Sénégal: FESPACO 2019 - Pas un seul long métrage sénégalais

17 Janvier 2019

Pas un seul long métrage sénégalais sur la liste du FESPACO 2019, la 26ème édition, celle du cinquantenaire... Au pays d'Alain Gomis, Double Etalon d'Or, en 2013 et en 2017, difficile à comprendre... Pourquoi ?

Pas de «productions», des films «pas prêts», un FOPICA qui a peut-être voulu satisfaire tout le monde, des gens... sans entregent... C'est à désespérer ? Attendons de voir la liste des courts, disent nos interlocuteurs, et misons sur nos jeunes réalisateurs.

Points de vue croisés : Fatou Touré (La Promesse), Abdou Khadir Ndiaye (Xale bu reer), et Fatou Kiné Sène, présidente de l'Association sénégalaise de la critique cinématographique (Ascc)

2013 ou 2017 : deux grands crus... Alain Gomis arrivait alors sur son cheval blanc, ou presque, et effaçait plusieurs années de disette... Double Etalon d'Or au FESPACO, on frimerait pour moins que ça...

2019... Ce sera plutôt : silence ça tourne... Sur la liste des longs métrages sélectionnés pour la 26èm édition du FESPACO, celle du cinquantenaire, une liste dévoilée il y a deux jours à Paris, au cours d'une conférence de presse, allez donc chercher le nom du Sénégal, vous ne le trouverez pas.

Vous pensiez que... ? Alors, pour dire les choses telles qu'elles sont, «ce n'est pas étonnant en fait, tout le monde savait qu'il n'y aurait pas de film cette année, tout simplement parce qu'il n'y avait pas eu de production en long métrage l'année dernière.» Ceci expliquerait cela.

A l'autre bout du fil, Fatou Touré, de la jeune génération de cinéastes sénégalais, donne quelques exemples : le long métrage de Maty Diop, «La prochaine du feu», qui ne serait pas «prêt», peut-être «parce que la postproduction prend du temps».

Pareil pour le film de Clarence Delgado, pas «prêt», lui non plus, pour le FESPACO. Fatou Touré donne encore l'exemple d'une Laurence Gavron, qui a fait un «long métrage», et qui aurait pu «déposer»... Ou alors aurait-elle des «problèmes de postproduction»...

Dans les colonnes du journal Le Quotidien (édition du 16 janvier 2019), Baba Diop, journaliste, critique de cinéma, et surtout membre du comité de gestion du FOPICA, explique, confirme : «Laurence est la seule à avoir un film», (Hivernage) ; un film «en finition, en postproduction». Comme il explique aussi que quelqu'un comme Ben Diogaye Bèye avait commencé son film Le rêve de Latricia, mais qu' «il s'est arrêté».

Pour la journaliste Fatou Kiné Sène, présidente de l'Association sénégalaise de la critique cinématographique (Ascc), «chacun a sa part de responsabilité» : les réalisateurs qui n'ont pas fait de films, et le FOPICA, qui a voulu financer un peu «tout le monde».

Au final, facile de se retrouver avec trois fois rien lorsque vous faites un film, quand on sait que le FOPICA, c'est 2 milliards de francs CFA, et que certains longs métrages, à eux seuls, le «Félicité» d'Alain Gomis par exemple, valent le milliard.

Fatou Kiné Sène n'hésite d'ailleurs pas à dire que l'on devrait peut-être ne cibler qu'un ou deux films, financés comme il se doit... Mais des projets dignes de ce nom évidemment...

Abdou Khadir Ndiaye a lui aussi du mal à comprendre comment «on peut remettre 50 millions à quelqu'un qui a un budget de 600 millions». Avec ça, «impossible de boucler son film»... Sauf si le producteur à qui l'on remet ces «50 millions est capable d'aller chercher d'autres fonds.

Et si le FOPICA ne peut pas financer tous les films, que l'on sache tout de même qui on finance. ( Si vous remarquez, parmi les projets de film financés lors de la première sélection (celle de 2014, Ndlr), pratiquement aucun long métrage n'a été réalisé, et c'est peut-être la faute aux producteurs, qui ne connaissent qu'un seul guichet : le FOPICA. On ne peut pas aller bien loin avec ça... »

La relance : «Alain Gomis et les jeunes»

Idem pour Fatou Kiné Sène, qui explique que pour avoir «des fonds additionnels», il faut un certain nombre d'atouts : «de l'influence, de l'aura, des relations», «se faire chapeauter» parfois.

Et avec le FOPICA, ajoute-t-elle, certains réalisateurs ont peut-être manqué d' «audace», celle de dire clairement que «tel montant ne suffira pas, je ne m'en sortirai pas».

Mais tout n'est pas perdu... Il y aurait de l'espoir côté... court, dixit Fatou Touré : «Pour les courts métrages, beaucoup de réalisateurs ont tourné, et je pense qu'il y aura des courts métrages qui vont être sélectionnés, ça j'en suis sûr... »

Ces dernières années justement, le Sénégal a proposé de beaux courts métrages, réalisés par les jeunes de chez nous, et financés par le FOPICA : Une place dans l'avion de Khadidiatou Sow, Xale bu reer de Abdou Khadir Ndiaye, pour ne citer que ceux-là. Grand prix Kodjo Eboucle (entre autres distinctions) pour Une place dans l'avion au Clap Ivoire 2017, Prix du meilleur court métrage et prix de l'Association des cinéastes italiens au Festival du cinéma africain, d'Asie et d'Amérique latine de Milan, pour Xale bu reer, en 2017 toujours...

Sans oublier un film comme La Promesse, de Fatou Touré (prix de la meilleure fiction et de la meilleure interprétation féminine au Clap Ivoire 2016), financé «sur fonds propres».

Explications de la réalisatrice : «Pour un court métrage, on peut encore se débrouiller, tourner sans financements. Je parle de mon expérience, de celle de mes amis et de beaucoup de jeunes qui sont dans le métier.

Un court métrage, c'est simple, mais un court métrage de qualité, ça demeure un problème. Parce que même si on fait une autoproduction, pour parler de mon cas, personnellement, j'ai quand même déboursé de l'argent, parce que même si les techniciens sont des amis, il faut un minimum pour faire une production : il faut des transports, il faut de la bonne régie, il faut payer au moins les comédiens et tout ça...

C'est un peu plus facile pour les techniciens puisque c'est une bande d'amis. Moi si je veux tourner, il y a beaucoup de gens du milieu qui sont prêts à m'aider pour faire un film. »

Avec les longs métrages, c'est différent : «Beaucoup d'argent beaucoup d'efforts, pas assez d'appui par rapport à ça, et des producteurs qui se font de plus en plus rares. Après, pour faire un long métrage, si on tente le coup, ça ne passera pas parce que, au finish, je pense qu'on accoucherait d'un téléfilm.»

Abdou Khadir Ndiaye interpelle quant à lui la Direction de la Cinématographie : « Il y a beaucoup de gens, comme moi, dont les projets sont peut-être en écriture, et la Direction devrait, par exemple, voir avec les jeunes qui ont fait de belles choses récemment, et leur proposer des choses.

Parce que ces jeunes-là, si vous remarquez, nous avons tous des projets de long métrage. Pour un court métrage, on peut faire avec les moyens du bord, ce qui est impensable quand on travaille sur un long métrage. Il nous faut des résidences d'écriture, une bourse, financée par le FOPICA.

Si on faisait les choses de cette façon, pour 10 jeunes, au prochain FESPACO, celui de 2021, le Sénégal aurait au minimum 3 à 4 films à proposer.

Il y a des jeunes que personne ce connaissait il y a quelques années, et qui se sont débrouillés pour faire un court métrage, dont certains sont reconnus à l'international, applaudis. Quand on parle aujourd'hui de la relance du cinéma sénégalais, c'est grâce aux courts métrages des jeunes, et à Alain Gomis. C'est tout.»

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Plus de: Sud Quotidien

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