Tunisie: «Danse avec moi... »

23 Décembre 2018
interview

Effectivement, mes parents ont quitté l'Iran après la révolution. Pendant très longtemps, j'ai cru que je ne pourrais pas y retourner. Mais chez moi, on parlait persan, on évoquait la poésie, on rêvait le pays perdu. Ma mère me transmettait son attachement. A 14 ans, j'ai pu y aller. Et très vite, j'ai renoué un lien avec ce qui me manquait en France : le mysticisme.

Vous avez commencé votre initiation par la musique ?

On peut dire que je suis «entrée en musique» pour la vie. En Iran, j'ai voulu apprendre un instrument qui soit en liaison avec mes origines kurdes. J'ai donc appris le «daf», instrument à percussion, instrument sacré qui m'a introduite au soufisme.

Puis, j'ai commencé à apprendre la danse. En Iran, dans la tradition séculaire, les hommes et les femmes dansaient ensemble. Mais le pouvoir politique et religieux a demandé de respecter la chariâa et de les séparer. Cela s'est passé de la même manière à Konya. Les femmes ont continué à danser seules. A partir de 14 ans, je me rendais en Iran dès que je le pouvais, allant dans les confréries, auprès de maîtres soufis.

A quel moment avez-vous décidé d'en faire votre destin ?

A Paris, j'avais suivi des cours d'art dramatique. Mais je ne m'épanouissais pas à travers les mots. Il y avait une dichotomie entre la pratique artistique et la pratique spirituelle, et je vivais un mal-être. Ma voie n'était pas celle des mots. Je n'y retrouvais pas la puissance qui passait à travers le corps. J'ai tout arrêté. Roumi a dit : «Tous les chemins mènent au divin». J'ai choisi celui de la musique et de la danse. L'Iran est un pays grand 4 fois comme la France. Chaque région a ses danses traditionnelles, sa musique, sa symbolique, toujours en relation avec le ciel et la terre, le soleil, la lumière, le parfum... Auprès des différents maîtres, j'ai appris le Samâa, l'écoute mystique. Car en Iran, en Turquie, en Syrie ou en Egypte, on ne dit pas derviche tourneur ou danseur soufi, on dit Samâazan, le danseur du Samâa.

Sortir cette pratique sacrée de son contexte, la présenter au monde était-ce chose possible ?

Ce qui m'importe, c'est de l'emmener de façon universelle. Je suis toujours la voie de Roumi qui a dit : «Je ne suis ni d'Orient ni d'Occident et ma place est sans trace».

Je suis rentrée en France, et j'ai créé ma compagnie, dont le nom s'est imposé à moi comme une évidence : L'œil persan. J'ai été la première, en Europe, à faire connaître les danses traditionnelles du monde persan, celles d'Iran, mais aussi d'Ouzbekistan, du Tadjekistan... J'ai dansé au musée Guimet, à l'Ima, dans les festivals les plus prestigieux. Dans ces spectacles, les danses traditionnelles étaient illustrées de costumes, de bijoux. A la fin du spectacle, je dansais une danse soufie en robe blanche, sans aucune parure. Les gens venaient en pleurs me remercier pour cette danse. Petit à petit, quelque chose a commencé à prendre toute la place : c'était là, dans cette dernière danse que j'étais dans le vrai. Là que j'étais en totale connexion avec celui qui écoutait. Que c'était tellement puissant, tellement immense, tellement universel, que j'avais tant à faire pour transmettre cette universalité. A partir de là, j'ai décidé d'y consacrer toute ma vie.

Sur une scène de spectacle, le sacré est- il préservé ?

Ce qui est sacré n'est pas matérialisé. Le soufisme est le partage de paix, d'amour, de tolérance. La jupe du danseur n'a pas de genre. A travers les mouvements de la jupe, à travers l'hypnose qu'elle provoque, se révèle la beauté de l'âme, l'invisible devient visible. Moi, je ne suis pas maître soufi, ce n'est pas là mon rôle. Mais je dis toujours que je suis «l'amie du soufisme». Mon rôle est de le présenter, de ne pas le trahir, et de ne pas me l'approprier. Je l'amène vers l'art tout en respectant les fondements. Roumi, lui aussi, dansait partout

Vous avez créé un atelier. Comment transmettez-vous votre art ?

J'ai essayé de mettre au point une méthode de formation pour transmettre aux gens qui transmettront à leur tour. On travaille sur les positions des pieds, sur la stabilité. J'anime des ateliers à Paris, à Genève, à Londres, à New York. Les gens viennent, de tout âge, de toutes origines, croyants ou non croyants, chacun portant sa vérité. Roumi n'a-t-il pas dit : «Viens, viens, viens, qui que tu sois, infidèle, idolâtre ou païen. Notre couvent n'est pas un lieu de désespoir, même si 100 fois tu es revenu sur ton serment, viens».

En Tunisie, pour la première fois dans un pays musulman, vous avez animé des ateliers, donné un spectacle... .

C'était la première fois que je me produisais dans un pays de culture musulmane. J'étais heureuse de transmettre des choses évidentes, car nous parlons le même langage spirituel. J'y suis venue par l'intermédiaire d'une amie tunisienne qui s'intéressait au soufisme. Et Roumi, encore, a dit : «Quand l'élève est prêt, le maître est prêt». Je suis donc venue à sa rencontre, elle et ses amies ont réuni un groupe, et c'est le quatrième atelier que j'anime. Je me suis également produite à l'Acropolium, dans le cadre de l'Octobre musical. Et là, nous élaborons un projet à la Cité de la culture.

Quels sont vos autres projets ?

Danser sur une musique de Bach interprétée par un pianiste turc dans un spectacle intitulé «Bach to Soufi». Danser le 19 février au Théâtre des Champs Elysées. Ecrire un livre...

Pour passer à un registre plus futile, vos jupes ne sont pas celles en coton blanc de la tradition soufie...

La jupe est l'instrument du soufi. J'ai imaginé, pour moi, des jupes plus contemporaines, dans des matières plus fluides, des couleurs, des motifs toujours inspirés des arts islamiques. J'essaie d'apporter une liberté de création dans l'esthétique de ce que je fais. C'est ainsi qu'il m'arrive de danser sur une musique qui n'est pas forcément de la musique sacrée. L'essentiel, pour moi, est de nourrir mon âme.

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