11 Janvier 2019

Nigeria: Sur les chemins de Lagos, avec le romancier nigérian Teju Cole

Né aux Etats-Unis, Teju Cole a grandi au Nigeria, avant d'aller se réinstaller aux Etats-Unis à 17 ans. Romancier, historien, photographe, critique d'art, il s'est fait connaître en publiant en 2011 Open city, le récit de ses pérégrinations à travers New York où il vit aujourd'hui. La ville de Lagos est le protagoniste de son nouveau livre paru récemment en français. A travers les scènes de vie racontées sous forme de vignettes riches en notations et en émotions, il dresse le portrait en pointillé de la mégapole nigériane à la fois turbulente et créative, en quête de son avenir.

Difficile de caser dans une catégorie précise le nouveau livre du Nigérian Teju Cole paru en traduction française cet automne. Fragmentaire et mélancolique, Chaque jour appartient au voleur (titre tiré d'un proverbe yorouba) est une chronique en prose, saisissante, d'un retour au pays natal. Il y a du Aimé Césaire dans ces pages, l'emphase épique en moins. L'ouvrage du Nigérian relève à la fois du reportage journalistique, du journal intime et du récit de voyage.

Revenu dans son pays ancestral, au terme d'une longue absence, le narrateur-protagoniste tente de déchiffrer l'énigme du retour, en s'appuyant sur les signaux que lui envoie son pays et dont il doit faire sens. Son avenir en dépend, mais aussi sa vie car ce retour au bercail est vécu par l'enfant prodigue comme une descente aux enfers dont la violence menace de le consumer. Il est pourtant revenu avec l'idée de se réinstaller au Nigeria, une source inépuisable d'histoires qu'il veut écrire. « Ce lieu exerce sur moi une attraction primaire », s'exclame-t-il. Il est attiré par « une noblesse d'esprit bien rare en ce monde », mais la vénalité omniprésente, résultat de la précarité économique, lui fait peur. New-Yorkais depuis quelque quinze ans, le narrateur avait oublié la brutalité de la vie au quotidien au Nigeria. La violence y est éthique, morale, symbolique, mais pas que...

Entre escroquerie et magie

La triste réalité du pays vient se rappeler au bon souvenir du narrateur avant même qu'il ait quitté les Etats-Unis, en allant renouveler son passeport au consulat nigérian à New York. Il y est confronté à la corruption légendaire qui gangrène la vie au Nigeria, paralyse sa bureaucratie et réduit sa jeunesse aux rackets et aux escroqueries, comme les jeunes croisés dans les cybercafés de Lagos occupés à rédiger des courriels pour extorquer des fonds. Leurs mails sont surnommés « 419 » d'après l'article du code pénal nigérian que cette fraude cybernétique transgresse. Les courriels sont envoyés par des héritiers d'industriels fictifs, promettant une partie d'une fortune colossale de ces derniers en contrepartie d'une modeste avance.

« Je suis face au berceau d'un pourriel mondialement célèbre », s'exclame le narrateur. La prise de conscience de l'ampleur de la pratique lui fait dire plus loin : « Lagos est une cité aux mille Shéhérazade. Les récits se déploient en variations échevelées et, comme dans le mythe, les meilleurs conteurs sont généreusement récompensés. »

Mais les pages les plus emblématiques consacrées à la brutalité de la vie au Nigeria sont sans doute celles où Teju Cole rapporte avec un sens consommé du tragique la mise à mort d'un garçonnet accusé de vol à l'étalage. Celui-ci avait été brûlé vif par une meute de commerçants en colère, alors que d'autres assistent à la scène sans réagir. Visitant le site du marché où le crime a eu lieu, le narrateur imagine la scène en la reconstituant à partir des bribes de conversations de ses informateurs.

« Le garçon a onze ans, mais il a toujours été mal nourri et paraît beaucoup plus jeune. Il pleure. Il tente d'expliquer quelque chose. (... ) Un vieux pneu a été promptement repéré. On déchire les vêtements du garçon, on le pousse à terre encore et encore. (... ) On l'enserre dans le pneu. Il perd conscience, mais se ranime dans une panique soudaine quand on l'arrose d'essence. (... ) Le liquide dont on l'asperge est plus léger que l'eau, odoriférant, il dégoutte de son corps, perle dans ses cheveux crépus. Le garçon est luisant. L'imploration prend fin. Il cesse d'implorer avant même d'être embrasé. Le blanc de ses yeux brille comme des lampes. Il ne manque plus qu'une chose, qui est bientôt fournie. Le feu prend dans une rafale sonore, la foule hoquette et recule. Le garçon danse frénétiquement mais, entravé par le pneu, est bientôt immobile et gisant... »

Cette violence n'est heureusement qu'un aspect de la grande ville qu'on parcourt avec Teju Cole. Son livre compte aussi des pages sublimes mettant en scène des périples suicidaires du narrateur en danfo, ces minibus jaunes décrépis et bondés qui fusent dans les rues de Lagos, suivis de comptes rendus de la rencontre du narrateur avec des photographes talentueux et sa découverte d'institutions culturelles de niveau international qui font perpétuer la pratique des arts.

Enfin, l'ouvrage se clôt sur le récit d'une virée impromptue dans la ruelle des fabricants de cercueils. Des cercueils de toutes les tailles, de toutes les couleurs s'amoncellent dans les maisons qui longent la ruelle. Ils ressemblent à des barques. Sur le trottoir, des menuisiers sont à l'œuvre, leurs pieds dans les copeaux qui tombent en nid par terre. La « douce fragrance sucrée et huileuse » qui émane du bois coupé évoque pour le narrateur des arômes d'enfance. Il y a du Proust dans ces lignes et une dignité qui fait oublier les laideurs de la grande ville, ses désagréments, ses turbulences. « C'est un endroit familier et inquiétant, ce ponton de Charon, mais aussi d'une pureté exaltante », écrit Cole, réussissant à transmettre grâce à ses mots précis, ses références mythologiques et historiques, la magie des lieux.

Honnêteté intellectuelle

Cette écriture quasi photographique du réel, qui saisit la vie dans toute son épaisseur et ses tensions est devenue la marque de fabrique de Teju Cole. Elle avait fait le succès de son premier livre Open City (2011), qui l'a fait connaître. L'originalité de ce récit de pérégrinations à travers New York avait moins à voir avec la thématique identitaire de réinvention de soi propre aux romanciers issus de l'immigration qu'une réflexion sur l'écriture et sur les propres obsessions du moment de l'auteur au miroir desquelles il redessine le portrait de la mégapole américaine.

Le narrateur anonyme de Chaque jour appartient au voleur n'est pas sans rappeler Julius, le protagoniste du premier roman de Cole. Ils ont en commun un souci aigü d'honnêteté intellectuelle et le cosmopolitisme assumé des hommes de tous les mondes. Ils sont aussi des doubles fictionnels de l'auteur qui est lui-même un exilé, un érudit, un Nigérian amoureux de Mahler et de Roland Barthes. Mais aussi de Dante et du Sri-Lankais Michaël Ondaatje, auteur du magnifique Patient anglais.

« Mon cœur fait un bond, s'agite comme un poisson-chat dans un seau », s'écrie le narrateur-protagoniste de Chaque jour appartient au voleur, lorsqu'il croise dans un taxi collectif une jeune femme tenant à la main un livre d'Ondaatje. C'est sans doute ainsi que les vrais cosmopolites traversent le monde, portant dans la main leur cœur d'incorrigible romantiques.

Chaque jour appartient au voleur, par Teju Cole. Roman traduit de l'anglais par Serge Chauvin. Edition Zoë, 192 pages, 19,50 euros.

Nigeria

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