Congo-Kinshasa: Report de la presidentielle - Il faut craindre le pire pour ce pays

Fatou Bensouda, Procureure de la CPI
20 Décembre 2018

Comme l'on s'y attendait, la présidentielle congolaise du 23 décembre prochain a été reportée. En effet, à un peu plus de 48 heures de la tenue du scrutin, son report a été annoncé par le président de la Commission nationale indépendante, Corneille Nangaa, au cours d'une conférence de presse tenue le 20 décembre dans la capitale, Kinshasa.

A vrai dire, ce report est loin d'être surprenant, tant certains signes avant-coureurs pouvaient difficilement tromper.

Sont de ceux-là, le retard dans la livraison du matériel électoral et les difficultés d'acheminement à l'intérieur du pays. Sans oublier le récent incendie d'un entrepôt de la CENI qui a vu partir en fumée une bonne partie du matériel électoral à Kinshasa.

Le tout, dans un contexte de fortes tensions où de nombreux incidents ont été signalés par endroits, comme ces violences au Kasaï, à trois jours du scrutin, qui ont vu l'incendie de plusieurs maisons ou encore la dispersion, à l'intérieur du pays, de manifestants de l'opposition contre le candidat du parti au pouvoir qui a occasionné de nombreux blessés dont certains par balles.

Les ingrédients d'une déflagration sociale sont à présent réunis

Pendant ce temps, à Kinshasa, la capitale, la campagne était suspendue pour, dit-on, éviter des débordements, au moment où le candidat de l'opposition, Martin Fayulu, s'apprêtait à y tenir un meeting. Bref, une situation suffisamment explosive, qui fait craindre le pire pour ce pays.

D'autant plus que certains Congolais, à l'image des étudiants qui manifestaient aussi, hier, à Kinshasa, ne cachaient pas leur opposition à un nouveau report d'un scrutin qui se fait attendre depuis maintenant deux ans.

Deux longues années qui ont davantage creusé le fossé de la méfiance entre les protagonistes de la scène politique de ce pays-continent toujours à la recherche de ses marques sur la question de l'alternance démocratique.

C'est pourquoi l'on croise les doigts pour la RDC, parce que tous les ingrédients d'une déflagration sociale sont à présent réunis dans ce pays. En tout cas, tout porte à croire qu'un véritable drame est en préparation sur les rives du fleuve Congo où le manque de confiance entre adversaires semble avoir atteint le point de non-retour.

En tout état de cause, le report d'une élection, a priori, n'a rien de mauvais. Surtout si cela vise à aplanir toutes les difficultés pour tenir le scrutin dans la sérénité. Mais dans le cas de la RDC, ce report, qui n'est pas le premier du genre, est toujours inquiétant voire suspect parce qu'entre-temps, beaucoup d'eau pourrait couler sous les ponts.

Et en la matière, l'on ne peut pas donner le bon Dieu sans confession au pouvoir de Kinshasa qui est visiblement passé maître dans l'art de la roublardise.

Autrement, comment comprendre, par exemple, que Kinshasa refuse toute aide logistique de la communauté internationale alors que les autorités savaient pertinemment qu'elles n'avaient pas les moyens de déployer sur le terrain toute la logistique électorale à bonne date et à bonne heure ?

C'est un souverainisme de mauvais aloi qui vient une fois de plus prouver à la face du monde, l'indigence et la ringardise de la classe dirigeante.

Tant que le premier électeur congolais n'aura pas glissé son bulletin de vote dans l'urne, la succession de Kabila ne sera pas ouverte

Tout cela, à cause d'un seul homme qui, parvenu par effraction à la tête du pays dans des conditions tout aussi troubles, semble plutôt prêt à tous les sacrifices pour conserver le pouvoir, quitte à dresser le bûcher pour son pays.

Car, si jusqu'ici il a réussi à prouver qu'il est le seul maître à bord, rien ne dit que l'homme fort de Kinshasa ne continue pas de tirer les ficelles dans les coulisses. Et de report en report, c'est Joseph Kabila qui gagne.

En effet, pour un mandat présidentiel qui finissait officiellement en 2016, comment comprendre qu'on se retrouve en fin 2018 sans avoir encore vu le bout du tunnel ? Mais jusqu'à quand Kabila continuera-t-il à prendre ainsi en otage toute la RDC ?

Bien malin qui saurait le dire. Mais une chose est sûre, l'on peut voir un lien de cause à effet entre l'incendie de l'entrepôt de la CENI et le report du vote.

Mais il faut craindre que ce nouveau recul du scrutin ne mette la RDC à feu et à sang, pour un pays qui vit déjà sous forte tension et où les couteaux sont depuis longtemps tirés entre des adversaires qui ne demandent qu'à en découdre et qui n'entendent visiblement pas s'en remettre au seul verdict des urnes.

D'ores et déjà, les conséquences fâcheuses de ce report, en termes de finances, de logistique et de mobilisation, pourraient se faire sentir dans la reprise inattendue de la campagne. Et la réaction des acteurs politiques déjà chauffés à blanc, pourrait faire craindre de sérieux dérapages.

Quoi qu'il en soit, au regard de l'évolution de la situation, l'on peut aisément se convaincre que tant que le premier électeur congolais n'aura pas glissé son bulletin de vote dans l'urne, la succession de Kabila ne sera pas ouverte.

Car, tout reste possible. Et les mêmes causes produisant les mêmes effets, rien ne dit que les motifs qui ont valu au report du scrutin, ne serviront pas à en justifier d'autres si rien n'est fait d'ici là pour corriger la situation.

En tout cas, tout porte à croire qu'il faudra encore attendre pour voir l'après-Kabila. Car, le pouvoir de Kinshasa semble engagé dans la voie du pis-aller en voulant d'abord créer toutes les conditions pour assurer la victoire à son candidat.

De fait, les choses ne semblent pas se présenter comme prévu sur le terrain, pour leur candidat. Ceci pouvant expliquer cela, la question que l'on pourrait se poser est de savoir si le train de la succession de Kabila arrivera jamais un jour en gare. C'est le wait and see.

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