13 Février 2019

Burkina Faso: Procès putsch manqué - Quand Me Farama abdique face au colonel-major Poko

Le colonel Aimé Gouba qui expédiait les affaires courantes de l'état-major de l'armée de l'air, le colonel-major à la retraite Poko Ilboudo et l'ancien chef d'état-major général adjoint des armées le colonel-major Théodore Palé sont les trois témoins entendus hier 13 février 2019 dans le cadre du dossier du putsch. Le colonel-major Poko Ilboudo, qui a avoué ses problèmes de mémoire, a donné du fil à retordre aux différents avocats. Me Prosper Farama, d'habitude si prompt à « malmener » ceux qui comparaissent à la barre, a même préféré jeter l'éponge face à ce témoin frappé d'amnésie.

Le colonel Aimé Gouba, chef de la division logistique de l'armée de l'air, expédiait au moment des faits les affaires courantes de l'état-major de l'armée de l'air en l'absence du premier responsable, le colonel Kounsaouma Palenfo, en mission. Après avoir vérifié que l'officier supérieur remplissait toutes les exigences légales, Seidou Ouédraogo a posé au témoin la traditionnelle question : « Que savez-vous des événements du 16 septembre 2015 et des jours suivants ? ».

De son récit, il ressort qu'il a appris comme tous les Burkinabè l'arrestation des autorités de la Transition le 16 septembre dans l'après-midi. Le lendemain, il dit avoir été convoqué à une réunion à l'état-major général des armées où il a appris la nature des événements en cours : un coup d'Etat. Après quoi, l'officier affirme être retourné à la base en attendant les instructions. « Le même 17 septembre, j'ai été appelé au ministère de la Défense (MDNAC) pour prendre part à une rencontre présidée par le général Gilbert Diendéré. Il a donné des explications sur le putsch, l'ambiance était morose. Je me souviens que le général Bayala a demandé s'il était opportun de faire ce putsch. Le général Diendéré a fait savoir que ce sont les hommes qui ont agi. Le 18 septembre, j'ai été convoqué à l'état-major général pour participer à une rencontre. Les gens se sont indignés par rapport aux exactions. Sur place, il a été décidé d'écrire un message aux hommes pour qu'ils se démarquent de ce qui se passait en ville. La réunion devait se poursuivre le lendemain au ministère de la Défense », a relaté le militaire de 56 ans.

Ce même jour dans la soirée, le témoin se rappelle avoir reçu un appel aux environs de 21h30 de son supérieur hiérarchique, qui était rentré de sa mission en Mauritanie. Quelques instants plus tard, c'est le cerveau présumé du putsch qui l'a joint au téléphone pour lui faire part d'une requête aux fins d'avoir un hélicoptère pour aller chercher du matériel à Niangologo. « Je lui ai dit que j'allais vérifier la disponibilité de l'hélico. J'ai appelé le chef d'état-major de l'armée de l'air pour lui rendre compte et connaître la conduite à tenir. Il m'a dit qu'il se préparait à repartir en mission et de me référer à la hiérarchie. J'ai appelé le chef d'état-major général des armées à deux reprises sans réponse. J'ai appelé son adjoint qui a répondu. Je lui ai demandé la conduite à tenir, il a marqué son accord. Je suis revenu vers le chef d'état-major de l'armée de l'air pour lui rendre compte et il a aussi donné son accord. J'ai ensuite appelé le chef de la Division opérations, puis le commandant de la base 511 pour lui notifier la mission et pour qu'ils préparent l'hélico. J'ai appelé Diendéré pour lui signifier que l'appareil était disponible. Il m'a répondu qu'un élément viendrait le lendemain matin. C'est ce que j'ai répété au chef de la Division opérations et au commandant de base », a rapporté le colonel Gouba.

Déroulant son calendrier de septembre 2015, il a indiqué s'être rendu au MDNAC où devait se tenir la suite de la réunion entamée la veille. Au cours de cette rencontre, selon le témoin, le commandant de bord de l'oiseau de fer expédié à la frontière ivoirienne a appelé parce qu'il ne savait pas où se poser. L'officier de l'armée de l'air affirme s'être référé à l'ancien chef d'état-major particulier du Président du Faso, le colonel-major Boureima Kiéré, aussi présent au conclave.

« J'ai vu le colonel-major Kiéré échanger au téléphone avec quelqu'un que je ne connaissais pas (Ndlr : le colonel-major Kiéré précisera qu'il s'agissait du chef d'état-major de la gendarmerie, le colonel Tuandaba Coulibaly). Il m'a dit après qu'il y a un terrain de sport à la frontière, qu'il y avait des gendarmes et qu'il allait donner l'information au missionnaire (Ndlr : le capitaine Gaston Ouédraogo) », a raconté le témoin, qui a ajouté avoir appris également par l'entremise de Kiéré que l'hélico devait transiter par Kosyam. Il a indiqué avoir à chaque fois rendu compte au colonel Kounsaouma Palenfo jusqu'au retour de l'engin volant. «C'est après que j'ai vu dans les journaux que l'ordre de mission avait été signé par le chef d'état-major de l'armée de l'air», a conclu le quinquagénaire, désormais à la disposition des parties aux procès pour leurs observations ou questions d'éclaircissement.

Eviter les amalgames

Premier à prendre la parole, le parquet militaire a d'emblée voulu savoir si Golf avait précisé la nature du matériel à transporter lorsqu'il a contacté le déposant. «Je me rappelle qu'il a dit simplement du matériel», a maintenu le chef de la Division logistique de l'armée de l'air. Dans la même veine, l'accusation a interrogé le témoin sur le sens profond de la décision prise le 18 septembre par la hiérarchie militaire d'envoyer un message aux hommes pour leur dire de se démarquer.

Pour le colonel Gouba, cette mesure répondait à la nécessité d'empêcher qu'il y ait des « amalgames » entre le reste de l'armée et les éléments de l'ex-RSP qui commettaient des exactions en ville. Sur le contenu de la rencontre d'information que l'éphémère président du CND a eue avec le commandement militaire le 17 septembre le colonel a affirmé ne plus en avoir souvenance.

Le colonel-major Boureima Kiéré et le général Gilbert Diendéré ont ensuite été appelés à la barre. Le premier n'a pas voulu faire d'observations par rapport à la déposition de l'ancien intérimaire de l'état-major de l'armée de l'air. Le second, tout en reconnaissant l'exactitude des propos du déposant a apporté des précisions. Le général a signifié que lorsqu'il a contacté le colonel Gouba au sujet de l'hélicoptère, ce dernier lui a fait savoir que seul le chef d'état-major général des armées était habilité à donner une réponse à sa requête.

Pendant que le colonel Aimé Gouba tentait de joindre le CEMGA, le cerveau présumé du putsch explique lui aussi avoir appelé de sa propre initiative le général Pingrenooma Zagré. « Le CEMGA m'a dit qu'il n'y a pas de problème et qu'il allait prendre attache avec l'armée de l'air pour la mission. J'ai reçu après l'appel du colonel Palenfo, le chef d'état-major de l'armée de l'air titulaire. C'est comme ça que j'ai su qu'il était rentré. Il m'a dit qu'il a reçu l'ordre du CEMGA et qu'il revenait à mon niveau pour avoir des précisions ».

Revenant au témoin, Me Guy Hervé Kam de la partie civile l'a questionné sur l'ambiance qui prévalait à la réunion du 17 septembre. « On sentait que les avis n'étaient pas partagés », a relevé le pilote. Et l'avocat de s'intéresser cette fois aux conditions habituelles pour mettre les appareils de la base aérienne en branle : « ça se fait par une demande téléphonique ou écrite au chef d'état-major de l'armée de l'air. C'est comme ça pour tout le monde », a expliqué l'officier, qui a précisé toute fois que dans certaines conditions particulières, il fallait l'autorisation du CEMGA lui-même.

Me Aouba Zaliatou, une des avocates de la défense, a interrogé le colonel sur l'ordre de mission qui a été établi après coup. Tout en disant ne pas être le signataire de ce document, il a informé que cela n'avait rien de particulier, la plupart des ordres de missions à l'armée de l'air étant établis après l'expédition selon lui.

La mémoire défaillante du colonel-major Poko Ilboudo

La relation des faits du colonel-major Poko Ilboudo a été sans doute la plus brève depuis le début de l'audition des témoins. Ce militaire à la retraite âgé de 64 ans était au moment des faits membre de la Commission nationale de réconciliation et des réformes (CNRR) et de la Commission de réflexion et d'aide à la décision (CRAD). Il est aujourd'hui membre du Haut-Conseil pour la réconciliation et l'unité nationale (HCRUN). « Le 16 septembre dans l'après-midi, j'ai été mis au courant que les autorités ont été interpellées. Le 17, on nous a convoqués au ministère de la Défense pour nous informer de la situation. Voilà, c'est tout ce que je sais », a relaté en tout et pour tout le témoin.

Apparemment surpris par la brièveté de cette déposition, le président du tribunal, Seidou Ouédraogo, l'a relancé pour savoir si effectivement ses propos s'arrêtaient là. « C'est tout ce que je peux vous dire », a maintenu l'officier à la retraite. Il en dira plus suite à une question du procureur militaire en lien avec l'ordre du jour de la rencontre du 17 à laquelle il a pris part : « C'était pour nous informer de la situation qui prévalait à l'époque. J'ai entendu seulement Diendéré dire à l'armée de continuer d'assurer la sécurité ».

« Quelle a été la réaction des participants ? », a poursuivi le parquetier. Le sexagénaire, toujours peu loquace : « Il n'y a pas eu de réactions en tant que tel ». En tant que membre de la CNRR, dont le rapport préconisait la dissolution de l'ex-RSP, le colonel-major Poko Ilboudo se souvient avoir fait part des inquiétudes des membres de cette commission au général Diendéré puisque des rumeurs courraient selon lesquelles c'était les conclusions de ses travaux qui avaient poussé à bout les éléments de l'ex-garde prétorienne de Blaise Compaoré. Le général lui aurait alors assuré que « ce rapport n'avait rien à avoir avec la situation ».

Sur l'environnement autour de cette réunion, celui qui était aussi conseiller du général Pingrenooma Zagré a confié qu'à son arrivée au MDNAC, il a constaté la présence d'hommes en armes postés çà et là. Sans le clamer explicitement, pour le témoin, cet impressionnant dispositif sécuritaire aurait pu intimider les participants à la rencontre : « Vous arrivez à une réunion, et vous voyez des hommes armés à gauche, à droite. C'est une réunion spéciale. Vous êtes militaires et vous comprenez ».

De la même manière, il a indiqué en réponse à une question du ministère public être incapable de dire si ceux présents à la réunion se sont opposés catégoriquement ou pas au putsch, chacun, a-t-il déclaré, préférant jouer la carte de la prudence. Il se rappelle néanmoins avoir entendu de la rangée des généraux une voix s'élever pour dire : « Nous ne voulons pas voir du sang couler ».

Me Prosper Farama qui avait débuté un interrogatoire du colonel-major, a finalement lâché prise. « Monsieur le président, j'abdique, c'est bon », a-t-il lancé, se rendant compte de l'imprécision du témoin et du fait qu'il ne semblait pas être sur la même longueur d'onde que le témoin. Tous les autres avocats n'obtiendront pas grand-chose du témoin qui finira par avouer : « Ma mémoire est défaillante. Même à la maison, j'ai des problèmes ». Chose que sa déposition à la barre laissait déjà entrevoir. Une amnésie qui sera encore confirmée lorsque Me Dieudonné Bonkoungou va lui rappeler des propos qu'il venait de tenir quelques instants plus tôt. « J'ai dit ça ? Ce n'est pas moi », s'est-il exclamé, surpris par ses propres déclarations.

Et quand le président du tribunal affirma avoir noté la même chose que le conseil de la défense, il répliqua : « C'est possible, mais je ne m'en souviens pas », a-t-il dit, éberlué.

CEMGA adjoint à la barre

Après le membre du HCRUN, c'est l'ancien chef d'état-major général adjoint des armées le colonel-major Théodore Palé qui a été entendu. Il a expliqué avoir participé sur convocation du CEMGA à la rencontre entre le général Gilbert Diendéré et les médiateurs le 16 septembre après l'arrestation des autorités. Le cerveau présumé du putsch aurait, selon son récit, souhaité que l'armée endosse le coup, mais sans succès. Les participants à cette réunion ont demandé la libération des otages. Golf, après être allé porter la requête aux éléments du RSP au camp Naaba Koom II, est revenu vers les sages pour leur dire que les hommes avaient refusé cela. C'est constatant l'échec des négociations que l'ancien président Jean-Baptiste Ouédraogo et l'archevêque de Bobo, Monseigneur Paul Ouédraogo, ont demandé au « père spirituel du RSP » d'assumer.

L'audience reprend le vendredi 15 février 2019 avec toujours à la barre le colonel-major Théodore Palé.

Encadré

Liste 4 des témoins

Colonel-major Rabouinga Kaboré

Colonel-major Léonard Dombo

Colonel-major Mamadou Traoré

Colonel-major Pierre Sanou

Colonel-major Alassane Moné

Général Oumarou Sadou

Général Pingrénooma Zagré

Général Honoré Nabéré Traoré

Jean-Baptiste Ouédraogo

Monseigneur Paul Ouédraogo

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