Sénégal: Me Amadou Diallo, Amnesty international - «On doit progresser vers l'accomplissement d'une démocratie réelle»

interview

Il n'y a pas d'Etat démocratique là où la liberté d'association est absente ou fait l'objet de restrictions. Me Amadou Diallo du Bureau exécutif d'Amnesty Internatinal /Sénégal en est convaincu.

C'est pourquoi, tout en relevant que le Sénégal est une démocratie en maturation et qu'il est hors de question d'accepter que des lois liberticides soient prises, il appelle à progresser vers l'accomplissement d'une démocratie réelle dans notre pays.

Dans cet entretien accordé à la rédaction de Sud Quotidien et au journal Enquête, l'avocat à la cour revient sur la situation des droits humains au Sénégal, les rapports parfois heurtés entre autorités étatiques et acteurs de la société civile qui refusent le musellement et sa nomination.

En faisant vos présentations que direz-vous ?

Je suis Me Amadou Diallo, avocat à la cour pendant une quinzaine d'années. Je suis porté à la tête du Bureau exécutif d'Amnesty Sénégal, lors de l'Assemblée générale qui s'est tenu les 1er et 2 décembre 2018.

Je remplace à cette fonction, Me Diene Ndiaye qui était en fin de mandat. Je suis élu avec cinq autres personnes.

Ensemble, nous constituons le Bureau exécutif. Ce qui représente le Conseil d'administration de l'organisation au niveau national.

Je ne suis pas nouveau dans ce bureau car avant mon élection comme président, j'étais trésorier général pendant 4 ans. Je milite à Amnesty International depuis 2003.

Récemment des attaques ont été portées contre la société civile par des autorités qui n'hésitent pas à taxer certains de se réfugier derrière ce statut pour faire de la politique. Qu'est ce que cela vous inspire ?

En ce qui concerne les accusations portées contre la société civile de faire la politique, il faut dire qu'Amnesty International ne se sent pas visé par ces accusations puisque nos règles de fonctionnement, ceux de notre travail, ne nous permettent pas de faire de la politique.

Nous continuerons à adopter ces règles qui ont été adoptées par l'organisation et qui gouvernent notre entité. Mon rôle est de veiller aux dispositions statutaires de l'organisation au niveau national.

Et pourtant votre directeur exécutif national, Seydi Gassama, a été cité nommément par le président de la République, Macky Sall ?

Seydi Gassama a été cité par le chef de l'Etat, mais nous ne nous sentons pas concernés. On ne pas peut dire qu'Amnesty International se livre à des activités politiques partisanes.

Amnesty International ne participe pas à une compétition électorale, mais il peut arriver qu'Amnesty International et les partis politiques soient interpellés sur des questions relatives à la protection des droits humains.

Dans ce cas, rien ne s'oppose à ce qu'Amnesty travaille avec ces entités. La défense des droits de l'homme incombe à tout le monde.

Et, d'ailleurs, à ce sujet, Amnesty International a organisé des manifestations pour protester contre des violations graves des droits humains en Gambie, en République Démocratique du Congo (Rdc), entre autres.

Lors de ces manifestations, on a eu des dirigeants politiques de tous bords qui y ont participé, sans que cela ne soit assimilé à une politique partisane.

La société civile qui était devant les grilles de l'Assemblée nationale n'y était pas pour soutenir l'opposition contre le régime de l'époque, mais pour défendre la Constitution du pays dont la modification aurait constitué un grand recul démocratique.

On constate qu'il y a beaucoup d'organisations de la société civile. Cela ne crée-t-il pas un désordre ?

On ne peut pas parler de floraison d'organisations de la société civile. Trop de bien ne fait pas de mal. Toutes ces organisations travaillent, quand c'est nécessaire, pour des combats bien déterminés.

Maintenant, il faut comprendre qu'Amnesty International et les autres organismes ne peuvent pas résoudre toutes les questions relatives aux droits de l'homme.

C'est bien que chacun, dans le domaine qui le concerne, puisse mener des combats. Mais, quand il s'agit d'unir nos forces pour mener un combat bien déterminé, cela se fait.

A l'Assemblée nationale, pour le vote du budget de son département, le ministre de l'Intérieur et de la Sécurité publique, Aly Ngouille Ndiaye, a émis l'idée d'organiser la société civile. Qu'elle réflexion portez-vous sur cette volonté ?

Les propos du ministre ne m'inspirent pas de commentaires particuliers, sauf à rappeler que la création et le fonctionnement des Organisations non gouvernementales (Ong) et associations obéissent aux lois en vigueur.

Il ne saurait donc être question pour nous que de nouvelles mesures soient prises pour restreindre les libertés d'associations, garanties par la Constitution et des traités internationaux auxquels l'Etat du Sénégal est partie.

Il n'y a pas d'Etat démocratique là où la liberté d'association est absente ou fait l'objet de restrictions.

Nous devons préserver cet héritage et renforcer les avancées démocratiques obtenues au Sénégal. Il sera inacceptable que des mesures soient prises dans le sens de restreindre la liberté d'association.

Le président du Comité sénégalais des droits de l'homme, Me Pape Séne, accuse la société civile de faire plus dans l'activisme que dans l'action. Que répondez-vous ?

C'est une déclaration inhabituelle venant d'une institution nationale de défense des droits de l'homme comme la société civile.

C'est vrai que cette institution est dirigée par un homme politique, de ce point de vue, on peut comprendre qu'il soit plus préoccupé par la défense des intérêts de l'Etat que ceux des droits humains.

Ce qu'il faut dire est que la plupart des organisations des droits de l'homme travaillent avec l'Etat depuis des décennies et leur rôle en matière de protection des droits humains est reconnu au niveau national et international. Ces organisations sont impliquées par l'Etat pour tout ce qui concerne les droits humains.

Des organisations dénoncent une tentative de musellement de la société civile. Comment percevez-vous cela ?

Nous sommes dans un pays qui est dans une maturité démocratique, où beaucoup de choses doivent être faites pour l'installation définitive de l'état de droits. La réaction des hommes politiques qui dirigent le pays est compréhensible, mais on ne les partage pas.

Le jour où on arriverait à un stade où l'Etat lui-même participe au financement de la société civile, ce jour là sera, pour nous, un moment historique dans l'avancée démocratique.

Je ne pense pas que cette tentative de musellement de la société civile puisse prospérer. On ne peut accepter que des lois liberticides soient prises au Sénégal.

Le Sénégal est une démocratie en maturation. On doit progresser vers l'accomplissement d'une démocratie réelle.

S'il y a des tentatives de faire reculer, par le vote de loi à l'Assemblée Nationale des dispositions qui vont constituer des restrictions par rapport aux libertés que les Sénégalais ont, naturellement, Amnesty ne saurait cautionner cela.

Le Sénégal a été élu à la tête du Conseil des droits de l'homme de l'ONU depuis décembre dernier, en remplacement de la Slovénie, pour un mandat d'un an à compter de janvier 2019. N'est-ce pas une reconnaissance de ses «progrès» en matière de droits humains ?

Nous nous réjouissons de l'élection du Sénégal pour présider cette structure importante des Nations Unies et félicitons le gouvernement pour ce succès diplomatique. Mais, l'élection d'un Etat à ce niveau ne signifie nullement que cet État n'a aucun problème de Droits de l'homme au niveau national.

D'ailleurs, il ne sera pas exagéré de dire que cet État n'existe tout simplement pas. En revanche, il faut savoir que cette élection s'accompagne de responsabilités, celle de mieux protéger les Droits humains au niveau national et celle d'élever la voix et de prendre des initiatives à chaque fois que ces droits sont bafoués dans d'autres pays du monde.

Nous espérons que notre pays sera à la hauteur des attentes de la communauté internationale.

Quelle est la situation des droits humains au Sénégal ?

Aujourd'hui, le bilan en matière de droit de l'homme n'est pas satisfaisant. Enormément de violations sont notées. Pratiquement, depuis le dernier rapport d'Amnesty 2016-2017, la situation n'a pas changé.

La liberté de manifester et d'expression n'est pas respectée, avec des interdictions systématiques de marches. Des citoyens continuent de mourir dans des lieux de détention.

Il y a la situation des talibés car, malgré l'existence d'une législation interdisant la mendicité, l'Etat n'a pas pris les mesures d'accompagnement idoines pour l'effectivité de la loi.

De ce point de vue, les droits des enfants sont depuis longtemps systématiquement violés. Il en est de même de l'inscription des enfants sur les registres de l'état-civil. Il est vrai que la première responsabilité incombe aux parents de déclarer leurs enfants.

Ils ne le font pas, certainement par ignorance. Mais, souvent, il y a l'accès aux centres d'état-civil, éloignés dans certaines localités.

Donc, l'Etat doit jouer sa contribution pour les rapprocher des populations. En somme, il y a énormément de travail à faire, même si des efforts ont été faits par ci, par là.

Ne ratez pas ce que tout le monde regarde

Plus de: Sud Quotidien

à lire

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 150 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.