16 Février 2019

Tunisie: Au-delà de l'homme et du dirigeant politique

C'est lors d'une rencontre à Tunis avec l'auteur, il y a quelques jours, qu'on apprend que marié avec une Tunisienne, Le Gendre vient régulièrement en Tunisie depuis 25 ans. Il connaît bien l'Histoire du pays, il est spécialiste de la guerre d'Algérie. Comme journaliste, écrivain et essayiste, il a beaucoup travaillé sur de Gaulle.

Bertrand Le Gendre ne se prive pas d'ailleurs de faire le parallèle entre les deux hommes, devenus à titre posthume de grands symboles dans leurs pays, revendiqués par tous les courants politiques ou presque. «Bourguiba est le de Gaulle de la Tunisie, assure-t-il.

Dieu sait si des Français, notamment à la fin de la présidence de de Gaulle, l'ont combattu, ils le regrettent aujourd'hui et le considèrent comme le plus grand homme politique de l'après-guerre.

Pour Bourguiba, c'est le même phénomène. Des gens qui l'ont combattu telles que certaines franges de l'extrême gauche reconnaissent aujourd'hui l'importance de son héritage», et d'ajouter : « Bourguiba est toujours vivant, j'ai vu la statue équestre qui est à nouveau en place, d'où elle n'aurait jamais dû être tirée. Chaque fois qu'ils passent devant, les Tunisiens saluent Bourguiba», s'amuse-t-il.

L'idée du livre a commencé à germer après la révolution. La libération de la parole ayant fait ses effets, des personnalités qui avaient connu Bourguiba commençaient à publier leurs mémoires.

Le projet prend forme. Il sera sur les étals des libraires dans quelques jours. L'Histoire contemporaine de la Tunisie, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'au décès du «Zaïm», y est présentée.

Cette histoire s'arrête aux obsèques de l'enfant de Monastir en l'an 2000. «J'ai essayé de m'attacher à la personne de Bourguiba qui a été presque centenaire». En arrière-plan se profilera l'histoire du protectorat.

Une biographie et un outil de recherche

Au-delà de la vie de l'homme et de celle du dirigeant politique, l'auteur balise les trente premières années de la République tunisienne, de 1957 à 1987. Outre certaines révélations que Bertrand Le Gendre livre sur l'assassinat de Farhat Hached. « Un scoop », dira le journaliste.

La biographie qui honore et la vie et l'œuvre de Bourguiba n'élude cependant pas les erreurs de celui qui a été le Président à vie. Dans sa relecture de l'Histoire, l'auteur considère que si le décollage économique de la Tunisie a été assez considérable au début de la présidence de Bourguiba, la situation s'est détériorée à partir du gouvernement Mzali et davantage au cours des années qui ont suivi. «Bourguiba a déçu malgré lui, peut être aussi à cause de facteurs extérieurs. La déception engendre la frustration et la frustration engendre quelquefois la radicalisation». Malgré cela, nuance-t-il : «Le temps ayant fait son œuvre, beaucoup considèrent que Bourguiba a été un grand atout pour la Tunisie. Il a semé les germes d'une société extrêmement tolérante.

Depuis le départ du président Ben Ali, la Tunisie est la seule démocratie du monde arabo-musulman. Même 30 ans après la disparition de Bourguiba, c'est à lui qu'on le doit. C'est son héritage direct. En dehors de toutes les péripéties qui ont pu marquer la fin de sa présidence. C'est ce que les Tunisiens retiennent à juste titre». Voilà qui est dit.

Bien que les publications sur Habib Bourguiba prolifèrent, celle-ci aurait le mérite de se présenter, selon son auteur, comme un outil de travail comprenant des références aux archives tunisiennes et françaises. Dans ses recherches, l'écrivain s'est également appuyé sur les œuvres de Bourguiba, dont 20 volumes de l'Histoire du mouvement national et 23 volumes de ses discours. Objectif : faire revivre et parler Bourguiba par ses mots à lui. La tâche était d'autant plus ardue que l'homme en son temps privilégiait l'oral à l'écrit pour gouverner.

Un regret persistera tout au long de l'élaboration de l'œuvre : toutes les archives n'ont pu être exploitées. Pour cause, des milliers de cartons d'archives non inventoriées croupissent dans les caves du palais de Carthage et dans les ministères. Une source de frustration l'ayant motivé pour lancer un appel aux Tunisiens de finir le travail, « quand ce sera possible ». Comprenons, lorsque le classement et l'inventaire des archives seront accomplis.

Une biographie peut vivre dix ou vingt ans, «ce serait peut-être le cas de la mienne», espère Bertrand Le Gendre. En attendant, une version en arabe pourrait voir le jour.

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