Il a ajouté que deux jours plus tôt, soit le 21 septembre, il avait exprimé les mêmes regrets avec à l'appui «une demande de pardon au peuple burkinabè». «Aujourd'hui, j'ai encore les mêmes regrets et je réitère ma demande de pardon », a insisté le mis en cause qui demande aussi de « tourner la page de ce qui est arrivé ».

Le mot de fin de l'officier supérieur a été une autre occasion pour ce dernier de pointer un doigt accusateur sur le numéro 2 du défunt Régiment de sécurité présidentielle, Yacouba Isaac Zida, lui que « Golf », le long de son interrogatoire, a considéré comme le responsable des malheureux évènements. « Je m'indigne du fait que c'est une situation qui est arrivée par la volonté d'un homme qui a pensé à un certain moment que son heure était arrivée. Aujourd'hui, cet homme n'est pas là. Je ne sais pas où il est mais je sais qu'il n'est pas là. Je ne sais si là où il est, il fait chaud ou froid, mais je sais qu'il a quitté le pays et nous a laissés dans la situation que nous vivons actuellement », a affirmé l'accusé qui a également regretté au passage les attaques terroristes que connaît le Burkina Faso depuis ces dernières années.

A l'issue de ces notes, l'accusé a rejoint sa place avec l'autorisation de Seidou Ouédraogo. Mais bien avant, le général, après avoir servi la ration au tribunal, ne s'est pas contenté de vite rejoindre le box des accusés. En effet, les avocats assis à la première loge, aussi bien ceux des parties civiles que de la défense, ont reçu chacun une poignée de main de « Golf ».

L'audience reprend ce matin par l'interrogatoire d'une accusée, Minata Guélwaré, qui reviendra à la barre car son audition avait été suspendue quelques semaines plus tôt.

Encadré :

Me Somé à Me Degli, Sombié et Me Sandwidi

« Me Degli s'était livré à la présentation des hauts faits de l'ancien régime. Si Blaise a transformé le Burkina Faso en un paradis, il s'est où il se trouve. Il peut aller le voir, le prier de venir transformer son pays en paradis. Le peuple s'est volontairement insurgé et il a fui le pays pour échapper à la justice. Nous ne sommes pas les premiers à évoquer des éléments qui ne nous concernent pas. C'est la défense qui le fait et nous sommes obligés de répondre », a indiqué Me Somé Séraphin, en réplique à des propos de l'avocat du général.

Et d'ajouter concernant les deux autres avocats : «J'ai noté des déclarations très graves de Me Sombié et de Me Sandwidi. Mon général, vous avez eu au moins de la décence. Mais eux, ils ont franchi la ligne rouge. Ils ont dit que c'est un coup d'Etat salvateur. Il y a un qui a même demandé pourquoi vous aviez été arrêté. Me Degli, lui, a déclaré en parlant de coup d'Etat que Diendéré n'était pas un enfant de chœur. En jetant un coup d'œil dans le rétroviseur on est d'accord avec lui».

LCK

Encadré : Le deal de Zida avec un candidat aux élections

A la lecture d'un passage du livre du journaliste Atiana Serges Oulon, portant sur les manœuvres de Zida pour venir au pouvoir et ses tentatives de nouer des pactes avec des hommes politiques, Gilbert Diendéré a répété que c'est ce qu'il dit depuis le depuis du procès. Zida aurait fait croire aux militaires que ce sont les civils qui lui ont dit de prendre le pouvoir et vice versa. Les premiers, selon le général, ont été avec le Balai citoyen et le CAR. « Il a voulu faire un deal avec un candidat qui m'en a parlé quelques jours avant notre affaire de septembre 2015. Il a voulu le soutenir avec de l'argent et de la fraude certainement. En contrepartie, il le garde comme Premier ministre et lui permet de désigner deux personnes à la tête du ministère des Mines et celui des Infrastructures », a -t-il relaté. Selon ses explications, il y a aussi des zones d'ombre dans le payement de l'expert. L'accusé a souhaité que l'Autorité supérieure de contrôle d'Etat et de la lutte contre la corruption se penche là-dessus.

LCK

Encadré :

Faut-il attendre 2019 pour l'interrogatoire du général Bassolé ?

Avant de suspendre l'audience, Me Dieudonné Bonkoungou, un des conseils du général Djibril Bassolé, pressenti pour succéder au général Diendéré à la barre, a demandé la parole pour formuler une requête. En substance, il a demandé à celui qui assure la police de l'audience, au nom des avocats de l'accusé, le report de l'interrogatoire de leur client après les fêtes de fin d'année, précisément en janvier 2019, arguant que la majorité des conseils de l'accusé sont hors du pays. Pour ses confrères et lui, programmer maintenant l'audition du mis en cause pourrait entacher la sérénité des débats. Le président Seidou Ouédraogo, lui, a fait savoir que le tribunal reviendrait sur la requête au cours de l'audience de ce matin après avoir entendu d'autres conseils.

B.K.

Encadré :

Diendéré comparé à un criminel nazi, la défense s'indigne

L'on retiendra en plus de ces 13 d'audition du général Gilbert Diendéré, une passe d'armes entre trois parties au procès, à savoir l'accusation, les avocats des parties civiles et ceux de la défense. Et jusqu'à la fin de l'interrogatoire, ce 18 décembre, le feu de la guerre des mots ne s'était pas encore estompé. La preuve, lors des dernières observations des avocats de la défense, Me Olivier Yelkouni, conseil de l'accusé, est revenu sur des propos tenus la veille par un conseil des parties civiles et jugés «excessifs», lesquels, visiblement, ont troublé le sommeil d'une nuit. Dans ses développements, un des avocats des victimes avait comparé le général Diendéré à un «criminel nazi». «Les différentes parties au procès sont libres de dire ce qu'elles pensent mais nous faisons remarquer que ces comparaisons s'apparentent à des injures », a dit Me Yelkouni.

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