Sénégal: Inauguration du pont Sénégambie de Farafenni - Quand le décalage des mesures sociales installe le désarroi

23 Janvier 2019

Alors que les chefs d'Etats Adama Barrow de la Gambie et Macky Sall du Sénégal saluent, à travers l'inauguration du pont Sénégambie, «un événement historique», les impactés directs du projet, notamment des commerçants, restauratrices et autres, exposent déjà leur désarroi.

En attendant l'effectivité des mesures sociales déclinées dans l'Etude d'impact environnemental et social du projet, notamment les indemnisations-dédommagements, la construction de deux marchés régionaux pour recaser les vendeurs, etc.

TRANSGAMBIENNE : Complaintes des «impactés» de Senegambia Bridge

«C'est ici qu'on n'a toujours exercé nos activités. Et grâce à notre activité nous soutenons et subvenons aux besoins de nos parents.

Donc voir notre commerce menacer ne nous agrée pas. Pour l'instant on s'en remet à Dieu et aux autorités des deux pays», dit un commerçant. «La construction du pont ne nous est pas profitable.

Parce qu'il n'y aurait plus d'arrêts ou bien les pauses (des voyageurs) ne seront plus longues, comme elles l'étaient par le passée. Depuis un certains temps, notre commerce ne marche plus», fulmine un autre.

«C'est ici que nous tirions notre gagne pain. Notre activité a considérablement baissé. Ce que nous souhaitons maintenant, c'est un appui des deux gouvernements», renchérit une restauratrice. «Rien ne marche présentement; nous devront être dédommagés.

Pour l'avenir, il va falloir trouver une solution (en réalisant un projet d'une telle envergure, ndlr), comme par exemple la modernisation des cantines qui croulent sous le poids de l'âge... »

Voila entre autres réactions recueillies par l'envoyée spéciale de Sud Quotidien en Gambie, pour les besoins de la couverture médiatique de l'inauguration du pont Sénégambie (Senegambia Bridge) de Farafenni avant-hier, lundi 21 janvier 2019, auprès de commerçants, restauratrices, piroguiers et autres personnes affectées par le projet. (Cf: Sud Quotidien n°7707 du mardi 22 janvier 2019.).

Ces témoignages, qui en disent long sur le «désarroi» des impactés directes du projet, recoupent les craintes de certains acteurs de la société civile qui ont déjà attiré l'attention sur la non effectivité de la prise en charge et indemnisation des 115 commerçants recensés sur les deux rives du fleuve Gambie (Yelitenda et Bambatenda), exprimées dès l'annonce de la date de l'inauguration du pont gambien.

Déjà, le 6 janvier 2019, Seydi Gassama, directeur exécutif d'Amnesty International/Sénégal soulevait un certain nombre d'interrogations par rapport au dédommagement des commerçants établis sur l'emprise du pont. Sur sa page Facebook, il avait posté: «les présidents Adama Barrow de la Gambie et Macky Sall (du Sénégal, ndlr) s'apprêtent à inaugurer en grande pompe ce pont, au grand bonheur des populations du Sud. Mais, ont-ils suffisamment pensé aux populations impactées ? Des commerçants sénégalais, gambiens et guinéens qui opèrent sur ce site, depuis plus de 40 ans pour certains, ont été déguerpis contre 40.000 Dalasis, environ 470.000 F CFA. Les promesses de construire des marchés à Farafenni et Soma pour les réinstaller n'ont pas été tenues. Manifestement, les standards internationaux en la matière, ceux de la Banque africaine de développement (BAD) en particulier, n'ont pas été suffisamment pris en compte dans le cadre de ce projet».

178 PERSONNES AFFECTEES DIRECTEMENT PAR LE PONT SENEGAMBIE : Les termes des dédommagements, selon le projet

Pourtant, dans le document de présentation du projet de «Corridor transgambien» du Fonds africain de développement (FAD, de la BAD) du 31 décembre 2011, et dans la Phase I: «Construction du pont transgambien et amélioration du passage transfrontalier», un certains nombre de mesures compensatoires ont été prévues dans le volet «Impact environnemental et social».

Selon le document de ce projet classé en catégorie 1, le résumé de l'évaluation de l'impact environnemental et social (EIES) était prêt pour publication le 17 août 2011, conformément aux règles de la Banque et de la Gambie en vigueur. L'Agence nationale pour l'environnement (NEA - Gambie) a délivré le permis environnemental le 5 octobre 2011.

Et, au point intitulé «Réinstallation involontaire» de cette étude d'impact, il est relevé que le projet affectera: «trois (3) agriculteurs, propriétaires d'environ deux (2) hectares de rizières sur chaque côté du fleuve Gambie; les possibilités de revenu d'environ 115 des commerçants établis sur les deux rives du fleuve Gambie à Yelitenda et à Bambatenda; et les possibilités de revenu relatives aux activités de franchissement par bac, en particulier pour environ 60 des employés de la Régie portuaire gambienne (GPA). Le nombre total de Personnes affectées par le projet (PAP) est de 178.»

LES DEUX MARCHES REGIONAUX TOUJOURS A L'ETAT DE PROMESSE

Dès lors, un Plan d'action pour la réinstallation abrégé (PARA) a été préparé. Ce plan définit le cadre d'indemnisation et de restauration des revenus pour toutes les Personnes affectés par le projet (PAP).

Et parmi les mesures d'atténuation prévues, il y a d'abord «la constitution d'une provision de 2535 euros (soit un peu plus de 1.660.425 F CFA, ndlr) pour l'indemnisation des propriétaires des rizières.

L'indemnisation complète des agriculteurs avant le commencement des travaux est une condition du premier décaissement».

Ensuite, il est programmé «la construction de deux nouveaux marchés régionaux dans le cadre du projet pour permettre aux 115 commerçants établis de continuer leurs activités dans un contexte amélioré.

Comme un intervalle de temps s'écoulera entre la fermeture du bac et la réimplantation des nouveaux marchés, un montant provisoire de 62.104 euros (équivalent à trois mois de salaire moyen) sera versé à ces 115 commerçants». Soit un peu plus de 40.678.120 F CFA, partagés entre les 115 commerçants; ce qui explique l'indemnité d'environ 470.000 F CFA perçue par chacun.

«En plus de ces mesures d'atténuation, un montant forfaitaire de 1299 euros (environ 850.845 F CFA, ndlr) sera versé pour faciliter la réinstallation des PAP sur les nouveaux sites, y compris les commerçants établis», informe le document.

Selon toujours les termes du projet, le GG (Gouvernement gambien, ndlr) s'est engagé à donner priorité aux 115 commerçants établis, et en particulier aux femmes, lors de l'allocation des emplacements dans ces nouveaux marchés régionaux.

«Le groupe de commerçants concernés comprend des individus engagés dans des activités commerciales informelles, travaillant à leur propre compte, flexibles et capables de s'adapter à la demande et qui seront réinstallés dans l'un des deux marchés qui seront construits», précise le texte.

La troisième mesure sociale du projet, c'est de «s'assurer qu'aucun des employés du GPA (Gambia ports authority, ndlr) travaillant sur le bac, dont l'emploi sera supprimé en conséquence du pont transgambien, ne se retrouve au chômage ou subisse une perte de revenus.

Sur ce sujet, l'engagement du GG a été exigé. Les solutions suivantes ont fait l'objet de discussions avec les employés du GPA (ces solutions sont décrites plus en détail dans le PARA): réaffectation du personnel (principalement les conducteurs de bac, mécaniciens et électriciens) dans d'autres sites de bac avec versement d'une somme forfaitaire pour faciliter leur réinstallation; réaffectation à d'autres fonctions dans d'autres installations publiques avec versement d'une indemnisation pour la réinstallation et la formation; et départ à la retraite/cessation d'emploi volontaire pour le reste du personnel. Le GG définira les modalités de versement des prestations, conformément aux lois et procédures en vigueur.»

DISPOSITIONS AVANT L'EFFECTIVITE DES SOLUTIONS

Et le document de relever qu'afin de mettre en œuvre les trois solutions susmentionnées dans le cadre du PARA, «des dispositions ont été prises pour mener à bien les activités essentielles suivantes: sensibilisation et explication de toutes les options d'indemnisation à toutes les PAP, y compris le personnel du GPA (coût pris en compte dans le PGES); établissement d'un centre de liaison pour les travailleurs du bac; test d'aptitude pour le personnel concerné, conformément à ses nouvelles fonctions (3 802 euros pris en compte dans le budget du PARA); choix de réinstallation et arbitrage avec l'assistance d'un cabinet juridique (3802 euros - environ 2.490.310 F CFA, ndlr - pris en compte dans le budget du PARA); mise à jour des compétences en matière de transactions monétaires, comptabilité, gestion et activités semblables, et formation au civisme et aux relations avec la clientèle (24.081 euros - 15.773.055 F CFA, ndlr - pris en compte dans le budget du PARA); et 40.558 euros - environ 26.565.490 F CFA, ndlr - prévus dans le budget du PARA pour le recensement des candidats et le versement des retraites anticipées et des indemnités de cessation d'emploi.»

S'y ajoute «le coût, hors imprévus et aléas, de l'indemnisation et de restauration des revenus des PAP a été estimé à 5.900.000 GMD (environ 149.556 euros - soit plus de 97.959.180 F CFA, ndlr) à payer par le GG. Ce paiement constituera une condition du premier décaissement», conclut le document.

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