Afrique: Clermont-Ferrand - le plus grand festival international du court métrage au monde

« On est tous des délégués généraux du Festival ». Quarante ans après sa création, l'esprit d'une communauté de cinéphiles règne toujours à Clermont-Ferrand. Dans cette ville de 142 000 habitants, située dans le centre de la France, on est fier d'avoir « les cinéastes de demain ». Le plus grand festival de courts métrages dans le monde ouvre ce vendredi 1er février ses portes. Des professionnels du monde entier et 160 000 spectateurs sont attendus à ce rendez-vous, organisé par le collectif Sauve qui peut le court métrage. Même Netflix semble avoir annoncé sa venue pour faire son marché au deuxième plus grand festival de cinéma en France (après le festival de Cannes). Juste pour la compétition internationale, on retrouvera 78 films de 58 nationalités. Et il y aura aussi des films africains. Entretien avec deux membres du comité de sélection international, Julie Rousson et Eric Wojcik.

RFI : Le Festival international du Court Métrage de Clermont-Ferrand n'a ni tapis rouge ni stars internationales. Quelle est la clé du succès pour attirer chaque année un nombre de spectateurs incroyable ?

Eric Wojcik : Je ne sais pas. On doit programmer mieux que les autres [rires].

Julie Rousson : Je pense que c'est un entre-deux. On a deux entrées : une entrée grand public qui est superbement portée par notre public local qui nous soutient depuis 41 ans. On a dépassé les 165 000 entrées l'année dernière pour nos quarante ans. C'est un vrai événement populaire. On amène des films du monde entier, des productions nationales, aussi des films qui bousculent un peu les codes du genre cinématographique avec la « Sélection Labo ». Nous avons un public qui est extrêmement populaire, mais aussi extrêmement exigeant.

L'autre casquette de Clermont-Ferrand est d'être curateur de l'émergence. Nous avons les cinéastes de demain qui iront après à Cannes, Berlin ou Toronto. Nous, on les repère dès leur premier court métrage qui est souvent la première arme du cinéaste. Par exemple, Denis Villeneuve est très tôt venu au Festival et a eu deux courts métrages en compétition. Ses films sont aujourd'hui considérés comme la synthèse du cinéma de Clermont : un cinéma populaire, un cinéma de genre, de science-fiction, mais extrêmement intelligent et travaillé. On a cette casquette à la fois populaire et professionnelle.

Vous avez reçu 9 300 films du monde entier et selon vous, parmi les films envoyés, il y avait beaucoup de « fantômes ».

Eric Wojcik : Cela concernait la sélection nationale. Le cinéma ressemble à son époque et le court métrage est surement le plus réactif. Cette année, on a reçu plus de 2 000 films français. Il y a cinq ans, c'était inimaginable. Parmi ces 2 000 films, il y en avait 400 qui parlaient des événements récents comme des attentats.

Julie Rousson : Du côté international, on a l'autre côté de la médaille : on a souvent la vision des terroristes, l'intégrisme au niveau international, puisqu'en France, on parle des victimes. De l'autre côté, on a des témoignages extrêmement bouleversants et intimes, par exemple un documentaire animé allemand, Tracing Addai, d'Esther Niemeier. On a aussi des prises de parole de femmes, c'est une conséquence du mouvement #MeToo. On a également vu beaucoup de films autour du genre, autour de la définition ou de la non-définition du genre.

Aujourd'hui, pour la plupart des gens, un film court, c'est une vidéo regardée sur un réseau social : trois minutes sur YouTube, deux minutes sur Twitter ou moins d'une minute sur Instagram. Chez vous, le court métrage peut aller jusqu'à une heure. Les films que vous recevez, ont-ils tendance à être de plus en plus courts ?

Eric Wojcik : En France, la définition officielle d'un court métrage, c'est un film dont la pellicule de 35 mm n'excède pas 1 600 mètres, projetée à 24 images par seconde. Quand on fait l'équivalent, c'est 58 minutes et 25 secondes, donc une heure.

Les films qu'on reçoit aujourd'hui ne sont pas de plus en plus courts. Évidemment, il y a plus de films qu'il y a dix ans qui font 2 minutes ou 2 minutes 40, mais dans notre sélection, on ne tient pas compte de cela, on choisit les films qui font unanimité chez nous.

Julie Rousson : Du côté national, c'est même la tendance inverse. Les films ont tendance à se rallonger. Et je noterai que même les formats internet ont tendance à se rallonger. Il n'y a pas d'« instagrammisation » du court métrage. En revanche, il y a une influence sur la forme, parce qu'il y a des films tournés format téléphone portable, mais qui sont rarement tournés avec un téléphone portable. Il y a beaucoup d'influence d'internet, de nouvelles pratiques. Je pense à Swattedd d'Ismaël Joffroy Chandoutis (France) qui est en compétition « Labo ». Il parle de pratiques très particulières dans le monde du jeu vidéo.

MyFrenchFilmFestival a enregistré en 2018 plus que douze millions de visionnages de films proposés en ligne. Cela vous tente de créer un festival de courts métrages en ligne ?

Julie Rousson : Nous, on montre des films en salles. On montre des films qui sont même passés dans d'autres festivals ou déjà disponibles sur internet. Notre but est de montrer au public du cinéma dans une salle de cinéma. En revanche, on a bien compris qu'internet pouvait être un outil de diffusion, pour toucher un autre public dans d'autres circonstances. Les habitudes de consommation de films sur internet évoluent aussi avec Netflix, myCanal, avec toutes les plateformes de VOD et SVOD. Nous, on se tourne vers ces pratiques-là en travaillant avec des acteurs déjà implantés sur ce secteur, par exemple Festival Scope qui propose après le Festival une reprise du palmarès de Clermont dans des « salles numériques ».

Festival Scope vend des tickets comme dans une salle normale, sauf que les gens se retrouvent pour voir des films en ligne. On travaille avec le festival Pleins Écrans, un festival québécois, le premier festival de courts métrages sur Facebook, qui va reprendre un programme spécial de notre rétrospective sur le Canada. On a travaillé avec une plateforme asiatique sur une sélection de courts métrages asiatiques... mais on n'a pas, pour l'instant, vocation de créer un festival en ligne.

Cette année, quatre films africains concourent dans la Sélection internationale : The Number, de Manuela Gray (Afrique du Sud, Royaume-Uni), Turning Ten de Jaylan Auf (Egypte, Royaume-Uni), Tithes & Offerings, d'Anthony Koros (Kenya, Etats-Unis), Sega, d'Idil Ibrahim (Sénégal, Etats-Unis). En 2000, vous aviez proposé un focus sur l'Afrique subsaharienne. Quelle est l'importance des cinéastes africains pour votre Festival ?

Eric Wojcik : Cette programmation de l'an 2000 est née à un moment où l'on faisait un constat grave : le court métrage était mal diffusé et encore plus mal diffusé sur le continent africain ou en provenance du continent africain. Donc, on en avait fait carrément une thématique constante, Regards d'Afrique, qui existe jusqu'à aujourd'hui. Il y a deux ou trois ans, on a élargi le champ à l'Afrique lusophone et l'Afrique anglophone. On a essayé de prendre les cinéastes encore plus en charge, de les faire venir, d'organiser des débats et des échanges avec le public pour continuer de marquer cet événement. Et on continue à le développer.

Julie Rousson : On a des films d'une très grande qualité qui sont loin de l'image caricaturale - lourd, social - qu'on peut avoir du cinéma africain, même s'il y en a, parce que c'est un cinéma qui parle des réalités très particulières, mais c'est aussi un cinéma drôle, poétique, fantaisiste.

► 41e Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, du 1er au 9 février, à Clermont-Ferrand, France. Parmi les très nombreux temps forts : un focus « Canada », à l'honneur avec une rétrospective de 36 courts métrages de ces 20 dernières années.

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