21 Janvier 2019

Sénégal: Conflits, maltraitances, quête de profits, défaut de prise en charge - Quand les familles poussent leurs enfants à l'errance

Victimes d'abus, de sévices corporels ou de mariages forcés, quand ils ne sont pas impliqués dans des activités répréhensibles, nombreux sont les enfants qui se retrouvent ainsi confiés à des centres spécialisés.

Leur problème commun ? La négligence parentale, des parents laxistes ou démissionnaires, un environnement familial défavorisé, précaire. Leur refuge ? La rue et ses nombreuses tentations.

Quant aux structures d'accueil qui leur viennent en aide, elles se débrouillent un peu comme elles peuvent pour assurer leur mission : avec des moyens insuffisants, un personnel en sous-effectif, un voisinage parfois inapproprié, etc.

Nafi ⃰ est une fille à la fois belle et intelligente. Malheureusement, elle n'a pas de vie sociale. Son père n'a pas de vie stable, et il se retrouve fréquemment en prison. Quant à sa mère, livrée à elle-même avec une progéniture assez nombreuse, elle n'a ni les moyens encore moins le temps d'assurer une bonne éducation à ses enfants.

Conséquence : Nafi fugue du domicile familial, et se met à traîner dans la rue. Désorientée ! Il y'a de cela quelques temps, lorsqu'elle a été confiée aux services sociaux de Dakar, elle avait à peine plus d'une dizaine d'années. Accueillie, orientée, elle a été retournée à sa famille quelques mois après. Encore une fois, la maison familiale se révèle peu confortable.

Elle quittera une fois de plus la banlieue de Dakar, sa zone de résidence, pour se retrouver dans une région de l'intérieur du pays.

Récupérée, elle est confiée à un centre de la direction de l'éducation surveillée et de la protection sociale pour un séjour beaucoup plus long, le temps de la stabiliser, parce qu'elle développe un comportement de plus en plus déviant, et de la préparer à une formation professionnelle.

Malgré la situation de sa fille, la mère de Nafi n'a pas voulu répondre à l'appel des services sociaux. Il a fallu les menaces, pour qu'elle se présente enfin.

Comme Nafi, Mamadou est un enfant en perte de repères, au sein même de sa famille. C'est un jeune adolescent issu d'un ménage instable, entre un père drogué, et une mère travailleuse du sexe. Il n'a pas été déclaré à la naissance : inconnu de l'état civil.

Déboussolé, Mamadou a fini par trouver refuge chez une bande de malfaiteurs. Arrêté, il a été traduit devant un tribunal pour enfants pour répondre des délits d'associations de malfaiteurs et vol en réunion. Samba est un jeune enfant talibé. Il est né avec une malformation.

Chaque matin, avec ses béquilles, il se déplace difficilement à la recherche de la dotation journalière que lui a imposée son marabout. Depuis toujours, il n'a souvenance que de cette vie. Il ne connait pas ses parents qui ont choisi de se débarrasser de lui à cause de son handicap.

Le seul souvenir qu'il a, c'est le nom de son village d'origine. Un enfant infirme est une source de malédiction dont il faut se débarrasser selon des préjugés culturels de la famille du jeune garçon.

Des Nafi, des Samba et des Mamadou, il y en a par milliers. Selon la coordonnatrice des services de l'Action éducatrice et de la protection sociale en milieu ouvert (Aemo) de Dakar, Ramatoulaye Ndiaye Seck. Des mineurs en danger ou qui ont des problèmes avec la justice, à cause de leur environnement familial, il est fréquent d'en voir dit-elle.

Dans ce genre de situation, laisse-t-elle donc entendre, « ce n'est pas l'enfant qui pose problème, mais la famille en n'assurant pas son rôle d'autorité parentale ». L'autre explication, c'est que dans certaines familles, les revenus des parents n'arrivent pas à boucher les trous.

« Les familles sont maintenant devenues très précaires. L'enfant est abandonné à lui-même », déplore la coordonnatrice de l'Aemo.

L'éducatrice spécialisée et directrice du centre de Premier accueil de Dakar (Cpa), Awa Diouf Ndoye, révèle que ce sont les conditions socio-économiques de vie qui poussent ainsi les deux parents, à quitter la maison tous les jours pour le travail en laissant les enfants à eux-mêmes.

C'est cette négligence parentale qui pousse les enfants à la rue, où ils ont parfois de mauvaises fréquentations, qui peuvent les influencer négativement. Les enfants issus de parents laxistes, ou ceux issus de familles qui vivent dans la rue sont dans un environnement défavorable à leur évolution, souligne-telle.

La plupart des abus faits contre les enfants ont eu comme théâtre d'opération la rue. Par exemple, les filles mineures, travailleuses du sexe, ont commencé à développer leur activité en dehors de leurs familles.

La directrice du centre de sauvegarde de Pikine, Fatou Kamara trouve comme cause de ces difficultés rencontrées par les enfants, la non déclaration à l'état civil, l'ignorance des parents c'est-à-dire ceux qui n'ont pas les aptitudes éducatives solides pour prendre en charge convenablement leurs enfants.

Le rapport de la Direction de l'éducation surveillée et de la protection sociale de l'année 2017 conforte l'avis de ces éducateurs spécialisés en pointant du doigt la négligence des parents comme étant la principale source de déviance des enfants.

Le manque de prise en charge familiale, la lutte pour la survie, qui fait de l'enfant le chef du ménage, parce qu'il gagne de l'argent, l'expose à la prostitution et à d'autres activités telles que l'usage de drogue.

Selon ce même document, les abus sexuels en milieu scolaire plongent les enfants dans une situation délétère. Pour ces abus à l'école, la région de Ziguinchor est arrivée en tête avec 63 cas parmi les 83 répertoriés au niveau national l'année dernière.

Il faut signaler que toutes ces violations familiales faites aux enfants sont en déphasage avec la loi. La charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant, que le Sénégal a signée en 1992 et ratifiée en 1998, indique dans son article 20 que «les parents ou autres personnes chargées de l'enfant sont responsables au premier chef de son éducation et de son épanouissement et ont le devoir de veiller à ne jamais perdre de vue son intérêt supérieur.

Les parents sont aussi tenus d'assurer, compte tenu de leurs aptitudes et de leurs capacités financières, les conditions de vie indispensables à l'épanouissement de l'enfant». L'article 19 de cette charte fait aussi remarquer que «tout enfant a le droit à la protection et aux soins de ses parents et si possible de résider avec eux».

Cette même charte indique dans son article 13 que «tout enfant qui est mentalement ou physiquement handicapé, a droit à des mesures spéciales de protection correspondant à ses besoins physiques et moraux et dans les conditions qui garantissent sa dignité et qui favorisent son autonomie et sa participation active à la vie communautaire».

5903 CAS PRIS EN CHARGE PAR LA DESPS EN 2017 : Les chiffres effarants de l'errance des enfants

Au total, l'ensemble des structures de prise en charge sous la tutelle de la Direction de l'éducation surveillée et de la protection sociale, ont reçu 5903 enfants. L'ensemble des centres d'accueil ont pris en charge 3009 mineurs.

Les enfants en danger se chiffrent à 2964 et ceux en conflit avec la loi sont au nombre de 45, soit respectivement 98, 5 % et 1, 5 %. Les filles constituent 50, 25 % et les garçons 49, 65 %. Globalement, pour l'année 2017, une nette hausse du nombre de mineurs a été enregistrée dans les centres.

En effet, l'effectif de 2778 mineurs en 2016 est passé à 3009 en 2017, soit une hausse en valeur absolue égale à 231 mineurs, équivalente à 7, 67 % en valeur relative. Les services de l'Aemo, quant à eux, ont pris en charge 2894 mineurs dont une majorité d'enfants en danger au nombre de 1991, représentant 68,80 % en valeur relative.

Les mineurs en conflit avec la loi, au nombre de 903, représentent 31, 20 %. Les garçons représentent 69, 35 % alors que les filles, avec un effectif de 887, représentent 30, 64 %.

S'agissant de la répartition des mineurs par coordination Aemo, la région de Dakar domine avec ses 620 mineurs, plus du tiers de l'effectif total des mineurs enregistrés, soit 21, 42 %.

Il est à noter que l'année 2017, comparée à 2016, montre une hausse du nombre de mineurs pris en charge dans les services extérieurs de la Desps.

L'effectif de 5693 mineurs enregistrés en 2016 passe à 5903 mineurs en 2017, soit une hausse en valeur absolue égale à 210 mineurs, équivalente à 3, 55 % en valeur relative. A signaler que 180 des cas de placements dans les centres de premier accueil sont dus à la fugue et au vagabondage.

Les enfants égarés ou retrouvés représentent 160 cas. Les maltraitances telles que l'inceste, le viol et les abus sexuels sont chiffrés à 140 cas.

120 cas de mariage forcés sont dénombrés. La peur de sévices corporels est à l'origine d'une centaine de placements dans les centres. 80 victimes de conflits et 60 victimes de traite ont été enregistrées.

ABSENCE DE PERSONNEL, ENVIRONNEMENT INADAPTE DE CERTAINS CENTRES, MANQUE DE MOYENS : Ces Goulots d'étranglements de la prise en charge des mineurs

En 2017, les services de la Direction de la protection sociale et de l'éducation surveillée (Desps) ont pris en charge 5903 enfants.

Le nombre d'éducateurs spécialisés répartis dans tous les centres d'accueil du pays se chiffre à 118 personnes, soit un ratio d'un éducateur pour 50 enfants, compte non tenu des six éducateurs spécialisés en service au niveau central. La norme internationale est pourtant claire : un éducateur pour 7 mineurs. Ce manque de personnel se ressent dans les services de prise en charge.

Au centre de premier accueil de Dakar, la directrice Awa Ndoye Diouf révèle qu'il y a seulement trois éducatrices spécialisées, elle y comprise, chargées d'assurer le suivi des enfants recueillis.

A signaler que le centre fonctionne en permanence toute l'année. Tous les trois mois, il accueille une vingtaine d'enfants âgés entre 6 et 18 ans. Pour l'entretien des enfants, à part la directrice, les deux éducatrices assurent le service journalier et la permanence nocturne.

A ce défaut, d'éducateurs spécialisés, s'ajoute l'insuffisance du personnel d'appoint. « Il n'y a qu'une seule cuisinière, une seule lingère et un agent de service. Le centre se débrouille pour payer des prestations de services pour se substituer à un agent manquant », indique la directrice.

Les difficultés au centre, c'est aussi le manque d'équipement de l'infirmerie, ce qui fait que les enfants sont référés vers des centres de soin comme l'hôpital Gaspard Camara, le camp le Clerc ou le Samu social sans oublier les difficultés liées à la prise en charge sanitaire des enfants, qui n'est pas prévue dans le budget du centre ; ce que déplore Awa Ndoye Diouf.

Les maladies sont prises en charge avec l'appui de bonnes volontés dont la Pharmacie nationale d'approvisionnement (Pna). Le seul budget étatique n'est pas suffisant pour la prise en charge des problèmes du centre de premier accueil de Dakar. L'autre doléance portée par le personnel d'assistance de la structure est l'absence d'un psychologue.

La directrice des lieux informe que les enfants victimes de maltraitance et qui arrivent au centre, perturbés, ont besoin d'une assistance psychologique.

Dans certaines situations difficiles, les enfants sont conduits à Keur Xaleyi de Fann, ou à l'hôpital psychiatrique de Mbao. Or, la prise en charge n'est pas gratuite dans ces structures.

L'absence d'un véhicule de service pour le ramassage des enfants est une autre des difficultés qui plombent l'action du centre.

Le centre ne dispose pas non plus d'aire de jeux, à part une petite cour que se partage la vingtaine de pensionnaires. Pire, son environnement immédiat n'est pas favorable. Les garages de mécaniciens pullulent aux alentours, ce qui fait qu'il est très risqué pour un enfant de franchir le portail.

Quant au défaut d'éducateurs spécialisés, c'est une des raisons pour lesquelles les services de l'Aemo ont du mal à mener un suivi de proximité.

S'agissant toujours de ce manque d'éducateurs spécialisés, le centre sauvegarde de Pikine qui accueille un millier d'enfants par an n'a que 6 éducateurs spécialisés informe sa directrice Fatou Ndiaye Kamara.

Les difficultés dans la prise en charge des enfants en difficultés, c'est aussi la réinsertion socioprofessionnelle des enfants. Le directeur adjoint de la direction de la protection sociale et de l'éducation surveillée, Amadou Ndiaye, reconnait ce problème.

«Il y a un volet de réinsertion qui pour le moment ne marche pas très bien, c'est la réinsertion socioprofessionnelle, surtout pour les mineurs qui ont eu à bénéficier de la formation professionnelle : c'est-à-dire comment les réintégrer dans le système d'emplois et de l'auto-emploi.

Le problème est dû à ce que les formations dans les centres n'étaient pas sanctionnées par la délivrance d'un diplôme», dit-il. Les attestations remises par le centre ne sont pas reconnues sur le marché du travail.

Pour combler cette lacune informe Amadou Ndiaye, la Desps est en collaboration avec le ministère de la Formation professionnelle, pour faire en sorte que les centres puissent valider les enseignements et la formation donnée à ces mineurs sous la forme d'un diplôme d'état ; soit par le passage au certificat d'aptitude professionnel (Cap), soit par une approche par les compétences.

La directrice du centre de sauvegarde de Pikine, Fatou Ndiaye Kamara souhaite le renforcement de capacités des agents en charge de la prise en charge infantile. A son les avis, les préoccupations ont évolué avec l'essor des nouvelles technologies d'où la nécessité d'outiller les éducateurs spécialisés.

LA REINTEGRATION SCOLAIRE DES MINEURS EXCLUS DU SYSTEME :Un satisfecit de la Desps

La réinsertion scolaire des enfants ayant fréquenté les centres est un acquis pour le Desps. Le directeur adjoint de la structure Amadou Ndiaye soutient que les enfants exclus du système scolaire classique peuvent intégrer le cursus académique normal après avoir séjourné dans les centres destinés aux études. En juillet dernier, 262 élèves issus des centres et ayant eu de bons résultats scolaires ont été primés.

A signaler qu'en 2017, la Desps a comptabilisé un effectif scolaire de 1332 élèves répertoriés dans l'élémentaire et le moyen secondaire. Le cycle élémentaire représente 25, 75 % contre 74, 25 % pour le moyen secondaire.

La répartition de l'effectif scolaire indique la présence de 581 filles et 751 garçons. En valeur relative, les filles représentent 43, 6 % contre 56,4 % pour les garçons.

L'effectif scolaire de l'année 2017, constitué de 1332 élèves, a connu une hausse de 293 élèves comparé à celui de 2016 qui se chiffrait à 1039 élèves. Cette hausse de l'effectif scolaire est en valeur relative équivalente à 21, 99 %.

La formation professionnelle a connu aussi des avancées l'année dernière. 358 enfants ont été accueillis dans les sections d'enseignement techniques et professionnels des centres polyvalents et centres de sauvegarde dans les filières de couture, coiffure et restauration. 414 mineurs sont accueillis dans les sections d'apprentissage et de formation des centres dans les filières comme la menuiserie métallique et la sérigraphie.

La direction de l'Education surveillée et de la protection sociale (Desps), dispose de 11 centres dont les premiers sont des Centres de premier accueil (Cpa) spécialisés dans la prise en charge d'urgence des mineurs en danger, des victimes d'abus ou de viol, des témoins d'abus et des victimes de la pédophilie.

Il existe aussi des centres polyvalents qui offrent à la fois un internat et un système d'accueil de jour en externat. Ces centres polyvalents prennent en charge des enfants en conflit avec la loi, des enfants en danger et des enfants victimes.

Il y'a aussi des centres d'adaptation social. Leur spécificité est la prise en charge des enfants en conflit avec la loi et qui ont un réel problème de comportement.

Le dispositif de prise en charge est complété par les centres de sauvegarde qui n'ont pas d'internats mais qui sont de grands ensembles de sections scolaires et d'ateliers de formation. Ils prennent en charge les enfants ayant des problèmes de comportement ou qui ont été renvoyés de l'école.

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