11 Janvier 2019

Libye: Le pays pointe des milices du Soudan et du Tchad dans la lutte interne

Sur la liste des mandats d'arrêt émis par le procureur de Tripoli, ce 3 janvier, figurent en plus de 6 Libyens, 22 Tchadiens et 9 Soudanais. Ils sont accusés de participer à des offensives armées qui ont visé les champs pétroliers ainsi que la base militaire de Tamanhent dans le Sud libyen.

Ils sont aussi accusés de participer aux guerres fratricides qui déchirent le pays, de menacer la sécurité nationale et de déstabiliser la Libye. Selon les chefs d'accusation, ils sont également impliqués dans des violences et des enlèvements contre rançons. Cette liste manque pourtant de précision et ne fait surtout pas la différence entre les chefs vivant en Libye et ceux qui sont ailleurs. Elle paraît confuse et incomplète.

Sur les 37 noms cités par les mandats d'arrêt, certains sont ceux de personnalités ne se trouvant pas ou plus sur le sol libyen. Certaines se trouvent même emprisonnées à l'étranger.

Exemple : à la tête de l'Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), un mouvement de rébellion tchadien parmi d'autres basé en Libye, Mahamat Nouri vit à Paris depuis des années. Tout comme Kingabé Ougouzeïmi de Tapol, vice-président d'un autre mouvement de rébellion, cité dans la liste et qui affirme lui, n'avoir jamais foulé le sol libyen.

Si Timan Erdimi, autre responsable d'une rébellion tchadienne basée également dans le sud de la Libye était autrefois dans le pays, c'est à Doha qu'il se trouve désormais la plupart du temps.

Par ailleurs, trois responsables du Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR) basé surtout à Sebha dans le sud de la Libye ont été arrêtés au Niger en novembre 2017 puis transférés à Ndjamena, au Tchad, où ils sont emprisonnés.

Le plus étonnant sur cette liste est le fait que le Libyen Masoud Jeddi soit cité en tant que Tchadien. Ce chef militaire faisait partie des forces sécuritaires du colonel Kadhafi avant de rejoindre la révolte contre le régime libyen en 2011 et d'intégrer le sud. Il est accusé par les autorités d'avoir organisé le mercenariat avec la rébellion tchadienne et soudanaise. Selon plusieurs témoins, il se serait livré à différentes sortes de trafics. En 2018, il a rejoint les forces suppléantes de Khalifa Haftar dans le sud, sous la direction de Mohamad Ben Nayel. Un changement de positionnement considéré par certains habitants de Sebha, comme « une vitrine destinée à protéger ses activités illégales » selon eux.

Autre Libyen désigné comme Tchadien, Hassan Moussa Kelly, un Toubou impliqué dans l'attaque qui a visé le croissant pétrolier en mars 2016, attaque qui a été dirigée par Ibrahim al-Jadran. Ce dernier est un chef de milice libyen. Il a mis la main pendant des années sur le croissant pétrolier au centre de la Libye. Hassan Moussa Kelly est également accusé d'avoir participé à d'autres attaques visant des bases militaires dans le sud de la Libye.

Implication soudanaise dans les affaires libyennes

Quant aux Soudanais qui figurent sur la liste, ils sont tous des responsables de la rébellion au Darfour. Parmi eux, Moussa Hilal est le plus connu. Chef de la tribu Janjawid, il est en prison à Khartoum depuis 2017. Après avoir roulé pendant des années pour Omar el-Béchir, il a retourné sa veste, a créé sa propre milice et a profité des commerces de l'or au Darfour.

De son côté, Menni Menawi, un des chefs du mouvement de libération du Soudan est accusé, lui, d'avoir fourni de mercenaires soudanais pour combattre dans les rangs des forces du maréchal Khalifa Haftar. Quant à Abdelkarim Chouli, il est aussi accusé de fournir des mercenaires soudanais au maréchal.

En août 2017, une source au sein du palais présidentiel soudanais a annoncé l'arrestation d'un groupe dépendant de Moussa Helal au Darfour. Selon les autorités à Khartoum, Moussa Helal préparait l'envoi de 1 000 combattants en Libye pour intégrer les rangs de Khalifa Haftar l'homme fort de l'est de la Libye. Ce maréchal avait reconnu lui-même en 2016 avoir eu recours à des mercenaires soudanais au sein de son armée, l'Armée nationale libyenne (ANL).

Dans un rapport présenté en janvier 2018, le groupe des experts onusiens du Darfour avait mentionné l'existence de mercenaires tchadiens et soudanais du Darfour en Libye. Avoir un salaire est le but ultime de ces mercenaires qui viennent de régions pauvres et marginalisées. Quant aux Libyens, cela constitue pour eux un moyen d'échapper aux paiements de rançons tribales.

Les mercenaires tchadiens et soudanais sont pratiquement au service de tous les partis libyens à l'est comme à l'ouest et dans le sud.

La rébellion tchadienne nie son implication, mais...

Suite à l'émission du mandat d'arrêt par Tripoli, les différents mouvements de la rébellion tchadienne présents en Libye se sont montrés catégoriques : tous ont nié leur implication dans les affaires libyennes et dans les affrontements internes. Affirmation contredite par des faits prouvés sur le terrain. En effet, des dizaines de membres de ces factions sont emprisonnés chez des milices libyennes opposées. Ces mercenaires détenus ont avoué leur appartenance ainsi que leur participation à des guerres fratricides. Les responsables militaires de l'est de la Libye comme de Misrata au centre possèdent une quantité d'informations sur ces mercenaires.

Des dizaines de Tchadiens ont été capturés par les forces de Khalifa Haftar lors de l'attaque qui a visé le croissant pétrolier en 2017. D'autres, des Soudanais, sont aux mains des milices de Misrata. Ils ont été capturés alors qu'ils combattaient dans les rangs de l'armée de Khalifa Haftar.

De plus, les partis de la lutte libyenne s'accusent mutuellement de recourir aux services de mercenaires. Khalifa Haftar a accusé à plusieurs reprises les milices islamistes de Misrata de recourir aux services de mercenaires tchadiens. Il a mené plusieurs frappes aériennes visant les bases de ces groupes armés tchadiens dans le sud de la Libye depuis 2017.

Par ailleurs, des centaines de vidéos circulent sur la toile et montrent l'implication de ces groupes tchadiens.

Ce mercredi, trois Tchadiens du CCMSR, armés et habillés en militaires ont été tués à Sebha, un autre a été capturé par une milice locale. Des photos et des vidéos postées par des activistes locaux témoignent des violences commises par ces groupes issus de différentes rébellions tchadiennes.

Autrefois, c'était les membres des groupes armés tchadiens qui diffusaient eux-mêmes des images montrant leur implication dans les violences en Libye. Plus ou peu maintenant car ils se savent surveillés.

Le tchadien Mohmad Taher Erdimi, neveu de Timan Erdimi, chef de l'Union des forces de la résistance (UFR), autre rébellion tchadienne basée dans le sud de la Libye, avait reconnu sur une chaîne de télévision libyenne que son groupe avait planté des mines dans le sud pour empêcher l'Armée nationale libyenne (ANL) d'avancer. Il avait appelé à élargir les combats contre les forces de Khalifa Haftar.

Cette implication de la rébellion tchadienne est déjà pointée par le groupe des experts des Nations unies. Elle a été également pointée par la France. En janvier 2017, un arrêté des ministres français de l'Economie et de l'Intérieur a gelé les comptes bancaires de Mahamat Nouri, qui dirige l'Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) et de Mamat Mahdi Ali, le fondateur du Front pour l'alternance et la concorde au Tchad (Fact). Tous deux sont accusés de soutenir des actions terroristes. Accusations qu'ils nient toujours.

Début 2017, des déclarations tchadiennes d'Ahmad Koukari, un responsable sécuritaire, affirment que Khartoum et Ndjamena sont intéressées par « les groupes tchadiens et soudanais qui combattent dans les rangs des parties libyennes ». Ces groupes, selon lui, « sont employés comme des mercenaires en Libye ».

D'autres rapports internationaux sont allés plus loin en indiquant que ces groupes pouvaient « menacer la sécurité dans des deux pays, le Tchad et la Libye » comme la sécurité de tout le Sahel.

Tripoli se coordonne-t-elle actuellement avec Ndjamena ?

Parallèlement au mandat d'arrêt du 3 janvier dernier, les autorités de Tripoli ont annoncé détenir Mohamad Taher Cheikh, ministre de la Défense du CCMSR. Selon plusieurs rébellions, il a été torturé et a livré des noms sous la torture. Son mouvement a appelé à sa libération et à lui garantir l'accès aux médicaments. Son arrestation est une première pour le gouvernement d'union nationale libyen qui est soutenu par les islamistes de Misrata. Selon le CCMSR, Mohamad Taher Cheikh avait disparu il y a trois mois : « On ne savait pas qui l'avait enlevé. On l'a appris par l'annonce du 3 janvier », explique un collègue à lui. Tripoli l'accuse d'avoir coordonné le mercenariat impliquant des rebelles tchadiens et soudanais.

Face à ce développement, plusieurs membres de la rébellion tchadienne font un constat évident pour eux : « C'est un coup d'Idriss Deby, le gouvernement de Tripoli collabore avec le régime tchadien », affirme un rebelle. « Ce n'est pas étonnant, mais cela ne nous empêchera pas de lutter contre le régime macabre au Tchad », assure ce chef rebelle. « Ce sont des bonnes guerres », conclut-il.

Le gouvernement d'union nationale à Tripoli a participé durant les derniers mois à plusieurs réunions sécuritaires à Ndjamena et le ministre libyen des Affaires étrangères Mohamad Taher Siala avait dénoncé les exactions menées par « plusieurs milliers de Tchadiens armés sur le sol libyen ».

Ndjamena avait coupé en 2018 ses relations diplomatiques avec le Qatar, avant de les rétablir quelques mois plus tard. Elle accusait Doha de financer des groupes armés dans le sud de la Libye comme le CCMSR.

Bandes criminelles et rébellion tchadienne : Quel rapport ?

Les mouvements de la rébellion tchadienne prennent toujours soin de se dissocier des exactions faites par des bandes de Tchadiens armés dans cette zone désertique qui échappe à l'autorité libyenne et qui est peu peuplée. Certains reconnaissent tout de même que des « éléments incontrôlés » parmi leurs combattants commettent des exactions.

A la fin de l'année 2018, le nombre de vols de voitures, des banques et les enlèvements de Libyens contre rançons ont plus que doublé, surtout dans des oasis isolées situées en plein désert non loin de la frontière tchadienne. Les habitants de Sebha et des oasis du sud accusent toujours la rébellion tchadienne d'être derrière les exactions qui touchent les civils.

Les bandes de trafiquants sont nombreuses, elles sont formées de Tchadiens, Toubou en majorité, mais regroupent aussi des Maliens, de Nigériens, des Burkinabè et des Algériens.

La criminalité transfrontalière a trouvé dans le vide sécuritaire du sud de la Libye un paradis où elle prospère.

Bandes criminelles et organisation Etat islamique, quels rapports ?

L'année 2018 a enregistré une multiplication significative de l'activité criminelle des bandes à majorité tchadienne dans cette zone de la Libye. Depuis octobre dernier, plusieurs localités, - Al Fogaha, al Gatroun, Oum el Araneb, Traghen -, ont été attaquées par des bandes munies d'armes lourdes et circulantes en voitures blindées. Ces attaques ont visé des positions de l'armée, des barrages sécuritaires, des postes de police... Lors de ces attaques, des militaires et des civils ont été tués ou enlevés. Des rançons ont été réclamées.

Fin décembre, la rébellion tchadienne a attaqué une mine d'or près de Tragen, ce qui a fait une quinzaine de morts. Les citoyens locaux et les tribus accusent toujours les Tchadiens sans faire la différence entre bandes criminelles ou rébellion. Parfois c'est l'organisation Etat islamique qui revendique ces mêmes attaques.

L'augmentation du nombre d'enlèvements contre rançons est notifiée dans un rapport des Nations unies concernant l'état sécuritaire en Libye en ce début d'année.

Les informations sont opaques et se contredisent parfois. Certaines personnes enlevées puis libérées par l'armée nationale libyenne évoquent des kidnappeurs tchadiens.

Autres remarques : toutes les attaques suicides revendiquées par le groupe EI en 2018 ont été effectuées par des personnes de type subsaharien.

Début janvier, un chef soudanais, de l'organisation Etat islamique a été tué à Goudwa, petite localité près de Tragen dans sud de la Libye. Il faisait partie du « groupe du Sahara » formé de ce qui reste de l'EI et d'al-Qaïda ainsi que de toutes les organisations qui en découlent, comme les brigades de défense de Benghazi. Toutes ces organisations ont été chassées de l'est. Ce chef de l'EI et ses hommes ont participé à plusieurs attaques contre l'armée et la police en 2017 et 2018. Ils ont participé aux attaques répétées d'Ibrahim Jadhran contre le croissant pétrolier, tout comme les mercenaires tchadiens.

La criminalité transfrontalière et le terrorisme ont de bonnes raisons de s'allier sur la scène libyenne surtout dans l'immense sud du pays avec ses frontières ouvertes. Les connexions d'intérêts n'y manquent pas.

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