13 Février 2019

Ile Maurice: Le textile - Une nouvelle crise à l'horizon

Faut-il voir dans la mise sous administration judiciaire de Palmar Ltd et accessoirement de la délocalisation d'une partie des opérations de la Compagnie Mauricienne de Textile (CMT) au Mozambique des signes annonciateurs d'une filière textile financièrement malade ? Visiblement oui, expliquent les opérateurs économiques et les spécialistes du secteur qui n'écartent pas la possibilité que d'autres entreprises lui emboîtent le pas et déposent leur bilan sous peu.

Certes, il n'y a pas mille raisons pour justifier l'écroulement de l'usine Palmar, vieille de 30 ans, et entraînant dans le sillage sur le pavé 1 400 em- ployés, dont 300 étrangers, si l'administrateur judiciaire ne parvient à trouver aucun repreneur. Azad Jeetun, économiste et ex-directeur de la Mauritius Employers Federation, trouve que le cas de Palmar est symptomatique du sort de nombreuses entreprises textiles confrontées à un déficit de trésorerie et croulant sous un endettement massif. La Banque de Maurice estime celui-ci à Rs 8 milliards actuellement, soit 35 % des dettes contractées par le secteur manufacturier auprès des banques commerciales.

«Il ne fait pas de doute, alors que les coûts de production de ce secteur sont déjà élevés, rendant les entreprises moins compétitives sur le marché international, que l'avènement du salaire minimum en janvier 2018 est venu corser davantage la situation», explique l'économiste. Pire, il n'y a pas eu en contrepartie une hausse de la productivité chez la maind'œuvre avec pour résultat que les salaires ont continué d'augmenter, basés de surcroît sur un taux d'inflation généralement en hausse.

Une analyse à laquelle Ahmed Parkar, CEO de Star Knitwear, ne souscrit pas totalement. S'il reconnaît que le textile est confronté à d'énormes défis, il ne pense pas qu'il faut déjà mettre une croix sur ce secteur qui a encore un avenir, dit-il. «L'absence du cash-flow (marge d'autofinancement) qui perdure au niveau de ces entreprises textiles reste certes un défi car les institutions financières ne leur font toujours pas confiance.» Mais il se réjouit qu'il y a des lueurs d'espoir à l'horizon, avec notamment la décision que des clients internationaux, qui ont quitté la Chine, viennent s'installer à Maurice, à l'instar d'Armani et de Lacoste.

«Notre planche de salut reste la valeur ajoutée de nos produits qui se transforment lentement aujourd'hui en brand avec de meilleurs prix de vente mais en volume nettement réduit.» Et d'ajouter qu'il n'est pas contre le principe d'un salaire minimal, même s'il reste une charge additionnelle pour les entreprises. Cependant, il est important également d'analyser la capacité financière des différents secteurs économiques pour s'assurer qu'ils peuvent l'absorber financièrement.

Salaire minimum vs productivité

Si certains défendent l'avènement du salaire mini- mum comme une opportunité pour des travailleurs de grimper l'échelle sociale et un outil pour donner plus de dignité à la main-d'œuvre locale, il n'en demeure pas moins vrai que dans les entreprises exportatrices, dont le textile, il n'y a pas eu de gain de productivité. Pire, il a contribué dans une certaine mesure à la baisse des exportations.

En fait, des spécialistes sont convaincus : il y a une corrélation directe entre l'introduction du salaire minimum et la baisse des exportations. «Il est évident que les charges salariales des entreprises ont été alourdies considérablement avec la décision gouvernementale d'accorder cette année un salaire minimum de Rs 8 140 à ceux touchant moins. Ce qui est venu du coup augmenter le coût de production de ces entreprises, celles opérant particulièrement dans le créneau de l'exportation. Du coup, les exportations sont devenues moins compétitives», analyse Azad Jeetun.

Une opinion que ne par- tage pas l'EDB. Son Chair- man, Charles Cartier, a une différente lecture de cette problématique. «Dans un contexte économique mondial incertain, nos industries traditionnelles ont été impactées. La hausse du prix des carburants, la possibilité de guerres commerciales avec les États-Unis et les problèmes découlant du Brexit ont provoqué une baisse de nos exportations traditionnelles», a-t-il confié récemment à l'express.

À la Mauritius Export Association (MEXA), la situation dans le secteur textile est suivie de près. Un de ses membres, opérateur du textile, qui a voulu garder l'anonymat, estime qu'à la base de cette situation d'endettement il y a forcément la question de productivité. Car malgré cette hausse salariale conséquente (outre les Rs 8 140, il y a d'autres contributions de la part des employeurs pour atteindre le chiffre final de Rs 9 000), la productivité, dit-il n'a pas suivi. Et de noter qu'en un peu plus de dix ans, soit de 2007 à 2016, les employés du secteur manufacturier ont bénéficié d'une compensation salariale moyenne de 5,7 % annuellement. Or, les gains en productivité n'ont étonnamment pas suivi au niveau de la main-d'œuvre, progressant à seulement 3,5 % en moyenne durant la même période.

En fait, les opérateurs économiques insistent qu'avec le salaire minimum accordé aux travailleurs manuels dans le textile, il y a déjà une pres- sion venant d'autres catégories d'employés pour que les entreprises suivent également le pas. «C'est carrément l'effet domino avec une surenchère salariale à tous les niveaux de l'entreprise. C'est la nature humaine. Résultat des courses : l'opérateur n'aura d'autre choix que de fermer boutique s'il voit que le marché n'est plus particulièrement porteur financièrement, notamment le secteur habillement et prêt à porter, vu que les acheteurs vont s'approvisionner ailleurs où les coûts de production sont plus compétitifs», affirme un industriel mauricien.

Une étude a d'ailleurs été effectuée par le ministère du Travail et des relations industrielles pour évaluer justement l'impact du salaire minimum sur les entreprises, analysant les effets sur les différentes variables : profit, productivité et compétitivité.

Croissance assurée avec la main-d'œuvre étrangère

Aujourd'hui, le gros de la main-d'œuvre étrangère se retrouve dans le secteur textile, plus de 31 000 travailleurs y ont été recensés en septembre dernier. Le recours à ces travailleurs est jugé crucial aujourd'hui pour y assurer la croissance car, selon les dires des opérateurs, c'est leur apport qui permet aujourd'hui aux entreprises concernées d'honorer leurs commandes à temps.

«Il ne faut pas qu'on soit choqué par le fait que les Mauriciens ne sont plus attirés par certains types d'emplois. C'est une transformation normale de la société qui donne aujourd'hui des aspirations légitimes à des jeunes souhaitant grimper l'échelle sociale», estimait dans une récente interview, le Chief Operating Officer de Business Mauritius, Pradeep Dursun.

Éric Dorchies:«Une industrie cyclique»

L'industrie du textile est une industrie cyclique, explique Éric Dorchies, ajoutant que c'est un fait que le marché mondial actuel est difficile avec notamment une forte fluctuation de la demande en Europe et une concurrence accrue des principaux pays producteurs comme la Chine ou le Bangladesh mais aussi de concurrents relativement nouveaux comme la Turquie, qui bénéficie de sa proximité géographique avec les marchés traditionnels.

Il rappelle qu'au sein de CIEL Textile, il a fait le choix très tôt de diversifier les zones de produc- tion entre le cœur historique régional (Maurice et Madagascar) et l'Asie du Sud (Inde et Bangladesh). «Aujourd'hui, nous avons ainsi 19 usines réparties sur ces quatre pays. Cette stratégie ainsi que les investissements que nous avons réalisés au niveau de nos opérations, du design, de la qualité, de l'automatisation nous permettent d'être considérés par nos clients comme des partenaires de confiance et non comme de simples producteurs.»

Cela dit, les changements rapides qui s'opèrent dans le monde du «retail» comme la forte croissance du e-commerce, du «fast fashion» ou des produits responsables, ne laissent aucun répit et invitent à constamment évoluer pour suivre les tendances et rester dans le jeu, dit-il. «Notre santé économique dépend donc de notre capacité d'adaptation pour réagir très vite et rester compétitif. Pour cela, nous investissons dans la digitalisation, l'automatisation, le développement durable et, bien entendu, dans la for- mation de nos équipes.»

Éric Dorchies souligne par ailleurs qu'il faut composer avec les facteurs externes (coût du travail, tarifs douaniers, fret, taux de change, etc.) Aussi, le groupe doit poursuivre le dialogue constant avec les autorités et le gouvernement afin de préserver sa compétitivité face aux géants asiatiques.

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