10 Février 2019

Burkina Faso: Procès putsch manqué / Lazare Tarpaga - « Mon général, vous devez avoir des problèmes de mémoire »

Deux témoins étaient à la barre de la chambre de première instance du tribunal militaire de Ouagadougou le vendredi 8 février 2019. Il s'agit du colonel-major Salif Tinguéri, chef de la commission chargée du désarmement de l'ex-RSP, et du contrôleur de police Lazare Tarpaga, DG de la police nationale au moment du coup d'Etat de septembre 2015.

Le dernier cité a avoué, par stratégie, ne s'être pas opposé frontalement à Diendéré. Face à la confusion que le cerveau présumé du putsch faisait sur la date de la formation de l'ancien patron de la police nationale, ce dernier a déclaré : « Mon général, vous devez avoir des problèmes de mémoire. »

Le colonel-major Salif Tinguéri, chef de la commission chargée du désarmement de l'ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP), a comparu à la barre du tribunal militaire en qualité de témoin. Il a été interrogé sur le processus qu'il devait conduire, à savoir le désarmement du RSP.

A l'écouter, l'opération n'a pas été un long fleuve tranquille, car une faction de l'ancienne garde prétorienne y était catégoriquement opposée. A en croire le colonel-major, les éléments qui étaient chargés du désarmement ont été menacés.

Pire, certains ont été physiquement agressés, séquestrés et leurs téléphones retirés, ce qui a conduit, dans un premier temps, à la suspension de l'opération de désarmement. Elle ne reprendra que grâce à l'intervention du sergent-chef Roger Koussoubé et du capitaine Zoumbri.

Le parquet a voulu savoir si le colonel-major a pu identifier des gens qui s'opposaient au processus de démilitarisation.

« Je n'étais pas du corps. Je serai donc incapable de mettre des noms sur les visages que j'ai vus. En plus, ils ne portaient pas de bandes patronymiques », a répondu le témoin.

La mission de désarmement a commencé le 25 septembre 2015. Elle s'est poursuivie jusqu'au 27 du même mois.

Le deuxième jour du désarmement, les missionnaires, qui avaient pour chef le capitaine Abdoul Aziz Ouédraogo, ont été sommés par le sergent-chef Ali Sanou du RSP de repartir déposer le matériel alors qu'ils se trouvaient à la sortie de Kosyam.

Après cette relation des faits, les accusés dont les noms suivent ont été appelés à la barre pour donner leur point de vue sur la déposition du colonel-major : sergent-chef Ali Sanou, sergent-chef Roger Koussoubé, capitaine Zoumbri, capitaine Dao, commandant Korogo et général Diendéré. Si les cinq derniers n'ont pas trouvé à redire sur cette déposition, le premier, lui, en avait gros sur le cœur.

« Monsieur le président, j'ai passé 19 ans dans l'armée. Durant tout ce temps, je n'ai jamais été sanctionné. Ce n'est pas dans mes habitudes de manquer de respect à un supérieur. Qui suis-je pour menacer un capitaine ? Je ne suis pas capable de le faire. Toute cette incompréhension est due au manque de communication.

Au début, on nous avait fait savoir qu'il s'agissait d'une mission d'inspection. Personne ne nous avait parlé de désarmement. Lorsque j'ai vu le capitaine et ses hommes, je les ai approchés et j'ai demandé au capitaine si ce qu'ils nous faisaient était bien.

A cette question, le capitaine s'est retourné et il a dit à ses hommes de faire demi-tour. Je me demande où se trouve l'opposition. Monsieur le président, je ne me suis jamais opposé à une opération de désarmement », a argumenté longuement le chef Sanou pour sa défense.

Saisissant la perche tendue par le sergent-chef, le ministère public lui a demandé « qui » il est pour qu'on l'informe qu'il y aurait une opération de désarmement. « Est-ce que quand le matériel est venu au RSP, vous en avez été informé ? » a demandé le parquet.

« Je ne peux pas répondre », s'est contenté de dire l'accusé. Et la partie accusatrice de rebondir : « Parallélisme pour parallélisme, vous n'avez pas non plus le droit d'intervenir pour arrêter une opération de désarmement ».

Si le général Diendéré a d'emblée affirmé qu'il n'avait rien à ajouter suite à la déposition du colonel-major, il a néanmoins tenu à signifier au tribunal qu'il n'a pas été associé au processus de désarmement.

Il a dit avoir été appelé seulement pour se voir signifier que la mission de désarmement avait buté sur des difficultés. Le père spirituel de l'ex-RSP n'est pas resté indifférent à cette situation.

Le général est intervenu pour que les choses suivent leur cours. Non sans faire cette précision : « C'est le chef de corps et le Moro Naaba qui m'ont appelé ».

L'ancien DG de la police nationale à la barre

Le deuxième témoin est un contrôleur de police. Il était directeur général de la police nationale au moment du coup de force de septembre 2015.

Il s'agit de Lazare Tarpaga. L'ancien patron des « poulets » fera sa relation des faits en se basant sur trois aspects : ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu et comment il a interagi.

Lazare a dit, dans sa narration des faits, avoir reçu un message du directeur de cabinet du président de la Transition. Dans ce texto, le Dircab l'informait que le président avait été pris en otage.

Vite fait, il lui demande par qui. Après un long silence, il obtient cette réponse de son interlocuteur : « Problème avec les militaires ». Il n'en saura pas davantage, parce que son interlocuteur ne fera plus signe de vie.

Plus tard dans la soirée, autour de 17h, le téléphone du DG sonne. Au bout du fil, le général Diendéré. Celui-ci lui demandait s'il était au courant de ce qui se passait. Il a répondu par l'affirmative.

Le général raccroche et rappelle quelques minutes après. Cette fois, selon le témoin, c'est pour demander son soutien en tant que directeur de la police nationale. Le DG a donné son accord de principe.

L'appel suivant, c'était pour demander le soutien de toute la police. Le dernier appel du cerveau présumé du putsch, c'était pour dire au DG de la police d'envoyer des hommes assurer une mission de maintien de l'ordre au carrefour de BF1 et à la place de la nation.

A tous ces appels le DG a dit avoir répondu par « Oui, mon général ». Le père de 5 enfants a fait savoir que, quand il a reçu les instructions du général, il a tenté en vain d'entrer en contact avec le chef d'état-major général des armées, Pingrenoma Zagré, et le chef d'état-major général de la gendarmerie, Tuandaba Marcel Coulibaly. Ceux-ci, a-t-il indiqué, étaient injoignables sur leurs téléphones.

Pour la mission de maintien de l'ordre devant la télévision BF1, le natif de Koupéla a signifié qu'il a fait sortir les hommes, mais qu'il leur a dit de ne pas aller à BF1. Pour ce qui est de la deuxième tâche, le contrôleur de police a envoyé ses hommes en mission d'observation.

Ayant évoqué auparavant un manque de matériel de maintien de l'ordre, de carburant, de motivation, de frais de mission pour les hommes, toutes ses doléances ont été satisfaites : 4 véhicules seront approvisionnés en carburant au conseil de l'Entente, du matériel de maintien de l'ordre ainsi qu'une enveloppe de 1 million de francs CFA ont été remis à la police. Selon le témoin, c'est le capitaine Dao qui a remis l'argent.

Appelé à la barre, le capitaine Dao niera catégoriquement cette dernière affirmation de l'ancien DG de la police. « Je n'ai pas souvenance d'avoir vu le DG le 17 septembre », a lancé vigoureusement le capitaine.

Le témoin se ravise : « J'avoue qu'effectivement, moi je ne l'ai pas vu. J'ai envoyé un élément chercher l'argent, c'est lui qui m'a dit que c'est le capitaine Dao qui lui a remis la cagnotte ».

« Vous n'avez pas eu la présence d'esprit de demander au général quelle était la nature du soutien qu'il vous demandait ? », a questionné le parquet. « Non, Monsieur le procureur », a répondu le DG.

Lors du passage du général Diendéré à la barre, il a dit que quand un homme n'est pas d'accord, il dit non. « Pourquoi vous n'avez pas dit non aux demandes du général ? », a demandé le ministère public.

« Dans l'éducation et les enseignements que j'ai reçus, il y a une grande part qui a été réservée à la prudence. J'avais su depuis 14h30 que le général avait fait arrêter le président, son Premier ministre et des ministres.

La prudence qu'on m'a enseignée ne m'autorise pas à désobéir à ses ordres. J'acquiesçais, mais vous voyez que je ne les exécutais pas à la lettre », a répondu Lazare Tarpaga.

« C'est le prototype du faux témoin »

Ce qui intrigue le ministère public, c'est le fait que le contrôleur de police ait demandé des moyens. « C'étaient des manœuvres dilatoires. Je ne pouvais pas m'opposer frontalement au général », fera savoir le témoin.

Mais pour le général Diendéré, le contrôleur de police Lazare Tarpaga est le « prototype du faux témoin », car les choses ne se sont pas passées comme le prétend l'ancien DG. « Je ne l'ai jamais appelé le 16 septembre. C'est archifaux. Le 16, j'étais en réunion avec les chefs militaires, et c'est moi qui tenais le crachoir.

J'ai eu quel temps pour l'appeler ? Rien n'était clair à ce moment-là, je lui ai demandé un soutien en tant que qui ? » a interrogé le cerveau présumé du putsch.

Le général reconnaît avoir appelé le natif de Koupéla le 17 parce qu'il avait entendu dire que des manifestants étaient en train de se diriger vers son domicile à Yako, dans l'optique d'y mettre le feu.

« Je l'ai appelé pour savoir s'il avait des éléments pour protéger ma maison. Il m'a répondu qu'il n'avait pas suffisamment d'hommes sur place, qu'il allait appeler ceux de Ouahigouya pour qu'ils aillent intervenir », a relaté le natif de Yako.

Le deuxième appel de Golf, c'était pour signifier au contrôleur de police que si ses hommes étaient loin, ce n'était plus la peine, parce que le mal était déjà fait.

Le troisième appel, a poursuivi le général, c'était pour la sécurisation d'une maison à Tampouy. La dernière communication, c'était pour remercier le chef des policiers parce que la mission avait été bien accomplie.

Avant de contredire l'ancien DG de la police, le général a dit qu'il connaît le témoin depuis 1982, et qu'il était même présent à Bobo-Dioulasso lors de sa formation militaire. Cette fois, c'est l'homme mince qui donne le fouet au témoin pour qu'il le flagelle.

« Mon général, en 1982, j'étais en classe de 1re. Je suis entré à l'école de police en 1990. Vous devez avoir des problèmes de mémoire », a rectifié le contrôleur général de police. Hilarité dans la salle.

L'audience reprend ce lundi 11 février 2019 dans la salle des banquets de Ouaga 2000, toujours avec le contrôleur général de police Lazare Tarpaga.

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