19 Février 2019

Soudan: La contestation ne faiblit pas

Photo: Radio Dabanga
Une foule proteste contre la flambée des prix du pain et du carburant, notamment à El Gezira Aba, dans l'État du Nil Blanc.

En plein marasme économique, le pays est secoué par un mouvement de contestation qui est entré, le 19 février, dans son troisième mois, suite à la décision du gouvernement de tripler le prix du pain. Il est loin de renouer avec la paix en raison de la résistance du président Omar el-Béchir mais aussi des manifestants.

Si dès le départ, les manifestations avaient pour but de protester contre la décision du gouvernement de tripler le prix du pain, il faut noter qu'elles se sont rapidement transformées en revendications quasi-quotidiennes contre l'actuel président soudanais, au pouvoir depuis trente ans. Et à la frustration de longue date de la population, s'ajoute dorénavant la volonté des manifestants de se rassembler au nom des protestataires détenus ou morts en « martyrs » depuis le début du mouvement qui rassemble étudiants et professionnels, femmes et hommes.

Les observateurs de la situation au Soudan relèvent également que la contestation rassemble un large éventail de la population : des jeunes, des étudiants, des docteurs, des enseignants, la classe moyenne mais aussi les classes les plus modestes, les partis politiques et les syndicats.

Le bilan officiel de ces manifestations fait état de trente et un morts, alors que l'ONG Human Rights Watch (HRW) évoque le chiffre de cinquante-et-un morts, dont des enfants et le personnel médical. Outre cela, des centaines de manifestants, dont des chefs de l'opposition, des militants et des journalistes, ont été emprisonnées par le puissant service du renseignement (NISS), selon plusieurs sources. Malgré cela, les forces de sécurité n'ont pas arrêté la détermination des manifestants pour les empêcher d'accéder au centre de Khartoum.

« Les forces de sécurité se sont livrées à des actes totalement inacceptables. Cela va de tirer à balles réelles pour disperser la foule, à tirer des gaz lacrymogènes directement sur les manifestants, comme s'il s'agissait d'une arme. Les vidéos montrent même les forces de sécurité tirant des gaz lacrymogènes à l'intérieur d'hôpitaux, interrompant les soins de manifestants blessés ; cette pratique est apparue ces dernières semaines », a déploré HRW. « Sur certaines images nous voyons les forces gouvernementales dans des véhicules, armées et fonçant sur les manifestants, dans certains cas défonçant les portes de maisons. Nous avons beaucoup d'images de forces de sécurité battant des passants, ou des manifestants avant de les arrêter, parfois simplement pour les blesser », a poursuivi l'ONG.

Pour certains experts, Omar el-Béchir est resté inébranlable face aux manifestations pour la simple raison que son plus grand défi est de briguer un troisième mandat lors de la présidentielle de 2020. En dépit de cela, « la ténacité des manifestants a été jusqu'ici impressionnante », estime Murithi Mutiga du centre d'analyses international Crisis group. « Deux mois ont passé mais l'élan du mouvement demeure et la participation de la population s'est étendue géographiquement et en termes de classes socioéconomiques », a commenté Murithi Mutiga, au moment où les autorités n'hésitent pas à employer la force pour disperser les rassemblements.

Une contestation soutenue par l'opposition

Parti de la petite ville ouvrière d'Atbara, dans l'est, le mouvement de protestation en cours au Soudan s'est propagé à travers le pays jusqu'à la capitale Khartoum et sa ville voisine, Omdourman. Mais il peine encore à mobiliser dans les Etats du Darfour, du Nil Bleu et du Kordofan-Sud, touchés par des conflits.

Commentant cette progression, Mohamed Youssef, porte-parole de l'Association des professionnels soudanais (APS), qui regroupe notamment enseignants, médecins et ingénieurs, et mène la contestation, s'en est réjoui. « Malgré la violence du régime, le mouvement s'est étendu jusque dans les zones rurales », a-t-il déclaré. « Nous pensons que le mouvement ne va pas s'arrêter puisque de nouveaux groupes l'ont rejoint », a ajouté Mohamed Youssef.

Le principal parti d'opposition, Al-Oumma, a apporté son soutien aux manifestants, tout comme son chef, Sadek al-Mahdi, ancien Premier ministre chassé du pouvoir lors du coup d'Etat de 1989. L'APS a, quant à elle, appelé les formations politiques et les militants à signer un « Document pour la liberté et le changement » qui expose les grandes lignes d'un plan pour l'après-Béchir, prévoyant une refonte du système judiciaire et des mesures pour juguler la crise économique.

En janvier dernier, le président Omar el-Béchir arguait que « la seule façon de changer le pouvoir en place est de passer par les urnes ». Ces dernières semaines, il a lui-même organisé des rassemblements, promis le développement à travers le pays et la paix dans les zones de guerre pour contrer les manifestations.

Notons qu'au-delà de la baisse des subventions du pain, le Soudan, amputé des trois quarts de ses réserves de pétrole depuis l'indépendance du Soudan du Sud en 2011, est confronté à une inflation de près de 70% par an et fait face à un grave déficit en devises étrangères.

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