7 Février 2019

Burkina Faso: Petits métiers à Rood Woko - Une vie de docker

Les usagers de la rue el hadj Ousmane Sibiri Ouédraogo en général et ceux du journal L'Observateur paalga en particulier les ont certainement remarqués. Adossés au mur, assis à même le sol ou sur des charrettes, ils font partie du décor dans cette zone commerciale qui fourmille au quotidien.

Ils y cherchent leur pitance quotidienne en aidant les commerçants à décharger leurs marchandises ou en raccompagnant des clients avec leurs acquisitions. Eux, ce sont des dockers même s'ils sont à des milliers de kilomètres d'un port, a fortiori d'un navire.

Deux jours en leur compagnie nous ont permis de cerner les motivations de jeunes, de pères de famille, venus à Ouagadougou, dans l'espoir de toucher le jackpot. Mais ils ont vite déchanté, même si exercer ce métier vaut toujours mieux que de tendre la sébile.

«Ah journaliste, on vous connaît, on vous voit tous les jours» ; « Faut dire qu'il n'y a pas travail dans pays-là» ; «ça ne va pas» ; «on se débrouille seulement, faut nous aider hein !», entendait-on dans le tohu-bohu qui s'est déclenché lorsque certains de nos interlocuteurs ont compris le sens de notre démarche.

Un vacarme qui n'est pas sans rappeler les risques de prise à partie lorsqu'on se retrouve dans une des manifs où la tension est montée. Mais eux, ils étaient tout simplement pleins d'enthousiasme à l'idée de savoir que quelqu'un d'autre, outre les commerçants, puisse s'intéresser à leur activité.

«Apparemment, ils n'attendaient que ça», est-on tenté de dire. Cependant d'autres n'ont pas bougé d'un iota n'ayant pas le même engouement que leurs pairs : celui de se voir dans un journal.

«Que nous réserve encore cette journée ? De quoi sera-t-elle faite ? Aura-t-on une occupation ? », des interrogations qui foisonnaient certainement dans le mind de cette catégorie de personnes à la mine déconfite.

Qu'à cela ne tienne, ils étaient encore là, ce 31 janvier 2019, comme tous les jours de la semaine et dès potron-minet. «Il faut qu'une seule personne parle pour qu'on se comprenne mieux, ensuite quelqu'un d'autre pourra ajouter », lance-t-on pour calmer les ardeurs de nos vis-à-vis.

Sans trop d'hésitation, Sambo Dicko se jette à l'eau. Il est dans la capitale depuis quelques jours (ndlr : arrivé le 27 janvier) dans le but de se trouver un métier étant donné qu'il n'y a plus rien à faire, en ce moment, dans son Dori natal.

Agé de 23 ans, il vient donc de grossir les rangs de la centaine de personnes qui aident les commerçants à décharger leurs marchandises sur l'avenue el hadj Ousmane Sibiri Ouédraogo. Sambo affirme qu'avec cette activité, «on peut avoir entre 2000 et 4000 francs CFA par contrat, de quoi subvenir aux besoins en nourriture».

«Que mangez-vous le plus souvent alors ?». Après un rictus, le jeune homme cite pêle-mêle le riz, le haricot, le voandzou, relevant au passage que certains ne se gênent pas d'y ajouter des spaghettis, de la viande ou de la salade.

«Mais s'agissant d'un travail qui sollicite les muscles, est-ce que vous ne prenez pas de remontants, du tramadol par exemple ?» Une interrogation qui déclenche l'hilarité dans l'assistance, notre interlocuteur lui-même ayant pouffé de rire. «Tramadol ! Nous ne prenons pas ça, les Peuls n'en prennent pas.

Dans notre groupe, on n'en prend pas », insiste-t-il, la main sur le cœur, tout en évitant de confirmer si la prise de ce type de produit est effective ailleurs.

Malgré le nombre de jours qu'il totalisait (4 jours), le jeune homme semblait déjà maîtriser les rouages du métier. Selon ses explications, ils ne font pas de courses vers les camions pleins de marchandises, à vue d'œil.

Certains, du fait de leur ancienneté, ont établi des contacts avec des commerçants, dit-il. «Si ces derniers ont du travail, des marchandises à décharger ou à charger, ils font appel à leurs contacts dans le groupe et ceux-ci constituent une équipe dont le nombre de personnes varie en fonction du travail demandé et de la rémunération que le commerçant propose. Il n'y a pas un responsable précis, chacun a ses contacts », ajoute Sambo dont les propos ont été confirmés par un des vétérans des lieux.

Les camions se font rares, les taxi-motos pullulent

Lui, il se nomme Amidou Hama. Tout comme Dicko, il vient de Dori, précisément de Dandéogo. Dès son arrivée dans la capitale en 2001, il n'a eu d'autre métier que celui de docker. Agé de 37 ans, c'est un responsable de famille, père de quatre enfants.

«Le travail est difficile mais nous utilisons simplement nos muscles et rien d'autre », insiste-t-il également, pour lever toute équivoque. Il déplore ensuite la morosité économique qui n'arrange rien à leur situation.

«De nos jours, il n'y a plus beaucoup à faire, les camions se font rares. On peut travailler aujourd'hui et attendre une semaine encore pour avoir un autre marché (ndlr : contrat). Ce qu'on gagne, c'est juste pour se payer de quoi manger.

Avant j'arrivais à faire des économies, en repartant au village, je paye un sac de riz ou de mil pour la famille mais ça devient de plus en plus compliqué », lâche Amidou qui a donc 18 ans d'expérience dans ce milieu. «Est-ce que vos enfants sont scolarisés ? ».

«Mon premier a 12 ans, c'est une fille, elle va à l'école mais franchement (rires) je ne sais même pas quelle classe elle fait en ce moment. Le deuxième a 8 ans et est aussi scolarisé. Les deux derniers ont, l'un 1 et l'autre 5 ans.

Quand je suis au village, je les exhorte à bien travailler à l'école pour espérer réussir dans la vie», déclare-t-il. Revenant sur leur activité, il fait savoir qu'il n'y a pas d'heure fixe.

La preuve, ils se tournent très souvent les pouces, ne savent pas toujours s'ils auront quelque chose à se mettre sous la dent mais fort heureusement «Allah dans Sa bonté ne laisse jamais vide une bouche qu'Il a créée», pour emprunter une expression chère au petit Birahima, le personnage principal du livre "Allah n'est pas obligé" d'Ahmadou Kourouma.

Il se rappelle aussi qu'après avoir quitté la zone commerciale vers minuit, à l'issue d'un job harassant, en direction du quartier Dapoya où ils crèchent, ils ont dû montrer patte blanche avant de regagner leurs pénates, situation sécuritaire oblige.

Le travail de docker, à l'écouter, ne se limite pas à décharger des marchandises, il consiste aussi à faire des livraisons. Ils sont aidés dans cette tâche par les charrettes qu'ils louent moyennant 200 ou 500 francs CFA.

L'arrivée des taxi-motos dans ce domaine n'est pas non plus en leur faveur étant donné que beaucoup de clients préfèrent louer ces engins.

«On partait livrer des marchandises dans des yaars Tampouy, Ouaga 2000, entre autres, mais avec les taxi-motos, on ne fait plus de longues distances, les clients préfèrent recourir à ces taxis», se désole-t-il.

«On s'expose souvent à la poussière, d'où des problèmes de santé»

Omar Diallo, un autre manutentionnaire, qui a 15 années de pratique, évoque une autre préoccupation : les ennuis de santé.

Il est aussi marié et père de quatre enfants dont deux scolarisés. Il se veut plus catégorique sur la situation matrimoniale de tous ses pairs. « Il n'y a pas de célibataire dans notre groupe, tous ceux que vous voyez sont mariés.

Dans notre patelin, si un garçon a 15, 16 ans, c'est suffisant pour convoler en justes noces », soutien-t-il. Et d'ajouter qu'il arrive que certains tombent malades comme tout être humain. « Mais on s'en sort toujours.

Parlant des difficultés sanitaires liées à notre métier, on s'expose souvent à la poussière, ce qui peut créer des problèmes de santé comme la toux. Néanmoins, on ne peut pas se fonder sur ces aspects pour laisser le travail, on s'y accroche et ça vaut mieux que rien », déclare-t-il.

Ils ne connaissent pas de difficultés à entrer en possession de leur dû. «Après un contrat, nous gagnons toujours chacun quelque chose même si c'est insignifiant : 300, 500, 1000 francs CFA ». Du haut de ses 15 ans, il affirme également avoir palpé, dans le temps, 5000 francs CFA voire plus. Ce qui lui permettait de retourner au village pour payer une chèvre, un mouton.

« Mais, de nos jours, je peux avoir 5000 francs que j'utilise entièrement pour ma nourriture avant d'avoir un autre marché ».

Omar fait le même constat qu'Amidou : l'activité économique végète. Chez nos voisins les débardeurs, il n'y a pas de distraction, c'est le travail, rien que le travail si bien que certains peuvent passer deux jours sans voir leur couchette.

Ça vaut mieux que rien

Bassé Sanfo est le voisin immédiat de la centaine d'ouvriers. Il vend des pesticides et n'hésite pas à demander les services d'une ou de deux personnes pour raccompagner ses clients. «Je les négocie, ils accompagnent mes clients avec des cartons puis en retour je donne quelque chose pour "payer l'eau"», indique-t-il.

Pour lui, le travail des dockers a tout son sens dans cet environnement, «sôn zalm » (ça vaut mieux que rien, en langue mooré).

S'il y a quelque chose qu'il n'aime pas chez ses voisins, ce sont les petites bisbilles qui sont légion même s'il relativise en reconnaissant que c'est inhérent à tout groupe. «Ils ne s'entendent pas tout le temps, il y a souvent des disputes.

Mais au sein des couples, ça existe aussi. Il en est de même avec la langue et les dents, elles se heurtent mais demeurent ensemble », relève Bassé Sanfo.

A contrario, un point positif, il n'a jamais entendu qu'un d'entre ses voisins a pris quelque chose appartenant à autrui. Il est même prêt à mettre sa main au feu ou donner sa tête à couper.

Le vendeur de pesticides les félicite et les encourage dans ce job que certains de «mes frères » rechignent à faire. «Quand tu demandes à un de nos frères d'accompagner un client, il te regarde comme s'il insinuait que tu ne l'as pas respecté or il n'y a pas de sot métier», explique-t-il.

Amadou Moctar, magasinier, dans la zone depuis 5 ans, lui, confirme que son «boss» a souvent recours «aux Peulhs» pour décharger des marchandises ou les classer dans le magasin. Son binôme et lui étaient en train de charger des cartons sur une charrette qui sera tirée par Maurice Yaméogo.

Celui-ci avait pour mission de les acheminer à une gare ayant pour destination le Passoré. «Par carton, ils sont rémunérés à 25, 50 francs. C'est bien, ils nous aident beaucoup car nous ne pouvons pas tout faire.

Ils gagnent leur vie honnêtement, ils n'ont pas besoin de quémander pour manger, c'est à la sueur de leur front. Ils sont efficaces ; même si quelqu'un a besoin d'eux à minuit, ils sont là.

A n'importe quel moment ils sont disponibles, il suffit de les appeler seulement », témoigne le jeune-homme qui manie bien la langue de Molière, fait assez rare dans ce secteur. Le polyglotte (il parle mooré, dioula, fulfuldé) n'a pas de difficulté à converser avec les dockers contrairement à d'autres personnes.

Il loue aussi leur probité en ce sens qu'il n'a jamais entendu dire que des produits ont été dérobés. «Il arrive qu'on les envoie livrer des marchandises dans des gares, s'ils n'y parviennent pas, ils reviennent avec l'entièreté de la cargaison », explique-t-il, en évoquant, dans la foulée, la situation sécuritaire du pays comme une difficulté majeure des commerçants, par ces temps qui courent.

Selon ses propos, beaucoup de clients commandaient des marchandises à partir des provinces, mais ces derniers ne sont plus prêts à faire des stocks, à prendre de grosses quantités. «Dans ces provinces, nos clients ont peur d'attirer l'attention des passants qui les croiraient immensément riches.

Ils craignent d'être cambriolés ou qu'on attente à leur vie. Toutes ces choses ont un impact sur l'activité économique, quelqu'un qui avait l'habitude de prendre 100 cartons ne demande plus que la moitié, voire moins que ça», regrette Amadou Moctar.

«Nous prions pour qu'ils aient d'autres opportunités»

Depuis 15 ans, Mahamadi Ouédraogo fait de la vente de boissons non alcoolisées sa principale source de revenus, juste en face du doyen des quotidiens d'information. Maintes fois, il a eu recours au service des arrimeurs pour décharger ses produits.

«Si c'est tout un camion qu'ils doivent décharger, ils sont souvent une dizaine ou une vingtaine et la rétribution peut atteindre 100 000 francs, de quoi permettre à chacun de repartir avec quelque chose.

C'est parce qu'il n'y a rien à faire, sinon ce n'est pas un travail facile, ça nécessite beaucoup de muscles. Il est bien vrai qu'ils nous sont d'une grande utilité mais nous prions pour qu'ils aient d'autres opportunités.

La force physique, ils ne l'auront pas éternellement », fait-il remarquer, parlant de ceux qu'il considère maintenant comme ses frères.

La pénibilité de cette activité, à son avis, est exacerbée par la sempiternelle question du contexte : «le marché n'est plus comme avant, les camions ne viennent plus fréquemment, du coup ils sont là à ne rien faire, dénués de sous.

D'autres finissent par nous approcher et nous n'hésitons pas à leur trouver de quoi s'alimenter. Ils ne vendent rien, ils comptent sur nos activités et nous, nous prions chaque jour pour la paix dans ce pays afin qu'on continue d'avoir le minimum vital».

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