15 Février 2019

Guinée Equatoriale: Un avocat défenseur des droits humains est visé par de fausses accusations

communiqué de presse

Paris — La Guinée équatoriale a désigné un avocat anticorruption français parmi 16 personnes visées par un mandat d'arrêt , apparemment en guise de représailles pour le rôle qu'il a joué dans un procès pour blanchiment d'argent contre le fils aîné du président, ont déclaré aujourd'hui dix organisations qui se consacrent à la lutte contre la corruption.

Le mandat d'arrêt accuse les 16 personnes désignées de blanchiment de capitaux et d'aider à financer « le terrorisme et la prolifération du trafic d'armes en Afrique centrale ».

Dans le mandat d'arrêt figurent également les noms de personnes qui sont déjà détenues par la police, accusées d'avoir participé à une tentative de coup d'État en décembre 2017.

Ces personnes n'ont pas pu communiquer avec leurs familles ou avocats depuis leur arrestation, ce qui fait sérieusement craindre qu'elles soient exposées au risque de torture et d'autres mauvais traitements, et dans certains cas, qu'on ait attenté à leur vie, ont déclaré les organisations.

« Le gouvernement de Guinée équatoriale a fait feu de tout bois pour protéger le fils du président des allégations crédibles selon lesquelles il aurait volé plus de 100 millions d'euros (113 millions de dollars américains) de fonds publics afin de vivre dans le luxe à Paris », a déclaré Tutu Alicante, directeur d'EG Justice, une organisation qui plaide pour les droits humains et la transparence en Guinée équatoriale.

« Maintenant il semble que le gouvernement soit en train de monter des accusations de toutes pièces, en guise de représailles contre ceux qui ont aidé un tribunal français à le condamner pour ses crimes. »

Les organisations sont Human Rights Watch, EG Justice, Sherpa, Amnesty International, la Plateforme de protection des lanceurs d'alerte en Afrique (PPLAAF), Corruption Watch UK, Rights and Accountability in Development, TRIAL International, ainsi que la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) et l'Organisation mondiale contre la torture (OMCT) dans le cadre de l'Observatoire pour la protection des défenseurs des droits de l'homme.

Le ministère équato-guinéen de la Sécurité nationale a publié le 23 janvier un communiqué accusant les 16 personnes de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme.

Dans la liste figure William Bourdon, un avocat qui a fondé l'association Sherpa, vouée à la lutte anticorruption dans un cadre juridique, et qui a été le fer de lance de procès intentés en France contre les proches de plusieurs chefs d'État pour détournement de fonds publics. Le communiqué n'apporte aucun élément de preuve à l'appui de ses allégations.

« Ce que nous observons aujourd'hui en Guinée équatoriale n'est pas nouveau, mais s'inscrit dans un comportement récurrent du gouvernement, qui cherche depuis longtemps à faire taire les critiques.

Régulièrement, les dirigeants harcèlent, intimident et font arrêter des défenseurs des droits humains, des avocats, des membres de l'opposition politique et tous ceux qui osent élever la voix contre les abus du gouvernement », a déclaré Marta Colomer, chargée de campagne pour l'Afrique de l'Ouest à Amnesty International.

En 2008, Sherpa avait déposé plainte au pénal, au nom de Transparency International France, contre Teodorin Nguema Obiang, le fils du président de Guinée équatoriale, qui était alors ministre des Forêts, avançant qu'il avait dépensé en France plus de 100 millions d'euros (113 millions de dollars américains) dérobés au Trésor public équato-guinéen en achetant des biens de luxe, notamment un hôtel particulier, une série de voitures luxueuses, des œuvres d'art et des bijoux. La loi française permet aux groupes de la société civile de déposer plainte au pénal.

En 2017, le tribunal français reconnaissait Teodorin Nguema Obiang coupable par contumace, le condamnant à trois ans de prison avec sursis et à une amende de 30 millions d'euros (34 millions de dollars américains). Le gouvernement de Guinée équatoriale avait défendu Nguema Obiang de façon agressive, allant jusqu'à le nommer vice-président peu après sa mise en examen par le tribunal, et portant plainte contre la France devant la Cour internationale de Justice au motif que le pays avait violé l'immunité diplomatique de Nguema Obiang. Les récentes accusations formulées contre les personnes à l'origine du procès semblent être une tentative de se venger d'elles et de discréditer encore cette procédure.

Au moins deux personnes mentionnées dans le mandat d'arrêt - Onofre O. Otogo Ayecaba et Hector-Santiago Ela Mbang - avaient été arrêtées par la police en Guinée équatoriale le 28 décembre 2017, au lendemain d'une tentative manquée de coup d'État. Les deux hommes ont été arrêtés en même temps que des dizaines d'autres personnes accusées d'y avoir pris part. Le procès portant sur leur participation au coup d'État est prévu pour les semaines à venir, même si des éléments crédibles font craindre que les deux hommes aient été tués en détention.

Un avocat représentant Ela Mbang et neuf autres détenus a déclaré aux organisations que non seulement aucun avocat ou membre de leur famille n'avait jamais été autorisé à communiquer avec eux depuis leur arrestation, mais encore que leurs avocats n'avaient pas été tenus informés de l'évolution judiciaire de l'affaire. Puis le 11 février, une source médiatique indépendante a rapporté que la famille d'Otogo Ayecaba avait reçu son corps des autorités.

Quant à Ela Mbang, peu après son arrestation, on l'avait fait apparaître à la télévision nationale afin d'impliquer certaines personnes dans le coup d'État. Son avocat a précisé que le gouvernement n'avait pas reconnu que son client était en détention. Il a dit craindre qu'Ela Mbang soit lui aussi décédé à l'heure actuelle, et que son nom ne figure sur le mandat d'arrêt que pour préparer le terrain au gouvernement, qui pourrait ainsi prétendre qu'il n'était pas détenu, mais en fuite.

L'inquiétude est d'autant plus forte qu'il existe des allégations crédibles de torture et de décès dans une autre affaire récente impliquant des membres de l'opposition. En décembre 2017, peu après la tentative de coup d'État, la police a arrêté 147 membres d'un groupe politique d'opposition appelé Citoyens pour l'innovation (CI), dont beaucoup ont déclaré plus tard qu'ils avaient été torturés en détention. Deux membres de CI sont morts en détention - des décès que les avocats connaissant bien l'affaire attribuent à la torture.

Parmi les 13 autres personnes citées dans le mandat d'arrêt de janvier 2019, certaines ont demandé l'asile à l'étranger, tandis que le sort des autres demeure inconnu.

« Vu le bilan déplorable du gouvernement en matière d'abus, la communauté internationale devrait tirer la sonnette d'alarme sur le sort infligé à ces détenus », a déclaré Sarah Saadoun, chercheuse auprès de la division Entreprises et droits humains de Human Rights Watch.

« Les ambassades des pays étrangers présentes dans le pays devraient exiger de voir les preuves qui justifient le mandat d'arrêt et insister pour que les avocats aient accès aux personnes qui sont toujours détenues. Elles devraient suivre l'affaire de près pour veiller à ce que ces accusés soient jugés de façon équitable. »

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